Sur les scènes parisiennes
Paris : la danse en mai 2011

Thierry Malandain & Les Saisons russes

Article mis en ligne le 1er mai 2011
dernière modification le 3 novembre 2013

par Stéphanie NEGRE

A l’Opéra de Massy-Paris sud :
Roméo et Juliette


Depuis la création en 1938 de Roméo et Juliette par Leonide Lavroski pour le ballet du Kirov, la tragédie des amants de Vérone n’a cessé d’inspirer les chorégraphes. Se détachant d’une trame strictement narrative, Thierry Malandain en propose une relecture originale, dansée par sa compagnie le Malandain Ballet Biarritz en avant-première l’été 2010 au festival de Vérone et le 26 mars 2011 à l’Opéra de Massy.

« Roméo et Juliette », le bal
Photo Olivier Houeix

En effet, le chorégraphe choisit de ne pas attribuer les rôles des héros à deux interprètes mais de les faire incarner simultanément par neuf couples. Suivant ce principe, les scènes entre les deux amants telles que leur rencontre lors du bal des Capulet, leur mariage ou leur mort prennent-elles la forme de grands mouvements d’ensemble dansés par ces neuf couples. Pour les décors et les costumes, Thierry Malandain délaisse le raffinement et les couleurs chatoyantes de la Renaissance pour une esthétique beaucoup plus modeste inspirée de l’Arte Povera. L’espace est structuré par des caisses métalliques qui font office, selon les circonstances, de balcon, de lit ou de cercueil. Dans la même veine, le chorégraphe choisit la partition subtile et raffinée de la symphonie dramatique Roméo et Juliette d’Hector Berlioz plutôt que les rythmiques puissantes de la musique de Serge Prokofiev, composée pour le ballet de Leonide Lavroski et souvent reprise par la suite. Débarrassée du décorum de la reconstitution historique, l’œuvre pourrait apparaître comme resserrée sur l’intimité des sentiments plutôt que diluée dans le faste et les péripéties. Pourtant, il est difficile de percevoir une émotion se dégager de l’œuvre. La démultiplication du couple héroïque, si elle donne de très beaux moments chorégraphiques, laisse l’impression d’émotions diffuses. Dans Roméo et Juliette, chaque personnage joue un rôle dans l’issue fatale de l’histoire d’amour. En se dégageant de cette dimension, Thierry Malandain livre une version intéressante mais dépourvue de la tension dramatique qui a fait entrer, non sans raison, la pièce de William Shakespeare dans l’éternité.

Au Théâtre des Champs-Elysées :
Petrouchka, Les Sylphides et Les danses polovtsiennes


Pour la troisième année consécutive, Les Saisons russes du 21ème siècle sont invitées à se produire au Théâtre des Champs-Elysées du 31 mars au 3 avril 2011. Poursuivant leur travail de reconstitution du répertoire des Ballets russes dans leur chorégraphie et scénographie d’origine, elles nous offrent cette fois-ci l’occasion de découvrir la diversité du talent de Michel Fokine avec Petrouchka, Les Sylphides et Les danses polovtsiennes.
La soirée démarre par Petrouchka, créé en 1911 sur une musique d’Igor Stravinski et des décors et costumes d’Alexandre Benois. Ce ballet montre, dans le cadre d’une foire dans la Russie profonde, les amours de la marionnette Petrouchka pour une poupée ballerine. Malheureusement, la coquette lui préfère un Maure ombrageux et violent. Œuvre phare de Michel Fokine, Petrouchka est rondement mené par ses interprètes dont l’ancien soliste du Bolchoï, Alexandre Derevianko, clown triste amoureux et désespéré.

Vladimir Derevianko dans « Petrouchka »
Photo Emmanuel Donny

Les deux œuvres suivantes ont été créées en 1909 à Paris, au Théâtre du Châtelet, lors de la première saison des Ballets russes. Les Sylphides, appelé également Chopiniana, est un hommage aux grands ballets romantiques français du 19ème siècle. Dans un cimetière en ruine, un poète erre au milieu d’un groupe de sylphides, créatures mélancoliques et irréelles. Tout en finesse, ce ballet exige une vraie présence pour le personnage masculin, créé pour Vaslav Nijinski, ainsi qu’un réglage précis des mouvements du corps de ballet. Dans ce registre, Nicolas Tsiskaridze, soliste du Ballet du Bolchoï, a la présence scénique nécessaire pour faire exister un poète torturé et les danseuses du Ballet du Kremlin ont la grâce et la maîtrise technique pour donner vie à ce délicat petit chef d’œuvre.
Si les deux précédents ballets font partie du répertoire de nombreuses compagnies, Les danses polovtsiennes est dansé beaucoup plus rarement. Célèbre pour sa musique, un extrait de l’opéra d’Alexandre Borodine Le Prince Igor, il se déroule dans un campement de polovtsiens, peuple imaginaire d’Asie centrale qui sème la terreur dans la campagne russe. Dans ce lieu sinistre, une femme va se livrer à une danse de séduction au milieu des farouches guerriers. Armés de leur sabre et de leur arc, ils lui répondront par une démonstration martiale dans la veine des danses du sabre caucasiennes. Si Ilse Liepa est une polovtsienne séduisante et sensuelle, les danseurs ne font malheureusement pas montre d’une grande conviction dans leur interprétation. On apprécie leur maîtrise technique mais on ne s’imagine pas face à des fauves. L’intention n’y est pas, dommage car nous aurions bien aimé revivre le choc esthétique, la stupeur et l’émerveillement des parisiens de 1909.

Stéphanie Nègre