A Lausanne
Cinémathèque suisse - mars 2016

Programme

Article mis en ligne le 4 mars 2016
dernière modification le 24 février 2016

par Raymond SCHOLER

Petit coup d’œil sur l’affiche que la Cinémathèque suisse propose en mars. Une rétrospective Ermanno Olmi, qui continuera jusqu’en avril, permettra de (re)découvrir de nombreux opus de ce cinéaste qui officia dès la fin des années 50’. Autre point fort du programme : quelques films hors-norme....

Ermanno Olmi
Issu de la paysannerie catholique bergamasque, Olmi, jeune employé de la compagnie Edisonvolta, approcha le cinéma en autodidacte après avoir eu l’épiphanie décisive avec Roma città aperta (1945) de Rossellini. Il commença par tourner en amateur quelques documentaires sur le monde du travail dans sa firme, qui ne se limitaient pas aux machines, mais s’occupaient aussi des conditions matérielles des ouvriers. Dans ces films, Olmi constata déjà le déclin rapide de la culture agraire et le développement concomitant de la civilisation industrielle et posa la question du changement anthropologique dans la vie de l‘Italien moyen, traquant dans les gestes quotidiens les mutations de l‘identité culturelle.

Claudio Santamaria dans « Torneranno I Prati » (Olmi, 2014)

Son premier long métrage de fiction, Il tempo si e fermato (1959), rafle plusieurs prix à Venise et permet à Olmi de quitter son emploi industriel. Il continue pourtant ses recherches sur le monde du travail avec Il posto (1961) et I fidanzati (1963). Il s’y concentre sur les visages et les comportements, décelant d’un côté l’aliénation, mais aussi les étincelles de joie de vivre qui fulgurent au milieu des gestes routiniers. Les sauts chronologiques dans le récit permettent une exploration de l’univers intérieur des personnages et de leur rapport au monde. De par sa thématique, son langage filmique et l’utilisation d’acteurs non professionnels, Olmi est un proche parent des cinéastes du néoréalisme. Après ces trois premiers films, la critique, enthousiaste au départ, commence à le délaisser. Comme ses films ne sont pas distribués par les canaux habituels, ils ont de la peine à trouver un large public. E venne un uomo (1965), une hagiographie du pape Jean XXIII, joué par Rod Steiger, est ainsi un échec retentissant. C’est, soit dit en passant, l’un des trois longs métrages de fiction qui manquent dans le programme, un deuxième étant Genesi : La creazione e il diluvio (1994). La Cinémathèque, dans la nouvelle guerre de religion en cours, évite-t-elle les sujets religieux ?

Bud Spencer dans « Cantando Dietro I Paravent »i (Olmi, 2003)

Olmi enchaîne pendant une douzaine d’années avec quelques films intimistes qui illustraient la perte des valeurs humaines et éthiques dans un monde adonné au profit. Avec le prodigieux L’albero degli zoccoli (1978), où il chronique la vie quotidienne de métayers bergamasques à la fin du 19e siècle, Olmi gagne la Palme d’Or et renaît dans le discours critique. Sa vision chrétienne du monde se précise dans Camminacammina (1983), parabole sur les Rois Mages, qui donne à l’auteur l’occasion de fustiger les manquements de l’Église. Ce fut à nouveau un échec commercial et Olmi, malade, dut interrompre sa carrière. Dans Lunga vita alla signora ! (1987), il livre une métaphore acide du pouvoir en scrutant les rituels entre hôtes et serviteurs lors d’un banquet. Quant à Il Mestiere delle armi (2001), où Jean de Médicis s’efforce d’arrêter par la guérilla l’avancée de l’armée de Charles Quint sur Rome, c’est tout simplement un chef-d’œuvre du film historique. Et si je n’ai pas mentionné les autres films d’Olmi, c’est que je ne les connais pas. Mais j’ai l’impression qu’il faut les voir tous.

Films hors-norme
S’il vous reste alors encore du temps, vous pourrez consacrer le weekend de Pâques à la vision de Out 1 – autour de deux troupes de théâtre qui répètent chacune une pièce d’Eschyle - de feu Jacques Rivette, montré enfin, 45 ans après sa réalisation, dans sa version intégrale de 13 heures ! Vous pourrez ainsi plonger dans le Paris de 1970 en compagnie d’une « ribambelle de personnages fabuleux » (Le Monde) incarnés par Jean-Pierre Léaud, Michel Lonsdale, Juliet Berto, Michel Delahaye, Bernard Eisenschitz, Brigite Roüan, Françoise Fabian, Eric Rohmer, Bulle Ogier, Barbet Schroeder, Jean-François Stévenin, Bernadette Lafont, Jacques Doniol-Valcroze, les usual suspects de la Nouvelle Vague, lorsqu’ils étaient jeunes ! La trame (un vague complot) n’est pas importante, ce sont les protagonistes qui comptent.

« Out 1 : Noli me tangere »
© Sunshine

L’autre morceau de choix pour les intrépides, c’est Babel de Boris Lehmann. Autoportrait entamé en 1983, ce projet, qui en est actuellement à une durée globale de 1328 minutes, se subdivise en 7 chapitres, dont le dernier s’intitule Funérailles  : le nombriliste favori des théoriciens du cinéma y met en scène le cérémonial et l’itinéraire de son ultime voyage. Pour voir le tout, il faut fréquenter la salle du Cinématographe tous les jours du 15 au 22 mars !

Bon appétit !

Raymond Scholer