Cine Die - juin 2017

Compte-rendu

Article mis en ligne le 5 juin 2017
dernière modification le 20 mai 2017

par Raymond SCHOLER

Au menu : le 19e Far East Film Festival, Udine (Frioul)

Le rendez-vous annuel des Européens mordus des cinémas d’Asie du Sud-Est a encore une fois plébiscité le Japon et la Corée du Sud, comme c’est le cas depuis 2014. Décidément, on ne prête qu’aux riches. Mais c’est la première fois depuis 2012 que le prix du public et celui des cinéphiles purs et durs, le Black Dragon Award, est attribué au même film, Close-Knit de la Japonaise Naoko Ogigami.

« Close-Knit » de Naoko Ogigami

Japon
Ogigami avait déjà présenté son précédent film, Rent-a-Cat (sur une dame qui loue ses félins à des âmes en peine) à Udine en 2012, mais malgré une réception assez enthousiaste, n’avait pas réussi à rejoindre le trio gagnant à l’époque. Son succès actuel s’explique peut-être par l’air du temps, mais surtout par un traitement infiniment sensible, sans la moindre sensiblerie, d’un sujet que peu de cinéastes auraient le courage d’attaquer sans tomber dans la farce ou la minauderie. Close-Knit traite en effet des humains transgenres et de leur place dans la société japonaise, réputée si accommodante avec les déviations sexuelles. Sauf qu’ici il ne s’agit pas de déviations ou de fantasmes, mais de contraintes physiques impératives, contre lesquelles les normes sociétales n’ont établi que des garde-fous et rien d’autre. Toma Ikuta, acteur trentenaire connu pour le rôle titre dans la dernière adaptation du classique littéraire japonais, Genji monogatari : Sennen no Nazo (Yasuo Tsuruhashi, 2011), incarne avec maestria Rinko, une femme née dans un corps d’homme qui travaille comme infirmière dans un EMS. Makio, le fils d’une de ses patientes la trouve tellement douce et gentille avec sa mère qu’il lui propose de partager sa vie. Lorsque la nièce de Makio, Tomo, est abandonnée par sa propre mère volage, l’oncle et sa drôle d’épouse recueillent la petite fille de 11 ans. Rinko est comblée de pouvoir endosser le rôle de mère . Elle explique à Tomo pourquoi elle ne ressemble pas à d’autres femmes et lui apprend à tricoter pour maîtriser sa colère. Car Tomo est vite confrontée à l’ostracisme, les femmes au supermarché voulant la préserver de cette mère qui n’en est pas une. Toute la démarche éducative du film est exemplaire et empreinte d’une douceur sans relâche. Quand la mère biologique de Tomo revient et fait valoir ses droits, c’est la petite fille qui dicte le modus operandi futur : d’accord pour rentrer à la maison, mais droit de visite ad libitum à Rinko. Admirable.

« At The Terrace » de Kenji Yamauchi

At the Terrace de Kenji Yamauchi est une sorte de Carnage (R. Polanski, 2011) à la nippone. Le lieu : la terrasse d’une maison huppée dans laquelle vient d’avoir lieu une soirée. La maîtresse de maison s’entretient avec une des invitées qu’elle trouve plus belle qu’elle-même. C’est du moins ce qu’elle lui dit, comparant la finesse de bras de l’interlocutrice avec sa propre peau un tantinet flasque et lui montrant que son mari la trouve très désirable. C’est sur de telles piques, occasionnées par des jalousies mesquines, que les choses se mettent en branle. Quatre autres personnages se joignent au groupe dans un jeu de massacre verbal d’autant plus étonnant qu’ils sont amenés à faire violence à la sacrosainte retenue, véritable clé de voûte de la société japonaise. Se laisse comparer avantageusement à The Party de Sally Potter, découvert à la dernière Berlinale.

Survival Family de Shinobu Yaguchi déconstruit patiemment tous les automatismes sociaux en faisant du Japon la victime du plus long blackout (2 ans et demi) de l’Histoire.

« Survival Family » de Shinobu Yaguchi

Bien sûr il ne s’agit que d’un Gedankenexperiment, car à aucun moment, il n’y a une irruption quelconque du reste du monde dans la tragédie que vit le pays : c’est comme si celui-ci avait été subtilisé et transporté dans une autre dimension. De même, toute explication rationnelle et scientifique de ce qui est à l’origine de cette annihilation pure et simple de tout courant électrique passant par des fils est soigneusement évitée. Et pour cause. À partir donc du simple axiome de base, le réalisateur s’amuse à observer les changements dans les comportements à différentes étapes. D’entrée en matière, éclairage, internet, téléphones, trains, avions et voitures s’arrêtent net. Élèves et salarymen se rendent à pied à l’école et au travail les premiers jours (car nul ne sait quand le courant sera rétabli), mais ne peuvent strictement rien faire de leur journée. Les supermarchés ne sont plus approvisionnés et le commerce se dérègle, la nourriture pourrit dans les frigos éteints. Les prix montent d’abord en flèche avant de faire place au troc pur et simple. Comme la ville n’offre plus rien de ce qui faisait ses attraits, tout le monde essaie de rejoindre la campagne. Bientôt, il n’y a plus de bicyclettes. De toute façon, elles se volent et les familles doivent instaurer des sentinelles comme au Far-West. Les seuls à s’en tirer pas trop mal sont les agriculteurs vivant dans les endroits reculés. C’est chez un de ceux-là que la famille du film trouvera un refuge passager et, tels les bourgeois de la Révolution Culturelle, fera le réapprentissage des gestes immémoriaux de l’espèce humaine. Les films américains sur « la fin de la civilisation telle que nous la connaissons » se situent tous dans le sillage d’une guerre nucléaire (Panic in Year Zero ! (1962) de Ray Milland, p.ex.) et sont, peut-être à cause de ce contexte de fin imminente de l’espèce, caractérisés par un degré de violence (viols, massacres) complètement absent du film de Yaguchi.

« Scoop ! » de Hitoshi One

Scoop ! de Hitoshi One est une ode aux paparazzi et porte donc aux nues une catégorie de personnages universellement méprisés pour leur manque de respect de la vie privée, obnubilés uniquement par la fortune à gagner avec les clichés scandaleux qu’ils pourront réaliser des people. Le film s’attache à montrer que le scandale réside dans le comportement des victimes qui professent publiquement un mode de vie au-dessus de tout soupçon, mais ne se privent pas de « turpitudes », certains de l’impunité que leur confère leur statut. Un reporter émérite doit prendre comme partenaire une jeune débutante et lui apprendre les combines pour piéger les stars dans des moments embarrassants ce qui donne lieu à l’élaboration d’un catalogue très drôle de recettes pour photographes en herbe. Le maître et l’élève deviennent peu à peu complices, l’aîné se révélant aussi un amant très attentionné. Jusqu’au jour où, à force de se risquer dans des endroits dangereux et de se frotter à des caractères peu recommandables, le photographe rencontre la Faucheuse, en essayant de protéger des innocents d’un illuminé armé. Comme disait le personnage de Bruce Willis dans Sin City (2005) de Frank Miller et Robert Rodriguez : « An old man dies, a young girl lives : fair trade ! »

Citons encore la comédie avec des yakuzas, ultraviolents entre eux mais bien protecteurs à l’égard des gens de cinéma dont ils financent les films aux fins de blanchiment d’argent ( Hamon : Yakuza Boogie de Syoutarou Kobayasi) et la belle et triste histoire d’amour entre un entomologue (spécialiste ès lucioles) marié et une jeune femme adultère : on sait, depuis l’âge d’or du kabuki, que de telles histoires finissent mal ( Hirugao – Love Affairs in the Afternoon de Hiroshi Nishitani)

« Mercury is Mine » de Jason Paul Laxamana

Philippines
Dans Mercury is Mine de Jason Paul Laxamana, Mercury, un ado américain, blondinet aux yeux bleus, sans le sou, est recueilli dans la brousse philippine, au pied du Mont Arayat, par une quinquagénaire sexy, Carmen, qui tient une buvette de campagne proche de la faillite et rêve de devenir star culinaire à la télévision. Elle met Mercury tout de suite à la tâche comme serveur et il déclenche chez la gent féminine locale une frénésie amoureuse culminant dans d’innombrables selfies. La clientèle augmente en flèche. Au fil des mois, Mercury apprend à faire des plats du terroir. Mais bientôt des offres de travail plus alléchantes, en provenance de Manille, lui sont faites. Carmen (dont il partage la couche) ne veut bien sûr pas le laisser partir. Et lorsqu’elle apprend que le jeune homme cache un vilain secret (il est recherché pour avoir assassiné son père), elle croit le tenir à sa merci. Un joli film sur le racisme, où un jeune Blanc, du fait de l’adulation des Philippin(e)s, se croit au-dessus des lois.

« Die Beautiful » de Jun Robles Lang

Die Beautiful de Jun Robles Lana a lieu entièrement dans le cercle fermé des transgenres philippins obnubilés par leurs résultats dans les concours de beauté. Lorsque Trisha, d’une beauté éclatante, meurt d’un AVC juste après avoir été couronnée reine, ses parents réclament le corps et veulent l’ensevelir comme leur fils dans le caveau familial, mais les copines le subtilisent et l’amènent dans un endroit secret, car Trisha avait souhaité être maquillée chaque jour de la veillée mortuaire selon une autre de ses idoles, à la tête desquelles Angelina Jolie et Julia Roberts. Le film, tout en étant probablement – c’est de rigueur - le plus coloré des films philippins, raconte la vie pas toujours drôle de Trisha en flashbacks, mais on aurait quand même aimé savoir comment elle gagne sa vie au juste. L’accès aux concours de beauté serait-il aussi coûteux que celui aux premiers rangs des théâtres de Boadway ?

« Seklusyon / Clôture » d’Erik Matti

Dans Seklusyon/Clôture d’Erik Matti, Angela, une angélique petite fille, comme son nom l’indique, possédant apparemment des dons de guérisseuse, est mise en sécurité dans un couvent après l’assassinat de ses parents. Dans ce couvent, quatre futurs prêtres passent leur dernière retraite avant l’ordination. Elle conseille à chacun des quatre de donner suite à ses penchants, que Dieu est magnanime. Un des quatre, Miguel, trouve cela curieux : normalement, la retraite est un test pour montrer qu’on résiste au diable. Il essaie donc de démasquer l’enfant comme suppôt de Satan. Les plans somptueux où Angela prodigue les sacrements coiffée d’une tiare d’évêque ou vomit une soupe noire épaisse, symbole des humeurs peccantes qu’elle vient d’extraire des corps malades, donnent la chair de poule.

Au mois prochain

Raymond Scholer