A Paris
Paris, opéra de décembre 2006 : “Jules César“ ensablé

“Giulio Cesare in Egitto“ - “Les Paladins“ - “Les Troyens” - “Roméo et Juliette” - “Le Mystère de la cantatrice” - “Faustus, the Last Night”

Article mis en ligne le décembre 2006
dernière modification le 16 novembre 2011

par Pierre-René SERNA

La saison lyrique du Théâtre des Champs-Élysées s’ouvre avec “Giulio Cesare in Egitto“, le plus célèbre opéra de Haendel, sans être nécessairement le plus génial.

Le plateau se retrouve totalement couvert de sable, un lieu quelconque dans le désert, avec à peine quelques éléments de décor : la mise en scène d’Irina Brook, la fille de son père, vise au minimum. La façon de présenter les personnages, dans un style arabe topique ou des vêtements actuels, les fait paraître tels des marionnettes auxquelles on arrive mal à s’attacher. Ajoutons des tics au goût de mille fois vus (les personnages s’habillant et se déshabillant dès que leur da capo se prolonge) et quelques contresens (la caricature gay de Tolomeo, effeminito amante selon le livret, ce qui signifie “amant des femmes” au rebours de ce que semble avoir compris la metteuse en scène), qui achèvent de rendre l’ensemble assez pesant. Quelques caractères bien trouvés, comme celui sanguinaire du même Tolomeo, n’empêchent pas les heures de s’éterniser.
Fort heureusement, et malgré les coupes dans la partition, l’aspect musical réveille l’intérêt. La direction de Christophe Rousset, que l’on a connu toutefois plus nerveux, reste sûre devant ses toujours impeccables Talens lyriques. Le plateau vocal s’enflamme pour sa part, avec la voix blanche et immatérielle d’Andreas Scholl (Cesare), les accents fermes de Sonia Prina (Cornelia) et Alice Coote (Sesto), comme à l’occasion les emportements de Franco Fagioli (Tolomeo), l’autre contreténor. Et, à la fin, tout se précise au moment du dernier acte, où le montage et la musique se mêlent avec saveur et sentiment.

Les Paladins reviennent
La production des Paladins telle que l’ont conçue José Montalvo et William Christie ne subit pas les outrages du temps. Créée en 2004, elle est reprise sans une ride dans ce même Châtelet. La comédie-ballet de Rameau bénéficie de l’allant des danseurs bariolés, mêlant dans un tourbillon incessant hip-hop et gestuelle contemporaine, d’un plateau vocal irréprochable réunissant Topi Lehtipuu, Stéphanie d’Oustrace ou Sandrine Piau, et de l’emportement irrésistible des Arts Florissants. Les idées de mise en scène sont toujours aussi efficaces, opposant les projections de personnages fictifs et ceux bien réels du plateau dans un délire de situations qui correspond très justement à l’esprit endiablé de l’ouvrage. Bref, une production sans âge, quand bien même elle prétend à une relecture dite actuelle.

Cassandre, Didon et Roméo
La seconde distribution des Troyens à la Bastille offre de retrouver cette production marquante (voir précédent numéro de Scènes Magazine) et de goûter l’élan de Jeanne-Michèle Charbonnet pour une Cassandre que l’on n’attendait pas si affirmée et surtout Yvonne Naef, dont le phrasé sûr fait merveille en Didon. Et l’une comme l’autre dans une diction parfaite. On ne saurait en dire autant de l’Énée de Jon Ketilsson, qui par ailleurs s’essouffle quelque peu.
Berlioz toujours, mais cette fois au Théâtre des Champs-Élysées, où Colin Davis exhale Roméo et Juliette. La symphonie dramatique retrouve son sentiment profond d’emportements mêlés de délicatesses, servie par la science sans pareil du chef (voir l’entretien avec Davis dans ce même numéro de Scènes Magazine) et les réponses enfiévrées d’un Orchestre national et de solistes (Pavol Breslik et Kyle Ketelsen) investis comme rarement. En annexe du concert, l’exposition Traits d’orchestre occupe les dépendances du théâtre, sous l’égide de Radio France et tout à la gloire de son National que les élèves d’écoles graphiques ont traduit en images.

La cantatrice et son mystère
La Péniche Opéra est toujours ce lieu intime et imaginatif, en partance pour les découvertes. C’est ainsi que le Quai de la Loire ancre pour quelques soirées le Mystère de la cantatrice. Il s’agit en l’espèce d’une combinaison de deux pièces : Porte, œuvrette minimaliste du compositeur Tom Johnson pour mezzo et soprano, et Sophie Arnould, comédie en un acte de Gabriel Pierné prenant pour personnage principal la cantatrice qui fit les beaux soirs lyriques à la fin du XVIIIe siècle, et resurgie pour l’occasion. On a presque oublié Pierné, qui sut en son temps se démarquer de Debussy. C’est donc l’occasion rare de retrouver cette musique délicatement enlevée, dans une jolie mise en scène conçue par les protagonistes : la mezzo Eva Gruber, la soprano Catherine Dune et le ténor Didier Henry. Les uns et les autres à leur affaire dans le jeu et le chant, le ténor l’emportant toutefois pour son beau talent de mélodiste, en éminent défenseur de la mélodie française qu’il est.
Le chant était inhérent à Luciano Berio. Et c’est à lui que rend hommage Consequenza au théâtre des Bouffes du Nord. De jeunes compositeurs venus de tous horizons s’attellent ainsi à de courtes pièces, à la manière des Sequenza du maître post-sériel, distillées avec art par la soprano Alexandra Moura et le Remix Ensemble de Porto.
Les “Paris de la musique” et Radio France s’associent pour donner un aperçu des pièces actuelles. Dans l’acoustique incomparable de l’auditorium Olivier Messiaen (promis à démolition – quel gâchis !), l’Orchestre national s’attaque au Concerto pour violoncelle n°2 d’Éric Tanguy et Omen d’Edith Canat de Chizy, dont il ne parvient guère à ranimer l’attrait malgré les efforts de la direction d’Alain Altinoglu.

Le salut de Faustus
Après sa création au Staatsoper berlinois en janvier, sa reprise en mars à l’Opéra de Lyon qui coproduisait, Faustus, the Last Night revient. Au Châtelet cette fois, avec les mêmes intervenants lyonnais. Pascal Dusapin vogue désormais sur les cimes consonantes, comme l’avait déjà montré Perelà en 2003 à la Bastille. Point donc de ces sauts hérissants, de ces crissements harmoniques, de ces voix en porte-à-faux. L’orchestre se fait susurrant, emporté parfois, mais sans jamais prendre l’oreille à rebrousse-poil. Côté chant, on s’éloigne toutefois de Perelà, puisque hormis le seul rôle féminin, règne une sorte de sprechgesang. C’est peut-être la seule lassitude à une musique immédiatement séduisante, forte à l’occasion, mais restée cantonnée dans la fosse. Car si l’appellation d’opéra est revendiquée (qui ne le ferait aujourd’hui ?), le chant et le livret (en anglais, de Dusapin d’après le Faust de Marlowe) l’en écartent, qui juxtaposent les déclamations sans réelles situations dramatiques.
Dans une remarquable concision, il convient alors de se laisser aller au plaisir sonore et à celui du spectacle. Car Peter Mussbach atteint une fois encore la poésie visuelle : sous des lumières blafardes, une vaste horloge égrène le déroulement de la soirée, portant des personnages campés dans un style de bande dessinée contemporaine, qui semble la marque du metteur en scène. Les chanteurs paraissent se complaire à leurs caractérisations, sans préjudice des voix : que ce soient le trio sûr des barytons Georg Nigl (Faustus), Urban Malmberg (Mephistopheles) et Jaco Huijpen (Togod), le ténor affirmé Robert Wörle (Sly) ou l’ébouriffante soprano-coloratura Caroline Stein (the Angel). Pour sa part, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon resplendit sous la battue de Jonathan Stockhammer.

Pierre-René Serna