En marge du film « Illégal »
Entretien : Olivier Masset-Depasse

Rencontre avec un cinéaste “investigateur“.

Article mis en ligne le février 2011
dernière modification le 27 août 2011

par Firouz Elisabeth PILLET

Sobrement intitulé « Illégal », le deuxième long-métrage du réalisateur belge est en course pour le meilleur film étranger aux Oscars. Rencontre avec ce jeune réalisateur belge (39 ans), à peine débarqué de son avion… mais sans les menottes.

Mû par l’envie de savoir ce qu’étaient de l’intérieur les centres de rétention (ndlr. l’équivalent belge de nos centres d’accueil pour réfugiés, mais en plus carcéral), le réalisateur a décidé de mener sa propre investigation, accompagné pour ce faire d’un journaliste au Soir (quotidien belge) et d’un conseiller juridique à la Ligue des droits de l’homme. Il parvint à y pénétrer, une condition sine qua non pour décrire avec objectivité et authenticité les conditions de détention et de traitement en vigueur dans ces lieux ; lors de son immersion, le cinéaste découvre une réalité qui le choque... Et qui ne manquera pas de choquer les spectateurs à la vision de son film, éprouvant et criant de véracité.
Olivier Masset-Depasse a cherché à sortir des sentiers battus – de plus en plus fréquents sur le sujet délicat des réfugiés et des clandestins – et a voulu inverser le point de vue : « Beaucoup de films ont montré ce que ces gens pouvaient endurer pour arriver ou pour rester chez nous. J’ai voulu montrer ce que NOUS leur faisons endurer pour qu’ils rentrent chez eux. »

Comment est né ce projet audacieux ?
Un ami m’a relaté qu’on avait découvert le cadavre d’une femme sans papier sur le palier de l’appartement voisin du sien ; elle avait préféré se suicider plutôt que d’être expulsée et renvoyée dans son pays. Un jour, j’ai découvert que j’habitais à quinze kilomètres d’un de ces centres et j’ai voulu en savoir plus. J’ai mené une enquête avec l’aide d’un journaliste du journal Le Soir, Hugues Dorzée, et d’un conseiller juridique de la Ligue des Droits de l’Homme belge, Pierre-Arnaud Perrouty. Nous sommes allés enquêter sur le terrain, à la rencontre de sans-papiers mais aussi de gardiens et de policiers. On est parvenu à entrer dans un centre, aspect primordial pour conserver l’objectivité de ma caméra.

« Illégal »
© Haut et Court

La majeure partie du film se déroule dans un centre de rétention...
Le centre qu’on voit dans le film est un décor. Il était tout simplement impossible de tourner dans un vrai centre. Nous avons repéré ce bâtiment après quatre mois de recherches. Le centre 111bis du film est à la fois réel et imaginaire. Je voulais qu’on ressente clairement un lieu d’État un peu vieux, usé, défraichi, mais qui reste cinématographique. J’aimais que ce couloir où trône le téléphone, seul lien avec l’extérieur, l’objet auquel littéralement on se raccroche, soit le creuset de diverses cultures qui se confrontent et s’acceptent peu à peu dans cette réclusion.

Vous avez pris le parti de la fiction pour ce sujet alors que la tentation aurait été de faire un documentaire ; pourquoi ?
J’adore le documentaire, mais je me sens plus à l’aise avec la fiction. Elle permet de travailler plus en profondeur la subjectivité des personnages que je voulais aborder par le biais d’un thriller psychologique, parce que les sans-papiers vivent dans une peur permanente. Pendant la conception d’Illégal, en 2009, j’ai beaucoup pensé au film Midnight Express (1978) d’Alan Parker. Pour ne pas sombrer dans le manichéisme ou le film militant d’extrême gauche, je voulais que mon film soit documenté, proche de faits réels ; ainsi, tout ce qu’on voit dans le film s’est passé au moins une fois dans la réalité. Je ne souhaitais pas me cantonner à Tania et son fils ; je me suis aussi intéressé à ceux qui ont le mauvais rôle, qui sont là pour raisons alimentaires mais pour qui il est difficile d’assumer leurs fonctions. J’ai essayé de montrer que les gardiennes et certains policiers sont, eux aussi, victimes du système. Je souligne que les policiers ne sont pas tous des pitbulls, certains sont prisonniers d’une administration aux rouages pervers.

« Illégal »
© Haut et Court

Vous avez filmé caméra sur l’épaule…. Pour impliquer les spectateurs ?
En effet, je voulais travailler la subjectivité, faire en sorte que le spectateur entre dans le film, dans le personnage. Le véritable défi du film était de recréer la réalité, faire croire au réel. La caméra à l’épaule engendrait plus d’authenticité : le corps est en vibration, le cadre bouge. Je me devais de ne jamais perdre Tania de vue, toujours rester “en intimité” avec elle ; mon chef opérateur, Tommaso Fiorilli, s’est occupé du cadre et de la lumière.

Le rôle de Tania est magnifiquement interprété par Anne Coesens, une actrice belge, bien que les trois-quarts du film se déroulent en russe ; pourquoi un tel choix ?
Anne est un Stradivarius. Quand tu disposes d’un tel instrument, tu n’en changes pas : tu joues avec et tu ne t’en lasses pas. J’ai fait tous mes films (ndlr.deux courts métrages et deux longs métrages) avec elle. Je crois savoir trouver le jeu juste mais avec Anne, je peux vraiment aller très loin. Je suis meilleur directeur d’acteur avec elle qu’avec les autres acteurs. Anne a fourni un travail incroyable quant à la langue. Elle a travaillé le russe durant cinq mois avec deux coaches : Youlia Zimina et Larissa Cholomova.

Olivier Masset-Depasse

Youlia est une metteuse en scène de théâtre. Elle nous a aidés à construire un passé crédible pour le personnage de Tania. Elle m’a beaucoup aidé sur le tournage pour les scènes en russe car, si je pouvais sentir si le ton était juste ou pas, je ne pouvais évidemment pas saisir les subtilités de la langue. Larissa, comédienne, a appris à Anne la bonne prononciation, la bonne phonétique de la langue. Car, évidemment, Anne n’avait pas le temps d’apprendre le russe, elle a appris son texte phonétiquement. Elles ont aussi travaillé ensemble l’accent russe en français qui s’est révélé beaucoup plus compliqué que le russe. Grâce à sa prestation, Anne porte le film à bout de bras.

Le titre, au masculin, dénonce un système ; pensez-vous que votre message passera auprès des gouvernements ?
C’est le système actuel que je considère comme “illégal“, et non Tania. Ce sont ces centres de rétention administrative qui sont illégaux dans nos pays censés respecter les Droits de l’Homme. La majorité des sans-papiers détenus dans ces centres ont dû fuir la misère, la dictature, la guerre, les tortures ou la prison. Et lorsqu’ils arrivent chez nous, après un voyage souvent éprouvant et au risque de leur vie, on les accueille en les mettant en prison, des familles entières avec des enfants en bas âge. On les traite comme des criminels. Je sais que mon film a interpelé les dirigeants, surtout la manière dont je montre les représentants de la loi – policiers, gardiens de prison. J’espère que ce sera le début d’une prise de conscience qui engendre un changement de mentalité, dans mon pays comme ailleurs. Nous sommes tous l’étranger de quelqu’un, alors pourquoi oublier les fondements de l’humanité : le respect.

Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet