Le cinéma au jour le jour
Cine Die : juillet 2016

Compte-rendu

Article mis en ligne le 4 juillet 2016
dernière modification le 25 juin 2016

par Raymond SCHOLER

Suite des impressions glanées au Far East Film Festival & quelques commentaires sur le Festival de Cannes.

Japon
De la sélection japonaise, deuxième après la coréenne, il convient d’abord de citer le semi-documentaire Bakuman (Hitoshi Ohne), où l’on suit l’ascension trépidante et ardue de deux collégiens qui rêvent de devenir de célèbres mangakas et consacrent tout leur temps libre à leur passion, fût-ce au prix de leur santé, afin de conquérir leur place parmi les auteurs fétiche du magazine Weekly Shonen Jump. Une de leurs créations arrive effectivement à la première place du hit parade, mais c’est sur la durée que le métier se révèle meurtrier. Les dessinateurs de manga se tuent littéralement au travail, car l’audience est leur seule source de revenus. La reconstitution méticuleuse des locaux encombrés et repoussants du vrai Weekly Shonen Jump et le fébrile et épuisant travail d’encrage dans la nuit précédant le bouclement sont autant de gages d’authenticité, qui font du film un témoignage important d’un des phénomènes les plus populaires de la société japonaise.

Kasumi Arimura et Atsushi Ito dans « Flying Colors »

Flying Colors de Nobuhiro Doi rompt une lance pour les cram schools, ces écoles privées qui préparent les futurs bacheliers japonais aux examens. La jeune personne que sa mère inscrit au prix de sacrifices certains dans une de ces écoles est particulièrement nulle en tout : elle ne sait pas dans quel pays se trouve Paris et ne distingue pas les quatre points cardinaux. Nous savons bien sûr qu’à la fin du film, elle n’aura pas seulement sa maturité, mais aussi son admission à l’université : le plaisir du film réside justement dans l’observation des innombrables pas que son professeur lui fait faire pour l’intéresser à l’acquisition de connaissances. Certains stratagèmes pourraient inspirer nos vaillants pédagogues qui se sentent souvent dépassés.

Mohican Comes Home de Shuichi Okita a été élu par les Black Dragons, cinéphiles purs et durs, meilleur film du festival. Si Naomi Kawase est chez elle à Cannes, Okita est chez lui à Udine, car c’est la troisième fois qu’une de ses œuvres est plébiscitée par le public du FEFF. Hélas, la reconnaissance mondiale passe par Cannes : c’est là que convergent les distributeurs. Okita est donc pour l’instant toujours un favori des happy few. Que signifie le titre ? Depuis la fin de la guerre, des millions de Japonais ont cherché fortune à Tokyo, lorsqu’il y avait du travail pour tout le monde et que l’avenir était rayonnant. Le retour de ces fils ou filles prodigues pour un séjour temporaire ou permanent a été un des thèmes du cinéma japonais depuis des décennies, en tout cas depuis le classique Carmen Comes Home (1951) de Keisuke Kinoshita. Dans le film d’Okita, le rocker punk à la crête iroquoise, Eikichi, accompagné de sa compagne enceinte, Yuka, revient chez ses parents, qui vivent sur une des îles boisées de la Mer Intérieure, après une absence de 7 ans. Son père irascible le somme de trouver du travail et de couper ses cheveux, ce que le fils refuse absolument. Des scènes d’un comique savoureux révèlent ensuite que le père grincheux était un rocker lui-même et dirige toujours, à son âge avancé, la fanfare du lycée : 9 filles et un garçon, rebelles timides. Puis on découvre au père un cancer incurable : le film avance dès lors tel un funambule sur la corde raide, dosant savamment le tragique et la comédie dans ce qu’il faut bien appeler maintenant le style Okita. Comme dans The Woodsman and the Rain (2011) et Ecotherapy Getaway Holiday (2014), on sort de ce film, reconnaissant d’appartenir à l’espèce humaine.

Ryuhei Matsuda et Akira Emoto dans « Mohican Comes Home »

Hime-Anole de Keisuke Yoshida commence comme une comédie et se termine en film d’horreur. Gaku Hamada, l’incarnation même du gars doux et gentil, travaille dans une entreprise de nettoyage dont il est l’unique employé d’un chef bourru, timide de timide. Tous les jours, le duo mange dans le même bistrot et le chef croit avoir trouvé son âme-sœur dans la mignonne serveuse. Il prie donc son employé d’être son intermédiaire. Elle ne veut rien savoir, elle a bien sûr craqué sur Gaku. Elle lui montre un client, blondinet et patibulaire, qui la regarde avec insistance depuis quelques jours. Gaku reconnaît dans le client un ancien camarade d’école et rassure la jeune femme. Mais, quand le blondinet apprend que la serveuse ne veut pas de lui, il dérape grave. On apprendra par la suite (sombre !) qu’il s’agit d’un tueur en série, dont la vocation est à chercher dans les bizutages écœurants qu’il a dû subir à l’école.

Chine
The Dead End de Baoping Cao est un drame bouleversant autour d’un trio d’amis, impliqués il y a 7 ans dans un cambriolage (jamais éclairci) qui s’est soldé par la mort de cinq personnes d’une même famille. Les voleurs repentis essaient depuis de faire pénitence à leur manière. Ils ont recueilli et élevé une petite fille trouvée sur les lieux du crime, et malgré le fait qu’ils ont chacun un métier honorable (chauffeur de taxi, pêcheur et même policier), leur situation financière n’est pas brillante, car la petite a besoin de soins médicaux constants et coûteux. De plus, le coéquipier du flic est convaincu qu’il est sur le point de résoudre le cas de la famille assassinée, sa première enquête. Et comme la sœur de ce fin limier tombe amoureuse du chauffeur de taxi, la réinsertion sociale des trois copains risque bientôt d’être compromise. En outre, on sait ce que la justice chinoise inflige aux meurtriers. Un des films noirs les plus noirs qu’on ait vu depuis longtemps.

Yueting Lang dans « Mountain Cry »

Mountain Cry de Larry Yang provoque les mêmes sentiments de colère et de frustration devant l’injustice subie, mais cette fois-ci le ressort est d’essence romantique. Le récit se déroule au début des années 1980, dans un petit village de montagne du Shanxi, pas encore remis des traumatismes de la Révolution culturelle. Un jeune homme, Chong, est connu pour ses pièges à animaux. Lorsque le mari violent de Xia, une jeune femme muette, trouve la mort dans un de ces pièges, le village n’alerte pas la police, car personne ne connaît bien cette famille qui vient de s’installer dans une masure abandonnée à l’extérieur du village. On enterre discrètement le cadavre et on se limite à obliger Chong, en guise de punition, de subvenir aux besoins de la veuve et de ses deux orphelins. La gentillesse naturelle de ce protecteur a tôt fait de transformer un arrangement purement économique en une vie de famille remplie d’amour sincère. Les cauchemars de Xia nous révèlent peu à peu son passé dramatique et la raison de sa perte de voix. L’ex-copine de Chong, une veuve délaissée, répand alors la rumeur que le mari de Xia est recherché pour meurtre et rapt d’enfant. Se sentant fautifs, les habitants veulent expulser Xia et ses enfants, histoire de se laver les mains de toute l’affaire, mais Chong s’y oppose. Le plus beau film d’amour chinois depuis Under the Hawthorn Tree (2010) de Yimou Zhang.

Thaïlande
S’aventurant sur les plates-bandes d’Apichatpong Weerasethakul, l’expatrié britannique Paul Spurrier, établi depuis plus de 12 ans en Thaïlande, livre avec The Forest une touchante exploration de l’univers enfantin, mêlant réalisme et fantasmagorie dans une quête bouddhique du bonheur. Dans une petite école de campagne, une petite fille supposée muette est constamment en butte aux harcèlements de ses camarades, entraînées par la fille du chef du village. Le nouveau maître d’école, qui vient de terminer son stage dans un temple, veut la protéger. Dans la forêt qu’elle doit traverser pour rejoindre la hutte où elle vit avec son père, forêt que les autres enfants évitent comme la peste, la petite se lie d’amitié avec un garçon nu qui se prétend maître de la forêt (il le prouve en tuant et mangeant un horrible chasseur) et qui vient tuer à la hache la fille du chef. Celui-ci décide alors de mettre le feu à la forêt. Le maître d’école guide la petite fille et le garçon, qui est en réalité l’esprit de son frère (noyé jadis en sauvant sa petite sœur), vers les rayons magnifiques du soleil couchant.

Asanee Suwan et Wannasa Wintawong dans « The Forest »

Comparé à cette évocation poétique, le nouveau film de Wisit Sasanatieng, Senior (sur une lycéenne ayant un don de medium qui aide un spectre masculin à éclaircir deux meurtres ayant défrayé la chronique de son école à 20 ans de distance) faisait tout juste figure de bric-à-brac. Qui se souvient encore du premier film de Sasanatieng, Tears of the Black Tiger (2000), qui avait révélé ce pionnier de la Nouvelle Vague thaïe à Cannes ?

Rétrospective : Beyond Godzilla
Ou l’occasion de voir quelques films d’Ishiro Honda, l’auteur du premier Godzilla/Gojira (1954). Dans Matango (Honda, 1963), sept survivants d’un naufrage se retrouvent sur une île, sans provisions. Affamés, ils se jettent sur des champignons ubiquitaires, sans se douter qu’ils seront eux-mêmes transformés en champignons. Métaphoriquement inépuisable. Invasion of Astro-Monster (Honda, 1965) et Latitude Zero (Honda, 1969) datent bien sûr des années ante numericum, quand le merveilleux était affaire de modèles réduits et de trucages méliésiens, et me semblent aussi composites, naïfs et lyriques que les films de Karel Zeman.

« Matango » de Inoshiro Honda

69e Festival de Cannes
Depuis deux ans, je ne me rends plus à cette superfoire du cinéma, car mes articulations m’en empêchent. De plus, voir les vanités gonflées à bloc se pavaner à longueur de journée est un passe-temps de plus en plus pénible. Il me suffit, pour me conforter d’avoir fait le bon choix, de regarder la cérémonie de clôture : je n’y vois que récompenses à un cinéma consensuel et de bon goût - quand je pense que l’immense Elle de Paul Verhoeven et Ma Loute de Bruno Dumont sont repartis bredouilles - accueillies parfois par des excités de tout genre.

Isabelle Huppert dans « Elle »
© SBS Distribution

On n’oubliera pas de sitôt la phrase désormais célèbre de Houda Benyamina, la réalisatrice de Divines à l’adresse du directeur de la Quinzaine des réalisateurs : “Eh ! Waintrop ! Je vais le dire : Tu as du clito !” Xavier Dolan ( Juste la fin du monde ) a interminablement sangloté de gratitude dans un numéro inédit d’emotion porn, tandis que l’acteur iranien Shahab Hosseini a remercié Allah pour son prix d’interprétation et dédié Le Client (Asghar Farhadi) “au peuple iranien“ dans le plus pur style Blut und Boden de fâcheuse mémoire.

Je vous souhaite un très bon été.

Raymond Scholer