Le cinéma au jour le jour
Cine Die - avril 2015

Festival

Article mis en ligne le 13 avril 2015
dernière modification le 6 avril 2015

Compte-rendu de la 65e Berlinale, qui s’est déroulée du 5 au 15 février 2015.

Compétition)
Le film sans doute le plus attendu était Knight of Cups de Terrence Malick. J’avais déjà souffert avec To the Wonder (2012). Dans ce nouveau film, encore moins de scénario, moins de narration, des allusions bien trop succinctes à un père, à un frère, à plusieurs compagnes, tous en relations conflictuelles avec le personnage central (Christian Bale), mais pour le reste il faut se contenter de mouvements de caméra sur de riches demeures et piscines, sur de belles femmes, éternellement jeunes et sveltes, juchées sur des escarpins vertigineux, sur des réceptions mondaines où apparaissent des gloires fanées comme Ryan O’Neal ou Michael Wincott, sur des couchers de soleil derrière des palmiers bruissants et sur des vagues qui n’en finissent pas de déferler. Pas de quoi appeler ça un film, mais c’est beau à regarder. Une baudruche, Malick ? Je commence à le croire. Heureusement qu’il n’a pas remporté de prix.

Elmer Bäck dans « Eisenstein in Guanajuato »

S’il y a une absence de prix à regretter, c’est pour Peter Greenaway qui livre avec Eisenstein in Guanajuato son film le plus accessible et le plus stimulant depuis 8 1/2 Women (1999). On se rappelle qu’en 1931, le cinéaste soviétique Eisenstein, à la suggestion de Chaplin, entreprit un voyage au Mexique pour y tourner un documentaire, financé par le romancier américain Upton Sinclair, Que viva Mexico . Chez Greenaway, Eisenstein arrive en limousine comme une diva excentrique, mais prude et se laisse assez rapidement dépuceler par son guide mexicain. Il découvre les délices capitalistes du luxe et de la luxure quasi simultanément. L’homosexualité du cinéaste a toujours été soigneusement balayée sous le tapis de la décence communiste, et il est fort à parier qu’aujourd’hui il n’en irait pas autrement dans le climat homophobe qui prévaut en Poutinie. Greenaway s’y donne à cœur joie pour montrer un Eisenstein au début gêné par ses poignées d’amour et peu enclin à se déshabiller devant autrui, qui va découvrir son propre corps à mesure qu’il s’habitue aux douches fréquentes (en Russie, on ne connaît que la baignoire) pour échapper à la canicule. Ouvrant grandes les écluses de l’hédonisme et laissant Eduard Tissé et Grigori Aleksandrov sillonner le pays pour filmer des festivités liées à la Journée des morts, le maître ne quitte guère le lit immense où il pérore entre deux étreintes sur le stalinisme, étalant une culture d’autant plus étonnante qu’elle repose uniquement sur des acquis théoriques. L’acteur finlandais Elmer Bäck investit le personnage avec une intensité de tous les instants et sa logorrhée incessante (incorporant des citations directes des écrits d’Eisenstein), débitée avec un accent savoureux, contribue autant à la réussite du film que les acrobaties stylistiques (montage agressif, split screen avec angles ou timing différents, inserts multiples, couleur alternant avec noir/blanc) du cinéaste.

Nicole Kidman dans « Queen of the Desert »

Trois autres films tournant autour de personnages historiques et peu appréciés par la critique étaient en compétition. Ainsi on estimait Nicole Kidman bien trop hollywoodienne pour incarner une grande dame du début du 20e siècle, l’exploratrice et archéologue anglaise Gertrude Lowthian Bell, dans le très classique Queen of the Desert . Werner Herzog s’essaie là justement à jouer avec les codes narratifs du biopic traditionnel, où le réalisateur est censé meubler les ellipses biographiques de la vie privée avec des inventions romantiques de son cru. Pour la première fois de sa carrière, Herzog filme une histoire centrée sur un personnage féminin, avec des scènes d’amour, et il s’en tire plutôt bien. La salle a ri lorsque Nicole prend un bain en plein désert dans une baignoire pliable en toile, mais Gertrude Bell avait bel et bien un tel dispositif dans ses bagages. Ce qui a fasciné sans doute le cinéaste dans la carrière de cette femme issue de la haute société victorienne, c’est sa curiosité et son courage sans bornes, son sens des langues et de la poésie, sa prédilection pour la solitude (rendue plausible par les deux liaisons platoniques et malheureuses invoquées dans le film) : tout ce qui lui fait traverser de long en large la péninsule arabique, la Mésopotamie, la Syrie et l’Asie Mineure et se lier d’amitié avec des chefs de tribu, un inestimable plus lors de la Conférence du Caire en 1921, où c’est elle et T.E. Lawrence (Robert Pattinson !) qui fixent les frontières du mandat britannique après la dislocation de l’Empire Ottoman. Kidman, avec son habituel port altier et son regard bleu perçant, incarne à merveille cette femme, sûre de pouvoir changer le monde.

Juliette Binoche dans « Nobody wants the Night »

Isabel Coixet raconte dans Nobody wants the Night ce qui est arrivé à Josephine Peary (jouée par Juliette Binoche), lorsqu’elle a voulu rattraper, en 1908, l’expédition de son mari Robert, qui estimait pouvoir atteindre le pôle Nord avant l’hiver arctique et la nuit permanente. Arrivée sur l’île d’Ellesmere au camp de base, une simple cabane appuyée contre un rocher, elle découvre que son mari a déjà poussé plus loin. De plus, une jeune Inuit, qui se révélera être sa maîtresse (incarnée par Rinko Kikuchi : les Japonaises semblent prédestinées pour les rôles d’esquimaudes depuis Yoko Tani dans The Savage Innocents (1960 ) de Nicholas Ray) attend son retour dans un igloo voisin de la cabane : elle est enceinte. Et l’hiver arctique a déjà commencé, il n’y a plus de bois à brûler, la nourriture va manquer et le bébé va naître : les deux femmes sont condamnées à s’entraider ! Les personnes ont existé et se sont rencontrées 9 ans plus tôt, mais le scénario réinvente leur histoire, à des fins hautement dramatiques.

Burghart Klaussner, Johann von Bülow et Christian Friedel dans « Elser »

Elser d’Oliver Hirschbiegel raconte l’histoire de l’attentat perpétré par un jeune Souabe, Georg Elser, contre les dirigeants du parti nazi le 8 novembre 1939 à Munich dans la cave de la brasserie Bürgerbräu, où ils avaient coutume de célébrer le putsch raté de 1923. Malheureusement, Hitler, Goebbels, Bormann, Himmler et von Ribbentrop avaient déjà quitté les lieux depuis 13 minutes quand la bombe artisanale, dissimulée dans un pilier à côté du pupitre où Hitler prononçait ses discours, explose. Arrêté au moment où il essayait de passer clandestinement en Suisse, Elser passe aux aveux sous la torture. Hitler ne voulant pas admettre qu’Elser ait agi seul (il doit être un agent des Britanniques !), le malheureux est maintenu en prison jusqu’au 9 avril 1945, date où il est abattu « sur ordre supérieur » par les SS. Hirschbiegel suit scrupuleusement le déroulement des faits tels qu’ils peuvent être vérifiés sur Wikipedia (tout comme il l’avait fait pour les derniers jours de Hitler dans Der Untergang (2004)), et les acteurs et la reconstitution sont tout simplement remarquables d’authenticité.

Dans la section Berlinale Special, deux autres films racontant des histoires vraies présentaient un intérêt certain : Woman in Gold (Simon Curtis) revient sur les démêlés qui opposèrent Maria Altmann (incarnée par Helen Mirren), la propriétaire du célèbre portrait de sa tante Adele Bloch-Bauer I. (réalisé avec moult feuilles d’or par Gustav Klimt en 1907, connu sous le sobriquet « Goldene Adele » et confisqué par les Nazis après l’Anschluss), à l’État autrichien, qui l’exposait jusqu’en 2006 au Palais Belvédère à Vienne. Love & Mercy (Bill Pohlad) raconte le calvaire qu’a subi la tête créative des Beach Boys, Brian Wilson, lorsqu’il tombe sous la férule de son psychothérapeute, qui lui avait diagnostiqué une schizophrénie paranoïde et l’a bourré de médicaments pour l’avoir à sa merci. Paul Dano et John Cusack incarnent Wilson à 20 ans de distance.

Mihai Comanoiu et Alberto Dinache dans « Aferim ! »

Le prix de la mise en scène fut donné ex æquo à Body de la Polonaise Malgorzata Szumowska et Aferim ! (Bravo !) du Roumain Radu Jude. Ce dernier film, tourné en 35 mm monochrome scope lumineux, évoque un sujet tabou, l’esclavage des Roms en Valachie, qui ne fut aboli qu’en 1856. L’histoire se déroule en 1835 : un policier et son blanc-bec de fils (qui apprend le métier) sillonnent la campagne à cheval à la recherche d’un esclave qui s’est échappé après avoir cédé aux avances de la femme de son maître, un boyard puissant. Le papa est une grande gueule qui prodigue ses aphorismes à longueur de journée et il ne semble y avoir qu’un pope rencontré en route qui soit encore plus raciste que lui. Ils s’emparent d’un gamin rom qui se cache dans un village, le revendent au marché, puis retrouvent le fugitif pour lequel ils implorent la mansuétude du seigneur, mais en vain. Le boyard, ridicule dans son accoutrement, mais omnipotent dans sa vengeance, castre le pauvre hère. Le problème des Roumains avec leurs Roms ne date pas d’hier.

El Club du Chilien Pablo Larrain (Prix du Jury) traite d’un groupe de prêtres qui partagent une maison avec une religieuse sur la côte chilienne. Est-ce une maison de pénitence ? L’arrivée d’un nouveau pensionnaire perturbe leur train-train. Un homme lance sous leurs fenêtres des accusations très détaillées de pédophilie contre le nouvel arrivé. Celui-ci se suicide. L’Église envoie alors un enquêteur dynamique pour régler le problème. Tout se déroule dans une semi obscurité métaphorique, aussi nébuleuse que les décisions du Vatican concernant les errements de son clergé.

Maria Mercedes Croy dans « Ixcanul »

Ixcanul du Guatémaltèque Jayro Bustamante (Prix Alfred Bauer) montre les velléités d’indépendance d’une jeune paysanne Kaqchikel réduites à néant parce qu’elle ne parle pas la langue des Conquistadors. Elle est trahie par le chef d’équipe de la plantation auquel ses parents (illettrés comme elle) l’ont promise contre son gré. Il donne le bébé dont elle vient d’accoucher (qui n’est pas le sien) en adoption, extorquant le consentement de la famille en leur faisant croire qu’ils signent un acte de décès.

Jafar Panahi dans « Taxi Téhéran »
© Jafar Panahi Film Productions

Quant à Taxi de Jafar Panahi, il mérite pleinement l’ Ours d’Or à cause du superbe pied de nez aux autorités iraniennes. Panahi, qui ne peut se montrer en public, s’est improvisé chauffeur de taxi, a fixé une caméra pivotante sur le tableau de bord de son véhicule et invite des clients triés sur le volet dans sa sphère privée roulante, où les quatre vérités sont déclinées à qui veut bien les entendre.

Au mois prochain

Raymond Scholer