Film de mai 2011 : “Die Fremde“ (L’étrangère)

Film coup de poing abordant le sujet des crimes d’honneur

Article mis en ligne le 1er mai 2011
dernière modification le 29 novembre 2011

par Firouz Elisabeth PILLET

Die Fremde (L’étrangère)


de Feo Aladag, avec Sibel Kekilli, Settar Tanrıöğen, Derya Alabora. Turquie/Allemagne,2010.

Pour protéger son fils de son mari violent, Umay, une jeune femme turque d’origine allemande, quitte Istanbul et retourne vivre dans sa famille à Berlin. Mais les membres de sa famille, prisonniers des valeurs de leur communauté, ne l’accueillent pas comme elle l’espérait. Umay est obligée de fuir à nouveau pour épargner le déshonneur aux siens.

Ce film coup de poing aborde le terrible sujet des crimes d’honneur, des contrats passés sur la tête des jeunes filles qui, dans un désir de liberté, portent atteinte à l’honneur de la famille, du clan ; mais au-delà de l’histoire de Umay, la réalisatrice rappelle l’universalité de son propos : « Ce film évoque le désir universel d’être aimé par ses proches pour ce que l’on est, et non pour le style de vie qu’on a choisi. Il y a, au cœur de cette histoire terrible, l’occasion manquée d’une réconciliation – comme une lueur d’espoir. C’est une histoire dans laquelle aucun personnage n’est condamné, mais je tenais à ce que les pulsions et les conflits, tout comme la tragédie qu’ils vivent, soient perceptibles sur le plan émotionnel. Je voulais qu’on éprouve de l’empathie pour tous les protagonistes pris au piège de ce conflit, et je souhaitais les humaniser, par-delà les préjugés des médias, et le poids de la culpabilité liée aux traditions communautaires. »

« L’étrangère » de Feo Aladag

L’affaire Hatun Sürücü, qui a défrayé la chronique en Allemagne il y a quelques années, a certainement inspiré la réalisatrice lors de l’écriture de L’étrangère. Le 7 février 2005, le cadavre d’une jeune femme de 23 ans d’origine turque qui avait rompu avec les traditions familiales après un mariage forcé était retrouvé à Neukölln, un quartier d’immigrés du sud de Berlin. Elle a été tuée de trois balles dans la tête. Après quelques jours d’enquête, la police arrêtait trois suspects : les propres frères de la victime, âgés de 18, 24 et 25 ans. En se documentant pour le film, Feo Aladag a fait un triste et affligeant constat : « L’affaire Hatun Sürücü est une affaire parmi d’autres qui a été médiatisée à l’époque de mes recherches, même si c’est probablement celle qui a été la plus relayée dans la presse allemande depuis plusieurs années. Ceci dit, je me suis intéressée à pas mal d’affaires similaires, qu’elles aient eu lieu en Allemagne ou dans d’autres régions du monde. Le déroulement en est souvent le même et, d’une manière ou d’une autre, elles ont nourri le scénario. » La Suisse n’a rien à envier à sa voisine car, même si la communauté turque - chez qui les crimes d’honneur sont très fréquents – est moins importante sur notre territoire, de tels drames ont rempli les pages des quotidiens il y a quelques mois.

L’étrangère se déroulant au sein d’une famille turque, la plupart des dialogues sont en turc, langue que ne maîtrise pas la réalisatrice Feo Aladag. Un obstacle qui n’a pas eu l’air de l’effrayer : « Quand on tourne un film, on est systématiquement en quête de moments de vérité, et on peut le faire dans n’importe quelle langue. Bien entendu, le fait de connaître le moindre dialogue en turc du scénario m’a beaucoup aidée. Mais je ne pense pas qu’on ait forcément besoin de parler couramment la langue du film qu’on est en train de tourner. Il faut surtout savoir faire la différence entre les moments de vérité et les moments qui sonnent faux, et il s’agit de savoir comment susciter cette vérité que l’on veut obtenir à l’écran. Bien sûr, il faut connaître la musicalité de la langue, ses sonorités et ses inflexions. Et comme le turc est une langue poétique, mélodieuse, lyrique et surtout plus métaphorique et à même de susciter les émotions que l’allemand, cela a été extrêmement gratifiant pour moi de réaliser un film dans cette langue et de travailler avec une équipe multiculturelle. »

Même si le film marque émotionnellement, la cinéaste rappelle que la communauté turque est plurielle, comme les sociétés allemande ou suisse, et qu’il ne faut pas sombrer dans l’amalgame facile et réducteur. En filigrane de l’historie de Umay, la réalisatrice voulait faire de son film une main tendue au-delà des fossés culturels qui nous séparent. Pari réussi : on prend rapidement en affection Umay et Cem, son petit garçon, et on se ronge de soucis à les suivre dans leur sempiternelle fuite, dans leurs pérégrinations incessantes, assaillis par les menaces des frères et du père. D’ailleurs, toute la communauté s’y met : les femmes s’offusquent et se scandalisent quand Umay ose amener son fils au mariage de sa tante Rana ; les hommes s’empressent de téléphoner au frère aîné pour signaler dans quel foyer la fille indigne a trouvé refuge. Pas de répit pour cette femme chassée tel un animal, qui se laisse réconforter par sa meilleure amie, et un collègue allemand qui s’amourache d’elle.

« L’étrangère » de Feo Aladag

Une série de meurtres directement liés aux crimes d’honneur révèlent que les victimes étaient des femmes qui avaient tout simplement tenté de s’affranchir du joug familial et social. Suite à la campagne d’Amnesty International, Halte à la violence contre les femmes, pour laquelle elle a tourné plusieurs spots institutionnels, la réalisatrice s’est beaucoup documentée, et pour mieux cerner les enjeux complexes qui se jouent dans la cellule familiale dans le cas de “crimes d’honneur“ pouvant aller jusqu’au meurtre, elle a fait de nombreuses recherches sur le sujet.
L’étrangère marque les débuts prometteurs de trois acteurs : Serhad Can, qui incarne Acar, le frère cadet d’Umay ; Almila Bagriacik, qui joue sa sœur cadette, Rana ; et le jeune Nizam Schiller, son fils Cem, particulièrement touchant vu son âge. Et quand on se persuade, avec Umay, qu’elle est enfin parvenu à trouver une stabilité – un travail, un appartement, un nouvel ami qui veut l’épouser – l’honneur de la famille la rattrape !

Présenté lors de la 60e édition de la Berlinale, en 2010, le film a reçu de multiples récompenses à travers le monde, comme le Prix du Meilleur film 2010 dans pas moins de cinq festivals (Sao Paolo, Fort-Lauderdale, Calgary, Panorama du Cinéma Européen d’Athènes et au Festival International du film de Ghent en 2010 où il reçu aussi le Prix du Public), tandis que l’actrice principale Sibel Kekilli a reçu le Prix de la Meilleure Actrice au Festival du Nouveau Cinéma de Montréal. Enfin, aux German Film Critic’s Awards, l’équivalent allemand des César, le film a fait une véritable razzia puisqu’il n’a pas reçu moins de sept récompenses dont Meilleur film, Meilleur 1er Film et Meilleure Actrice. Un film fort et brutal, comme le destin de ces jeunes femmes qu’on brise en plein vol !

Firouz-Elisabeth Pillet