En Suisse alémanique
Zurich : magnifique Thomas Hampson

Analyse des productions des scènes zurichoise (Simon Boccanegra, La petite renarde rusée, Doktor Faust) et bâloise (On The Town).

Article mis en ligne le décembre 2006
dernière modification le 15 juillet 2007

par Eric POUSAZ

Entre la reprise de “Simon Boccanegra“, une nouvelle version de “La petite renarde rusée“ dont la mise en scène est due à Katharina Thalbach, et le “Doktor Faust“ de Busoni, la scène zurichoise a offert de beaux moments aux mélomanes.
Quant à la scène bâloise, elle innove en proposant une comédie musicale américaine, sur une musique de Bernstein, pour cette fin d’année.

Zurich : Simon Boccanegra
La reprise de ce spectacle vieux de dix ans déjà se justifiait amplement par l’engagement d’un quatuor de stars dont les prouesses ont, à juste titre, déchaîné les passions d’un public conquis d’avance. Dans le rôle titre, Thomas Hampson, souvent critiqué pour son absence de puissance vocale lorsqu’il aborde Verdi, a brossé un portrait magistral du vieux doge rattrapé par son passé. La voix n’est ni aussi sombre ni aussi puissante que de coutume dans cet emploi, mais le legato est d’une élégance sans faille, tandis que la mise en valeur de chaque nuance, de chaque mot frise la perfection. La musique de Verdi ainsi servie paraît peut-être moins électrisante que de coutume au premier degré, mais elle gagne en profondeur psychologique et en vérité dramatique ; et cela convient idéalement à cette partition problématique dont le succès auprès du public est systématiquement compromis par les rebondissements inexplicables d’un impossible livret. Carlo Colombara campe un Fîesco noir à souhait, ennemi de toute enflure excessive et vraiment crédible lors du retournement de situation final au moment du pardon : le timbre se révèle d’une magnifique largeur sur tout le registre et nous sert en prime quelques notes graves d’une assise superbe qui font immédiatement mouche auprès du public. Barbara Frittoli, dont la voix est entachée d’un vibrato de plus en plus envahissant, excelle surtout dans les passages dramatiques où l’expression passionnée de ses sentiments justifie quelques prouesses techniques d’une authenticité douteuse. Rien de tout cela, par contre, chez Neil Shicoff dont le ténor claironnant semble échapper à la griffe du temps. Certes, l’acteur n’est pas de ceux qui font courir le frisson, mais devant tant de brio vocal et de punch dramatique, nul ne songe à bouder son plaisir.

“Doktor Faust“, avec Thomas Hampson (copyright Suzanne Schwiertz)

La direction de Stefano Ranzani se limite à une mise en place prudente des divers éléments de cette mosaïque musicale dépareillée mais manque de netteté dans la structuration des ensembles, comme, par exemple, dans la grandiose scène du conseil à la fin du premier acte ; sous sa direction prudente et pâteuse, elle paraît brouillonne et presque insipide au lieu de susciter l’enthousiasme. La mise en scène d’Arturo Marelli supporte bien l’usure du temps mais ne convainc guère en ce stade actuelle de sa déjà longue existence car l’urgence dramatique n’est plus au rendez-vous.

Zurich : La petite renarde rusée
Un an après le Grand Théâtre de Genève, l’Opéra du Zurich propose une nouvelle version du chef-d’œuvre de Janacek dans une production que Katharina Thalbach (la fille du regretté Benno Besson) a déjà montée à la Deutsche Oper de Berlin. La metteuse en scène ne se soucie pas de l’arrière-plan philosophique de cette superbe allégorie sur l’éternel jaillissement de la vie, le passage inexorable des ans et l’insaisissable mélancolie qui s’empare des êtres vieillissants. Elle monte cet ouvrage comme un superbe conte pour enfants où la magie des décors à transformations multiples et des costumes charme l’œil à chaque instant et permet à la musique de se développer sans contrainte. La distribution, fort riche, comprend de nombreux enfants à qui sont réservés quelques passages dits en dialecte zurichois pendant les changements de décors, l’opéra lui-même étant naturellement chanté en tchèque. La petite renarde est interprétée ici comme à Genève par une Martina Jankova au timbre délicieusement suave et au jeu d’un naturel confondant. L’autre grand rôle, celui du Garde Forestier, est confié à un Oliver Widmer qui, sans démériter vraiment, reste vocalement trop en retrait et ne fait pas grand-chose de son magnifique monologue célébrant le cycle inexorable de la vie en fin d’ouvrage. Les autres chanteurs, qui se partagent souvent plusieurs rôles, sont par contre magnifiques dans leurs vignettes animales ou humaines finement caractérisées ; on retiendra notamment le Renard désarmant de sincérité rouée de Judith Schmid et le triste Maître d’Ecole aux plaintes discrètes mais poignantes de Peter Straka.
Adam Fischer dirige avec flair une partition qu’il ne conçoit pas comme une musique d’accompagnement pour une féerie scénique mais plutôt comme un hymne panthéiste à la Nature : l’orchestre donne une voix à chaque bruissement de feuille, à chaque feulement d’animal. Rarement, l’instrumentation de Janacek aura paru si complexe et si subtile. A ce titre, c’est bien lui qui est le grand triomphateur de la soirée… (Prochaines représentations les 17 décembre, 2, 11 & 14 février)

Zurich : Doktor Faust
La partition que Busoni a consacrée au mythe de Faust s’écarte résolument des versions lyriques traditionnelles de Berlioz, Gounod ou Boito, car son livret repose sur une version littéraire antérieure à celle de Goethe. L’intrigue est des plus compliquée et tourne autour d’une discussion d’idées et d’enjeux moraux qui se laissent mal mettre en musique, d’autant plus que tout rebondissement amoureux fait défaut… Mais l’orchestration est d’une rare originalité et le flux mélodique, malgré sa complexité, exerce une fascination à laquelle il est difficile de se soustraire. Cela se vérifie d’autant mieux dans cette nouvelle production zurichoise que Philippe Jordan est aux commandes et qu’il paraît bien armé pour marcher dans les traces de son père, voire le dépasser. Il y a chez lui, en effet, un amour de la luxuriance instrumentale qui le pousse à disséquer chaque mesure avec une gourmandise communicative si l’on en juge par l’enthousiasme que met l’orchestre zurichois à traduire ses moindres intentions. De fait, c’est bien dans la fosse que se joue le drame, alors que la scène ne propose qu’une illustration complémentaire, certes nécessaire, mais souvent moins parlante.
La mise en scène, signée Klaus Michael Grüber, pose quelques jalons et séduit l’œil autant que l’esprit par sa subtile chorégraphie ; mais elle n’entreprend pas de donner de l’épaisseur à des personnages qui ne sont, finalement, que des allégories vivantes. Le beau décor de Eduardo Arroyo transforme le cabinet de Faust en un vaste laboratoire peuplé de curieuses formes en verre évoquant de loin les fioles du savant moyenâgeux ; il agit lui aussi comme un dérivatif aux longues tirades musicales sans s’imposer indûment à l’attention.
L’ouvrage comporte deux rôles principaux dont la typologie vocale va également à l’encontre de la tradition : Faust est en effet un baryton alors que le personnage de Méphistophélès requiert un ténor aigu. Zurich propose, dans ces emplois capitaux, deux chanteurs qui comptent parmi les meilleurs représentants respectifs de leur rôle : Thomas Hampson habite le personnage de Faust avec une véhémence hallucinée qui prend toute sa dimension dans la longue scène finale abordée par ce chanteur comme un long lied avec orchestre. L’effet est saisissant, d’autant plus que l’acteur sait, avec quelques gestes, faire vivre et vibrer son personnage comme peu de chanteurs savent le faire sur un plateau d’opéra. Gregory Kunde, entendu récemment dans La Favorite de Donizetti, atteint également à des sommets expressifs avec son ténor plutôt frêle en apparence, mais d’une intensité qui lui permet de passer le barrage de l’orchestre sans effort apparent.
Sandra Trattnig et Reinaldo Macias forment un couple ducal de luxe malgré la brièveté de leur apparition alors que Günther Groissböck, un Wagner et un Maître des cérémonies d’une rare éloquence, prouve une fois de plus que les rôles épisodiques sont tout aussi capitaux pour la réussite d’une soirée que les protagonistes les plus en vue. Aussi la soirée s’est-elle achevée par un triomphe mérité l’aridité de sa trajectoire musicale de près de trois heures.

Bâle : On The Town
En lieu et place de la traditionnelle opérette de Noël, l’institution bâloise a, cette année, opté pour une comédie musicale américaine créée en 1944 et dont la musique est signée de Leonard Bernstein. La trame en est mince et se concentre sur trois soldats de la marine en permission de vingt-quatre heures à New York. Comme le veulent les lois immuables du genre, chacun des trois compères se retrouve affublé d’une jolie pépée sexy à la fin de l’ouvrage après avoir traversé quelques lieux marquants de la Grande Pomme.
Ecrite à la fin de la 2e Guerre Mondiale pour remonter le moral des troupes, cette comédie plaît aujourd’hui par son charme suranné, mais on ne peut s’empêcher de se demander si elle a sa place dans le répertoire d’un théâtre subventionné… Cela dit, le spectacle fonctionne à merveille. Une sonorisation discrète donne de la voix à chacun des protagonistes sans déformer les sons ni les timbres. Chacun d’eux joue la comédie (en allemand), danse et chante (en anglais) avec une aisance confondante. La chorégraphie de Richard Werlock est à la fois spectaculaire et originale, mêlant le classicisme de certains enchaînements au modernise jazzy de pirouettes privées de toute facilité vulgaire. La mise en scène de Jürg Burth exploite au maximum les possibilités infinies qu’offre une scène tournante sur un immense plateau pour conférer au spectacle un rythme soutenu au fil des nombreux changements à vue (la séquence de la salle du Musée d’histoire naturelle avec son dinosaure et ses hommes singes dansant au rythme d’ossements frappés sur le sol mériterait à elle seule le déplacement !). Lutz Rademacher fait swinguer l’orchestre au fil de séquences souvent fort originales par leur instrumentation, mais moins directement plaisantes à l’oreille que celles de “West Side Story” ou “Candide”. Aussi, malgré l’enthousiasmant engagement de tous les artistes concernés, la soirée laisse-t-elle une impression de délicieux soufflé trop rapidement retombé et le public bâlois peine à quitter ses pantoufles pour venir au théâtre. (A l’affiche jusqu’en janvier)
Eric Pousaz