A l’Opernhaus de Zurich
Zurich : “Noces de Figaro“, “Rosenkavalier“ & “Parsifal“

Fin de saison sur les bords de la Limmat

Article mis en ligne le mai 2007
dernière modification le 24 septembre 2007

par Eric POUSAZ

L’année Mozart n’est pas encore terminée au bord de la Limmat. Moins d’un mois après la première chahutée de “La flûte enchantée“, l’Opéra propose une nouvelle production, plus consensuelle, des “Noces de Figaro“.

Les Noces de Figaro
Confiée à l’équipe qui a proposé un des plus beaux Don Giovanni qui se puisse imaginer en fin de saison passée, cette réalisation scénique peine pourtant à convaincre tant le propos paraît ténu. Sven-Eric Bechtolf ne s’intéresse en effet qu’au comique de situation. Abordant avec une franchise scénique amusante les quiproquos sexuels abondant dans cette intrigue, il gomme totalement la charge sociale, voire politique du sujet. Si Figaro représente une menace pour le Comte, c’est seulement en tant que rival opérant sur le même terrain de chasse. D’ailleurs tous les personnages de cette histoire, y compris Marzellina et Barbarina, ne semblent avoir que le sexe en tête et saisissent la moindre occasion pour tomber le pantalon ou la veste. Le décor somptueux de Rolf Glittenberg (une salle de château baroque en phase de restauration) et les costumes en noir et blanc de Marianne Glittenberg confèrent juste ce qu’il faut de chic à cette histoire dont les rebondissements scéniques frisent par ailleurs trop souvent le salace. Mais les pointes s’émoussent rapidement, et il n’y a rien de plus ennuyeux que d’assister pendant plus de trois heures et demie à une course effrénée aux plaisirs de la chair…
Heureusement, les voix nous rappellent que Mozart est un compositeur complexe et que, sous la surface comique, s’ouvre parfois un abîme de sentiments troubles qui engendrent une mélancolie annonciatrice des grandes pièces de Tchékhov… Michael Volle est un Comte au débit rapide, au timbre impétueux et à la ligne de chant d’une rare élégance. Il surclasse nettement la Comtesse de Malin Hartelius qu’une voix trop légère et fluette oblige à quelques contorsions disgracieuses pour parvenir à habiter un rôle écrit pour une tessiture plus franchement lyrique. Scéniquement, par contre, elle adopte avec un tel entrain le parti pris scénique qu’elle persuade sans réserve le spectateur le plus critique de la pertinence du choix musical des responsables de la distribution. Martina Jankova croque le portrait vif-argent d’une Susanna charmeuse mais le timbre reste entaché d’un vibrato déjà trop accusé. Son partenaire, Erwin Schrott est le Figaro idéal tant le timbre est large et sonore, mais une certaine nonchalance naturelle incite le chanteur à de curieux ‘raccourcis’ dans les récitatifs dont maintes sections restent inaudibles. Judith Schmid met surtout en exergue le caractère voluptueux de Cherubino et s’accorde en cela parfaitement à la Barbarina culottée d’Eva Liebau. Les emplois secondaires, confiés à Irene Friedli (Marzellina), Martin Zysset (Basilio), Carlos Chausson (Bartolo) et Giuseppe Scorsin (Antonio) sont excellents en tous points et justifient la réinsertion des deux airs habituellement coupés au 4e acte.
Franz Welser-Möst surprend par une lecture plutôt lente et sage de Mozart, mais sa direction un brin relâchée tolère trop d’imprécisions de la part d’un orchestre qui a semblé fatigué au point de s’offrir le luxe de plusieurs couacs…

Der Rosenkavalier
On sait que Richard Strauss a voulu se mesurer à Mozart en écrivant, avec son Chevalier à la Rose un pendant aux Noces de Figaro. Il était par conséquent logique de remettre maintenant à l’affiche cet ouvrage, dont la première a eu lieu il y a un peu plus de deux ans, avec une distribution quasiment semblable à celle de la première. De fait, cette mise en scène du même Sven-Eric Bechtolf passe nettement mieux la rampe que celle du chef-d’œuvre mozartien car elle a su conserver toute sa fraîcheur au cours de cette reprise.
Nouvelle venue dans la distribution, Julia Kleiter dresse de Sophie un portrait aux traits nettement plus accusés que Malin Hartelius lors de la première. Moins oie blanche que femme volontaire décidée à ne pas s’en laisser compter, elle dote son portrait vocal de quelques touches véhémentes dont les couleurs vives ajoutent comme une nuance de menace à la célèbre scène de la Présentation de la rose. Cela ne l’empêche nullement de laisser s’épanouir un aigu cristallin et voluptueux à la fois, parfaitement accordé aux sortilèges vocaux dont Vesselina Kasarova a le secret dans ce rôle qu’elle a su, comme peu d’autres, faire sien en quelques années sur plusieurs scènes internationales. Nina Stemme, la future Ariadne de Genève, a donné l’impression d’une certaine usure vocale malgré un engagement scénique admirable de chaque instant ; cette perte de fraicheur est peut-être due à une fréquentation trop précoce du répertoire wagnérien (elle sera de nouveau Isolde à Glyndebourne cet été) …
Alfred Muff reste un excellent Ochs, vocalement très présent mais sans forcer sur les traits de la caricature. L’apparition de Rolf Haunstein et Piotr Beczala dans les rôles de Faninal et du Chanteur italien prouve une fois de plus que l’Opéra de Zurich ne néglige aucun détail, ce qui assure bien entendu à une telle affiche une homogénéité que bien d’autres théâtres pourraient lui envier.
Franz Welser-Möst dirige avec fougue un orchestre mieux disposé que dans Mozart le soir précédent, mais on avait tout de même l’impression que le temps avait manqué pour répéter convenablement ce long spectacle où la tension musicale a plusieurs fois menacé de se relâcher dans les longs moments de dialogues purs…

Parsifal, avec Christopher Ventris, Matti Salminen, Yvonne Naef. © Suzanne Schwiertz

Parsifal
Pour son traditionnel Parsifal de Pâques, l’Opéra de Zurich a réuni une distribution réellement exceptionnelle placée sous la direction de Bernard Haintink, l’ancien chef du Concertgebouw d’Amsterdam et du Covent Garden Opera de Londres qui a, pour l’occasion, accepté de redescendre dans la fosse d’un opéra après près de cinq ans d’abstinence.
Le résultat fut digne des plus folles attentes. Bernard Haitink est en effet un de ces chefs qui sait, sans sacrifier l’aspect monumental de la musique wagnérienne, faire chanter avec naturel chacune des voix de l’orchestre. Sous sa gestique économe, l’orchestre se mue en un immense ensemble de chambre qui narre les péripéties de l’action avec une délicatesse qu’on entend rarement en pareille occasion. A-t-on jamais, en salle, perçu avec une telle acuité le bref motif des altos dans les toutes dernière mesures du 1er acte, au moment où Parsifal est renvoyé avec rudesse par Gurnemanz ? Ici, un vrai interlocuteur se glissait entre les deux protagonistes et suppléait au mutisme du chaste fol par une véhémente imploration muette qui en disait long sur l’art du chef à faire parler un instrument… De fait, sous cette direction fluide, c’est l’orchestre qui prend en charge le déroulement temporel de ce vaste poème narratif et fond les diverses péripéties scéniques en un tout mouvant d’où émergent un conglomérat de mélodies dont il paraît difficile de dénouer l’écheveau mais dont néanmoins chaque fil reste clairement perceptible dans l’instant.
La distribution, entièrement renouvelée par rapport à l’an passé, offrait l’occasion d’entendre la Kundry ensorcelante de Yvonne Naef, une chanteuse qui évite les grands débordements vocaux mais sait charger chaque note d’une luminosité intense, doublée d’une sensualité très flatteuse à l’oreille. Christopher Ventris n’est pas un Parsifal claironnant, mais plutôt un jeune homme dont les hésitations initiales sont abordées avec un timbre haut et clair qui s’assombrit au fil des actes pour trouver la juste couleur, austère mais percutante, nécessaire à son ultime intervention lors de la reddition de la lance du Graal. Michael Volle, un Amfortas très sonore, refuse la tentation du cri et chante avec un luxe de nuances rarement entendu dans cet emploi. Matti Salminen, enfin, reste le plus grand des Gurnemanz ; sa voix semble trouver d’inépuisables ressources dans ce rôle qu’il a su faire sien comme nul autre ces dernières années, et l’on chercherait en vain des traces d’usure dans un chant qu’il faut bien qualifier de belcantiste. Rolf Haunstein est un Klingsor au timbre inhabituellement clair et jeune, mais parfaitement apte à rendre la complexité du personnage sans malmener une écriture vocale extrêmement tendue. Les excellentes filles fleurs, emmenées par Sen Guo et Sandra Trattnig, font subtilement écho au magnifique chœur de l’Opéra qui se profile ici comme le grand ensemble wagnérien de notre pays.
La mise en scène de Hans Hollmann, très simple, vieillit bien avec ses oppositions de couleurs tranchées, son schématisme qui évite la facilité de la religiosité omniprésente et ses pistes de lecture originales qui essaient de résoudre franchement l’impossible équation du final où le personnage de Kundry est trop souvent condamné à disparaître sans laisser de traces…

Eric Pousaz