Thalie Art Foundation, Bruxelles
Bruxelles : Wabi Sabi Shima

Dialogue Europe-Japon

Article mis en ligne le 22 avril 2015
dernière modification le 30 mai 2015

par Viviane Vuilleumier

Une belle exposition se penche, au Hangar H18 de Bruxelles, sur l’esthétique de la perfection et du chaos dans l’archipel nippon. Elle réunit une sélection d’artistes de la scène contemporaine japonaise en dialogue avec des artistes européens influencés par le pays du soleil levant. Plus d’une soixantaine d’œuvres sont présentées dont plusieurs productions inédites ou jamais exposées en Europe.

Terrain de fascination et d’interrogation, le Japon ne cesse d’intriguer par sa culture et ses spécificités. Le wabi-sabi est l’essence même de la beauté japonaise. Ce concept illustre les notions clés de l’esthétisme japonais : le wabi ou le raffinement dans la simplicité, le sabi ou la patine de l’âge. L’exposition Wabi Sabi Shima propose un voyage au cœur de cette culture dont l’esthétisme fait l’éloge de l’usure, de la nature, de la simplicité, sans nier les réalités contemporaines, les faits politiques, la mémoire collective ou la violence tellurique.

Regard contemporain sur les traditions
Proche de la terre et du savoir-faire ancestral ici revisité, la sculpture de terre magistrale de Akiyama Yo côtoie, les couleurs pop de la céramique du jeune et facétieux Takuro Kuwata, présentée non loin de la sculpture en laque grandeur nature de Tomotaka Yasui (Calm, 2012), représentant une jeune fille au regard figé, habillée telle une geisha des temps modernes et qui dégage un réel sentiment de plénitude.

Très attachée à la figuration et aux arts décoratifs jusqu’à l’ère Meiji (1868-1912), la scène artistique s’est progressivement ouverte à d’autres champs d’investigation plus proches de la satire sociale. Une première rupture historique s’est opérée en 1954 avec le mouvement Gutaï, s’inspirant du surréalisme, suivi par le Mono-ha inspiré par l’art conceptuel. La crise économique des années 90 entraîna la jeune génération à sortir du cadre national, à donner à voir une autre approche du réel, abolissant les frontières. Des artistes comme Miwa Yanagi ont glissé vers des problématiques plus universelles adoptant une posture féministe et engagée, s’interrogeant sur la place de la femme dans la société, tout en usant de l’imagerie kawaii et des mythes et légendes inhérents à l’art nippon.

C’est aussi un dialogue entre les deux cultures – européenne et japonaise – qui est ici raconté avec humour quant il s’agit des assises-sculptures du designer français José Lévy (ancien résident de la Villa Kujoyama en 2011), qui présente Boulevard Beaumarchais et Rue Juliette (2012), deux pièces réalisées en tatami. Un tour d’horizon qui pourrait s’achever avec l’œuvre à la fois méditative et performative que Renaud Auguste- Dormeuil nous propose ici d’activer. When the Paper (2013) est un parcours initiatique qui évoque un rituel dont il fût le témoin dans le temple bouddhiste Kiyomizu à Kyoto. Le pèlerin écrit ses souffrances sur un morceau de papier dont la forme évoque un corps humain, puis il le plonge dans un seau d’eau à l’intérieur duquel les papiers vont se dissoudre. Le rituel est repris par l’artiste dans une forme circulaire dessinée au sol à l’aide de terre fraîche. Il faut rentrer, déposer le papier, puis sortir.

La trentaine d’artistes ici présentée ont tous été choisis pour leur force de proposition et leur volonté d’investigation de nouveaux langages, à travers différents médiums comme la photographie, la vidéo, la sculpture, la peinture ou le dessin. Cette exposition s’appréhende comme un dialogue entre des œuvres d’artistes, de nationalités, de générations et de courants différents, mais ayant toutes un lien fort avec le Japon. La fascination que ce pays exerce sur les artistes français y est ici particulièrement mise en valeur. Par sa tonalité éclectique, Wabi Sabi Shima offre aussi un regard prospectif tant sur la photographie japonaise que sur l’artisanat d’art, ici réinterprété dans le champ de l’art contemporain.

Du 24 avril au 24 mai 2015