A l’Opéra du Rhin
Strasbourg : La guerre des “Troyens“

Adéquation et style sont là pour un rendez-vous rafraîchissant, à savoir la représentation des Troyens par l’Opéra du Rhin.

Article mis en ligne le décembre 2006
dernière modification le 15 juillet 2007

par Pierre-René SERNA

L’Opéra national du Rhin relève le défi, et donne à son tour sa lecture des Troyens, entre réussites incontestables et choix qui le sont moins.

Après la Bastille (voir précédent numéro de Scènes Magazine), les Troyens sont donc pareillement l’objet de toutes les attentions sur les bords du Rhin. À l’Opéra de Strasbourg, la note française domine. Le plateau vocal puise ainsi presque exclusivement chez les francophones.

Parmi ces multiples intervenants, dont la plupart font leur prise de rôle, le succès est indéniable. Adéquation et style sont là pour un rendez-vous rafraîchissant par ces temps de chant mâchouillé. Avec, en prime, de magnifiques surprises. Lionel Lhote en est une : Chorèbe de phrasé plein, aux nuances bien senties, auxquelles une diction à l’ancienne, ronde et sonnante, participe assurément ; l’autre, de taille, c’est Béatrice Uria-Monzon. Nous attendions peu de sa Didon. Erreur ! Passés de premiers vibratos, l’incarnation s’affirme vite souveraine, et ses Adieux du dernier acte passent comme un accomplissement, projection sûre et néanmoins liée, subtilité du timbre et franchise des attaques. Une sorte d’aboutissement dans la carrière de la chanteuse. Mais tous seraient presque à citer : le Iopas élégiaque d’Éric Laporte, le Narbal ferme de François Lis, l’Hylas au beau legato de Sébastien Droy ou l’Ascagne délicieusement gracile de Valérie Gabail. Marie-Nicole Lemieux distille sa technique sans faille, quand bien même on aurait goûté un alto pour son Anna. Il y a aussi, et surtout, la Cassandre de Sylvie Brunet ; même si elle bride parfois ses fabuleux moyens, sa tessiture donne tout son champ et son assise remplit l’espace. Seul accroc, et seul non francophone, l’Énée de Robert Chafin frise sans arrêt la rupture, quand il n’y succombe pas.

Les Troyens à Carthage (photo Alain Kaiser)

Dans la fosse, une baguette française entre toutes : Michel Plasson. S’il n’est guère un spécialiste de Berlioz, sa lecture s’avère pourtant claire, fidèle souvent, mais terne. Les couleurs de l’orchestre sont écrasées, et on n’accusera pas inconsidérément une phalange strasbourgeoise qui s’est ici conformée aux directives. Quant à la mise en scène, puisque notre narration va ainsi du meilleur au moins bon, elle se plie aux pratiques courantes de l’autre côté du Rhin : une actualisation plus ou moins avisée, passant de la guerre de 14 (?) à une villa hollywoodienne (!), avec les personnages afférents, mais aussi une direction d’acteurs précise et de belles images pour les scènes finales.

Dans une optique étrangement similaire, les Troyens de Duisbourg et Düsseldorf (voir Scènes Magazine de février) se révélaient autrement menés. Mais sans être bouleversant, ce n’est pas indigne.
Le sont, en revanche - et le metteur en scène Andreas Baesler est autant coupable que le chef - les coupures infligées à la partition. Après Bastille, cela confine en France à la mauvaise manie. Au rebours de ce que l’on peut voir ailleurs du chef-d’œuvre de Berlioz, d’Amsterdam à l’English national Opera et aux deux villes de la Ruhr précitées.

Pierre-René Serna