Le cinéma au jour le jour
Cine Die - avril 2014

64e Berlinale

Article mis en ligne le 5 avril 2014

par Raymond SCHOLER

Compétition
De belle tenue, la compétition offrait une dizaine d’œuvres fortes : hélas, le jury, dans cet état second que les Allemands appellent « in geistiger Umnachtung », a donné l’Ours d’Or à un film chinois médiocre : Black Coal, Thin Ice de Yinan Diao. En 1999, au nord de la Chine, des morceaux de cadavre sont découverts dans des bennes de charbon à des centaines de kilomètres de distance. L’enquête policière aboutit à une fusillade qui, par sa rapidité, sa sécheresse, son décor et son issue (cinq morts dont deux policiers) fit dresser les oreilles au plus blasé des spectateurs. Le policier survivant, Zhang, est suspendu et l’affaire classée. Cinq ans plus tard, des crimes similaires se reproduisent et Zhang, décidé à racheter son échec, se met à espionner une employée de nettoyage à sec qui semble être au centre de moult trafics. C’est alors que le film, à force de pérégrinations erratiques, d’actions inexpliquées, de messages politiques obscurs, de gestes illisibles, perd notre intérêt et se vit comme une progression fatigante à travers la mélasse d’un récit indéchiffrable. Y a-t-il une corrélation entre la présence du joaillier TESIRO de Nanjing parmi les sponsors du festival et le fait que le cinéma chinois ait remporté encore deux autres prix ?

Allemands
En ce qui nous concerne, le fait marquant de la Berlinale, c’est l’éclatante santé du cinéma allemand avec la révélation d’un cinéaste immense, Dietrich Brüggemann et la confirmation du talent de Dominik Graf, objet d’une rétrospective au festival de Rotterdam l’année passée.

Lea van Acken et Florian Stetter dans « Kreuzweg »

Kreuzweg de Brüggemann a eu le prix du meilleur scénario, mais aurait mérité aussi l’Ours d’or et des prix d’interprétation. En 14 plans-séquences, introduits par les textes décrivant les 14 stations du chemin de croix du Christ, l’auteur illustre le calvaire d’une jeune fille de 14 ans, Maria, élevée dans une famille d’intégristes catholiques où la moindre entorse à la règle entraîne correction verbale ou châtiment : toute velléité d’ouverture au monde, comme par exemple chanter du soul ou du gospel, est signe de soumission au Mal et de fornication avec le Diable. En se sacrifiant par un renoncement exemplaire aux plaisirs des sens (nourriture y comprise), la pauvrette espère gagner les faveurs du Tout-Puissant et l’amener à guérir son petit frère de son autisme apparent : à l’âge de 4 ans, il n’a pas encore prononcé un mot. Station 1 : « Jésus est condamné à mort » : lorsque le jeune et gentil père Weber explique à ses jeunes ouailles qui préparent leur confirmation qu’ils sont les soldats de Jésus, que la vraie foi a été subvertie par le Concile Vatican 2 et qu’ils doivent constamment éviter de succomber ou de laisser succomber leurs prochains aux tentations, Maria a déjà choisi son destin : elle veut se rapprocher de Dieu par la mortification. Elle est prête pour la station numéro deux : « Jésus porte sa croix ». En l’occurrence, celle qu’incarne sa mère, une virago d’une sévérité monstrueuse.
En trouvant pour chaque station une scène adéquate du quotidien de Maria, scène qu’il filme le plus souvent frontalement sans bouger la caméra, Brüggemann souligne le dogmatisme qui contrôle le destin de Maria. Et la passion avance, inexorable. Le sentiment religieux : une pathologie de l’esprit ?

Henriette Confurius, Florian Stetter et Hannah Herzsprung dans « Die Geliebten Schwestern »

Die Geliebten Schwestern de Dominik Graf raconte en 3 heures le ménage à trois que menait apparemment pendant 13 ans (à partir de 1787) le poète Friedrich Schiller avec les deux sœurs Caroline von Beulwitz (puis von Wolzogen) et Charlotte von Lengefeld (qu’il épousa en 1790). Pour qu’une relation amoureuse nous tienne en haleine sur une durée aussi épique, il faut d’abord que les acteurs soient à la hauteur ! Le rôle du fougueux, mais malingre et délicat dramaturge est tenu à la perfection par Florian Stetter (le père Weber de Kreuzweg), celui de la douce Charlotte par une jeune actrice de 22 ans venue de la télévision, Henriette Confurius (qui fait oublier en deux secondes Adèle Exarchopoulos), alors que Hannah Herzsprung assume avec brio le personnage de la scandaleuse et adultérine Caroline, que Schiller aida à rédiger le roman à succès Agnes von Lilien (1796/7). Les acteurs secondaires sont de la même eau, depuis Claudia Messner (Madame von Lengefeld, qui a recours, avec le naturel typique de l’époque, au français pour faire passer des messages devant les domestiques) à Michael Wittenborn (Knebel, son fidèle administrateur, au franc-parler réjouissant) en passant par Ronald Zehrfeld (Wolzogen, l’ami de Schiller qui lui rapporte les nouvelles catastrophiques de la Révolution française et met une sourdine sur le Sturm und Drang). Ces personnages interagissent dans une langue châtiée qui est très sensible aux chavirements du cœur sans pour autant négliger la logique de l’esprit. S’il y a un film auquel fait penser le film de Graf, c’est bien Les deux Anglaises et le Continent (1971), mais sans l’amidon pesant de la mise en scène truffaldienne.

Ivo Pietzcker et Luise Heyer dans « Jack »

Jack de Edward Berger avance sur le terrain cher aux Dardenne et à Ken Loach : Jack, 10 ans, s’occupe de son cadet de 6 ans lors des absences répétées et imprévisibles d’une mère irresponsable, mais aimante. On ne sait rien du père. Lorsque le petit frère, Manuel, a un accident sous la surveillance de Jack, les services sociaux mettent l’aîné dans un internat et laissent le petit chez la maman. A la suite d’une brimade, Jack s’enfuit du centre d’accueil, récupère Manuel chez une voisine et essaie de rentrer à l’appartement. Mais il n’a pas de clé. Et la mère ne rentre pas. Pendant des jours, les deux gamins errent dans Berlin, dormant dans une voiture abandonnée, chipotant pour se nourrir, écumant les clubs où ils pourraient rencontrer leur mère. Pour Jack, ce sera une leçon définitive. Le message n’est pas le même que chez Loach.

Ronald Zehrfeld et Mohsin Ahmady dans « Zwischen Welten »

Zwischen Welten de Feo Aladag rompt une lance pour la présence de la Bundeswehr en Afghanistan : son héros contrevient aux ordres pour sauver la sœur de son interprète afghan. Aladag accumule peut-être trop de clichés de la vie militaire (lorsque les soldats font la fête en se déguisant en femmes, on se croit dans un film des années cinquante), mais au moins elle a tourné dans le pays même, alors que les Américains ou les Français tournent leurs fictions sur les Talibans au Maroc.

Anglais
Paul Greengrass a trouvé son successeur, il s’appelle Yann Demange. Dans son film ’71 (dont le titre se réfère à la 3e année de la guerre menée par la Provisional IRA pour libérer l’Ulster de la Grande-Bretagne), il suit pendant une nuit l’odyssée d’une recrue britannique blessée et terrifiée, abandonnée dans un quartier catholique labyrinthique de Belfast, qui essaie de rejoindre sa caserne. L’IRA veut le tuer, parce qu’il a été témoin de l’assassinat d’un camarade par deux de ses tueurs, les paramilitaires protestants veulent le faire taire, parce qu’il les a vus fabriquer des bombes et les deux côtés sont prêts à s’arranger sur son dos : seul son lieutenant veut le retrouver sain et sauf. Haletant et sans concession aux ultras : les crétins des deux bords en prennent pour leur grade. Quant à la crédibilité des détails (vêtements, coiffures, accents), on dirait que ’71 a été tourné à l’époque.

Jack O’Connell dans « ’71 » de Yann Demange

Américain
Dans Boyhood , Richard Linklater rend tangible ce que grandir signifie. Filmant pendant 39 jours répartis sur 12 ans, Linklater tient un journal de la vie ordinaire, de la banalité du quotidien, de l’identité qui se forge peu à peu. Tout a été vu et revu : le père divorcé qui essaie de garder le contact avec les enfants qu’il voit sporadiquement, les ados qui se rebiffent, les parents qui apprennent à lâcher du lest, mais rarement l’itinéraire de l’enfance à l’université a été plus cohérent et plus convaincant. Cela est d’autant plus admirable qu’il s’agit d’enfances « normales » (au sens du président français), sans dysfonctions à épingler et dramatiser. Les rôles principaux sont tenus par les mêmes acteurs : Patricia Arquette et Ethan Hawke pour les parents, Lorelei Linklater, la fille du réalisateur, et Ellar Coltrane pour les gosses : ce sont (exception faite de documentaires comme la série Up de Michael Apted) les plus longs rôles de l’histoire du cinéma.

« Boyhood » de Richard Linklater

Comédie scandinave
2 comédies sur 23 films en compétition : notre société n’aime guère le rire, déconsidéré parce que trop léger, une perte de temps futile en ces temps sérieux de crise économique qui n’en finit pas et de massacres interreligieux qui reprennent de plus belle. Pourtant, quel baume pour l’esprit que la douceur élégante et la bienveillance cosmopolite de The Grand Budapest Hotel, point culminant des recherches poétiques de Wes Anderson.

Stellan Skarsgard (à droite) dans « Kraftidioten »

Kraftidioten , satire suédo-dano-norvégienne de Hans Petter Moland, n’en a bien sûr pas la richesse iconique et référentielle, mais quand même de la suite dans les idées comme le suggère son titre « international » In Order of Disppearance. Stellan Skarsgard, ayant manifestement survécu à Nymph()maniac, joue un conducteur de chasse-neige dans la petite ville norvégienne de Beitostolen. Ayant découvert que son fils Ingvar a été « suicidé » par « overdose » par des trafiquants de drogue mécontents, il décide de le venger en remontant patiemment la filière. Comme le caïd local ne se doute pas qu’un père de famille lambda puisse décimer ses troupes, il suppute que les Serbes sont coupables et se laisse entraîner à un acte irréfléchi. D’où l’entrée en scène d’un Bruno Ganz truculent en parrain serbe. La racaille internationale va savoureusement s’entretuer selon un rite vaguement tarantinien, mais l’humour noir est impayable. La scène où un truand balkanique explique à ses acolytes les avantages des prisons norvégiennes (« on te refait même les dents aux frais de l’État ») vaut son pesant d’or.

Au mois prochain

Raymond Scholer