Théâtre de l’Arsenic, Lausanne
Lausanne : “Yaksu Exit Number 9“

La danseuse et chorégraphe Marie-Caroline Hominal présente sa nouvelle chorégraphie.

Article mis en ligne le avril 2011
dernière modification le 19 avril 2011

par Bertrand TAPPOLET

Yaksu Exit Number 9 voit un tandem artistique féminin arpenter la vacuité people de la vie de stars faussement alanguies, leurs interviews mêlant le promotionnel et le futile, le politique et le poétique.

Insouciance travaillée
Les corps posent et reposent, traversés par des configurations de combat que l’on peut imaginer puisées dans des univers croisés : la boxe, le hip-hop et l’histoire de la danse au tournant du XXe siècle Ainsi L’Après-midi d’un faune avec une forme de Nijinski rock enfiévré ici de folie latente, dont Hominal cannibalise la gestuelle. L’univers peut toucher, parce que la pièce chorégraphique mêle toutes sortes d’énergies et d’émotions, l’humour et la fantaisie bien sûr, la tendresse absolument, la naïveté parfois, la rage et le tragique.
Curly Powder et Petra Fur, les deux icônes déjantées que campent la musicienne rock Heleen Treichler et la danseuse et chorégraphe Marie-Caroline Hominal viennent commenter à mi-chemin de leur pièce chorégraphique, la dramaturgie chorégraphico-musicale qu’elles viennent de délier sur le plateau. Soit une grammaire de mouvements se partageant entre corps déboussolés, gestes anguleux et attitude lascive, blasée, comme revenue de tout. L’orée de l’opus dévoile une forme de show performatif. Un corps animal y expose ses flux énergétiques. La fin, elle, voit l’espace géométrisé par des gestes proches d’une signalétique hip-hop. La musique est interprétée sur le vif sous formes de volutes sonores répétitives à base de guitare basse et de batterie. « Le corps s’abandonne tout en demeurant éminemment conscient de son image. L’intérêt est dans la réalité scénique de ce lâcher prise mené avec une certaine distance, ce qui évite une possible crudité du propos. L’espace est convoqué, utilisé comme un périmètre d’actions, où l’interprète se rend en certains points afin de délier des mouvements parfois sémaphoriques. On est immergé dans une atmosphère de concert. Graphiquement, les corps sont silhouettés, comme vu à contre-jour et les visages n’apparaissent pas clairement », explique la chorégraphe.

« Yaksu Exit Number 9 »
© Dorothée Thébert

Philo dans le fumoir
Nos deux pétasses cosmiques fument de longs cigares dont les volutes magnifiques évoque le travail philosophique à l’œuvre. Sans omettre tout un maillage de pensées éphémères dont on suit littéralement le dessin sinueux et nuageux entre ciel et terre. Marie-Caroline Hominal suggère être partie de l’affirmation du philosophe français Gilles Deleuze : « Le je est multiple ». D’où la volonté de montrer les possibilités identitaires du féminin se métamorphosant ici en poupée, là en automate, notamment en bougeant la tête de manière hypnotique et insistante afin de signifier les idées partant en fumée ». Ce au détour d’un étrange tableau scénique qui voit les têtes des interprètes se désolidariser du reste de leur anatomie, et osciller en déclinaisons multiples. Ne pas se figer en soi, être toujours dans un ailleurs. La chorégraphe qui signe ici un duo accompli a évolué comme danseuse aux cotés de créateurs, qui sont aussi des plasticiens du plateau mêlant à leurs réalisations des réflexions sur l’illusion théâtrale et le spectacle en train de se faire. Ils ont pour noms Giselle Vienne, la Ribot et Gilles Jobin, à l’occasion de son Steak House. Ils partagent selon des modalités différentes une même volonté à la fois de construire et de déconstruire les éléments cardinaux de la pratique chorégraphique et performative.
Les corps font de leurs contours visibles un espace de transgression capable d’opérer d’étranges mutations, devenant descentes de lit en peaux de bêtes. Les interprètes sont alors allongées au sol et revêtues de peignoirs estampés de motifs zébrés ou tachetés façon léopard. Un jeu sur le surfaçage des corps, de la chevelure. « Comme l’avance Spinoza, « nous sentons, nous expérimentons que nous sommes éternels ». Dans le star system, cette soif d’éternité est réalité. Si l’on réalise des pièces chorégraphiques, ce processus participe du désir souvent illusoire de l’artiste que l’œuvre soit pérenne ».
En chorégraphe philosophe sans autre prétention que de détourer les archétypes du tout à l’image et de l’interview ritualisée, où souvent les mêmes questions et réponses s’échangent dans un nivellement du sens et du message qui effondre, Marie-Caroline Hominal sait bien que les fondations de la société du spectacle devenue spectrale qu’elle interroge restent coercitives, liberticides. Ou tout du moins empêchent les personnages de s’épanouir. Mais la reconnaissance de la beauté et de la futile banalité que dégagent certains êtres people et événements de la vie, apportent enfin aux protagonistes scéniques une lueur, même vacillante, et le sentiment que les choses peuvent retrouver un instant l’âme qu’on se refuse à leur admettre. Leçon philosophique et esthétique d’une chorégraphe que certains artistes parfois parangons du réalisme pourraient méditer. Cela pendant les deux années de reconstruction annoncées de l’Arsenic, dont la programmation se fera nomade.

Bertrand Tappolet

Arsenic, Lausanne, du 6 au 8 avril 2011.
Rés. : 021 625 11 36