Comédie Française
Paris : “Un fil à la patte“

Le mariage fait recette à la Comédie Française.

Article mis en ligne le février 2011
dernière modification le 26 février 2011

par Régine KOPP

Dans la salle Richelieu, c’est la pièce de vaudeville de Georges Feydeau, Un fil à la patte, dans la nouvelle mise en scène de Jérôme Deschamps, réunissant une vingtaine de comédiens, qui électrise la salle. Depuis les années soixante et soixante-dix, où il était mal vu d’aimer le vaudeville, divertissement bourgeois et gratuit, les choses ont changé et de grands metteurs en scène s’intéressent à ce répertoire, fascinés par la mécanique des pièces, l’enchevêtrement des situations et les textes explosifs.

Si certains esprits critiques trouvent encore aujourd’hui que Feydeau n’a pas sa place au Français, une des représentations d’Un fil à la patte suffirait pour les inciter à réviser leur jugement.
L’intrigue de la pièce est simple, construite sur deux puissants ressorts : l’amour et l’argent. Bois d’Enghien est amoureux de Lucette, une chanteuse de cabaret mais comme il est désargenté, il a prévu de se marier avec Viviane, la fille d’une riche baronne, qui a invité Lucette à venir chanter à la cérémonie du mariage de sa fille avec Bois d’Enghien. Il doit donc se débarrasser de Lucette. Ne sachant comment lui annoncer la nouvelle, il est pris au piège de son double jeu, qui provoque une cascade d’événements et de quiproquos, qu’il tente de déjouer pour le meilleur et pour le pire. Feydeau complète le tableau, en introduisant encore deux autres personnages hauts en couleurs : le Général, qui a des vues sur Lucette et parle le français avec un fort accent hispanique, comme une vache espagnole, c’est le cas de le dire ainsi que Bouzin, clerc de notaire qui se pique d’écrire des chansons et s’introduit chez Lucette, où tout ce qu’il dit et fait, est une inflation de cataclysmes. Le cadre est ainsi planté et tous ces personnages réapparaissent au cours des trois actes, parfaitement définis : dans l’appartement de Lucette, au lever de rideau, puis dans la chambre de la baronne, pour terminer dans la chambre et la cage d’escalier de l’appartement de Bois d’Enghien.

Jérôme Deschamps

En tant que metteur en scène, Jérôme Deschamps intervient avec subtilité et n’impose pas une quelconque lecture «  Je suis de ceux qui pensent qu’une grande part du travail du metteur en scène consiste à mettre les comédiens en situation de désir : désir de jouer, bonheur d’être sur la scène… il faut trouver la bonne humeur… J’aime mieux passer mon temps à confronter les « animaux fragiles » que sont les acteurs à des situations à chaud… Il n’ y a aucun intérêt, surtout avec Feydeau, à se plonger dans les méandres de la psychologie ». Du point de vue des décors (Laurent Peduzzi), rien d’extravagant puisqu’il a choisi de placer l’action au début du XX° siècle et quant aux costumes (Anna Filosa), ils sont élégants sans être encombrants. Mais la palme d’or revient aux comédiens, qui savent trouver « le juste rythme, ce juste équilibre pour transmettre le bonheur et le rire, ce sens de la rupture et de la démesure aussi ». Que ce soit les actrices Dominique Constanza, souveraine dans son rôle de baronne, Florence Viala, délicieuse dans celui de Lucette, Georgia Scalliet, inventive dans celui de Viviane. Les acteurs ne sont pas en reste : Guillaume Galienne, en travesti dans le rôle de la gouvernante Miss Betting est excellent, Serge Bagdassarian dans le rôle de Fontanet et Thierry Hancisse dans celui du général, c’est le rire assuré, quant à Hervé Pierre, il construit son personnage de Bois d’Enghien, en faisant monter la fièvre comique au fur et à mesure de l’emballement de l’action. Mais la révélation et le soliste virtuose de la soirée, est Christian Hecq. En jouant Bouzin, qui n’est pas le personnage principal de la pièce mais qu’il affuble de tous les tics, grimaces et loufoqueries possibles, on a l’impression de voir une réincarnation de Charlot où Louis de Funès C’est une performance absolument exceptionnelle, qu’il ne faut en aucun cas manquer. Rien que la manière dont il dégringole les escaliers est un morceau d’anthologie.

Gogol au Théâtre du Vieux Colombier
Au théâtre du Vieux-Colombier, c’est Lilo Baur (Suissesse d’origine) qui a beaucoup travaillé avec Peter Brook et est fascinée par le théâtre russe, qui a monté un petit bijou de fantastique et de burlesque, Le Mariage de Nikolaï Gogol. Cette comédie en deux actes nous plonge dans la société russe des années 1840 (la pièce a été créée en 1842). Celle des officiers, des marchands et des fonctionnaires comme Kapilotadov (Nâzim Boudjenah) célibataire, qui cherche un bon parti mais ne sait pas vraiment s’y prendre et que son ami Plikaplov (Laurent Natrella) plus dégourdi va l’aider à trouver chaussure à pied. Sans succès toutefois, car Kapilotadov s’enfuira par la fenêtre, pour ne pas perdre sa liberté. Pour mener à bien son entreprise, Plikaplov fait appel à Fiokla Ivanova, marieuse de son état, menteuse et manipulatrice (une Clotilde de Baysaer méconnaissable et éblouissante), qui lui présente la fille d’un marchand Agafia Agafonovna (Julie Sicard), jeune fille naïve et innocente, réduite à l’état de marchandise. Mais la marieuse sans scrupules propose également Agafia à d’autres prétendants, à Mamimine, l’officier (Jean-Baptiste Malartre), à Chikine, le marin à la retraite trivial et prétentieux (Alain Lenglet), à Omelette, le huissier (Nicolas Lormeau) et au vieux marchand (Yves Gasc).

Lilo Baur

La scénographie très astucieuse (James Humphrey signe les décors, Agnès Falque, les lumières) s’appuie sur un décor tournant pour faire apparaître tantôt la chambre de Kapilotadov, tantôt l’antichambre de la tante (Catherine Sauval) de la fiancée, où se rencontrent les différents soupirants. Comme dans la pièce de Feydeau, les personnages sont pris dans un engrenage, sans issue possible et le rythme s’accélère en plaçant les personnages dans des situations cocasses voire absurdes.
Lilo Baur avoue s’être inspirée du cinéma muet, Buster Keaton et Charlie Chaplin, qui sont, dit-elle, ici « incontournables pour comprendre la mécanique du comique de situation et trouver le rire juste ». Pari gagné pour le metteur en scène, car le public s’amuse beaucoup, mais aussi pour la troupe, dirigée avec merveille, où tous les comédiens sont impeccables dans leurs registres respectifs, composant pour la plupart leur personnage en usant de la caricature. Mise en scène sensible qui trouve le juste ton et conjugue la farce satirique et le comique sans oublier la cruauté.

Régine Kopp