De passage à
Entretien : Mireille Delunsch
Article mis en ligne le décembre 2007
dernière modification le 20 novembre 2007

par François LESUEUR

« C’est tous les jours Noël" ! Loin des cafés bruyants ou des terrasses ensoleillées, Mireille Delunsch a préféré donné son interview dans sa loge de l’Opéra Bastille, à l’heure privilégiée du maquillage. Avant d’entrer en scène et d’endosser les robes de Louise, rôle qu’elle chantait pour la première fois, elle a répondu à nos questions avec son habituelle franchise, portant sur le monde qui l’entoure un regard aigu qui n’a rien de consensuel.

Sans posséder une notoriété internationale comme certaines de vos consoeurs, vous êtes aujourd’hui connue, invitée par de grands directeurs, saluée par de nombreux metteurs en scène. Vos débuts n’ont pourtant pas été faciles. A partir du moment où s’est imposé à vous le choix du chant, vous avez dû faire front, seule : est-ce de là que vient votre aspect kamikaze, fonceur, pourrait-on dire ?
Je ne vis pas les choses comme cela. J’ai débuté en 1987 en participant à une création (Sur l’herbe rouge) et tout s’est enchaîné très rapidement ; les propositions ont afflué et je n’ai jamais cessé de travailler depuis. J’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de professionnels qui m’ont fait confiance et m’ont permis de vivre des aventures merveilleuses et très enrichissantes. J’ai manifesté très tôt un intérêt marqué pour l’art en général, jouant de la musique, apprenant la danse, les claquettes et en pratiquant le modern jazz. L’opéra qui concentre tous les arts, m’a donné la possibilité de mettre ces centres d’intérêts en commun. Jouer la comédie me procure un vrai bonheur et le fait de chanter est pour moi une sorte d’idéal. Je suis parfaitement heureuse de mon métier et dès que je suis sur une scène je me dis que c’est un peu Noël tous les jours.

Chaque saison appelle de nouveaux défis, de nouvelles expériences : Verdi, Mozart, le baroque français, l’opéra-comique, Britten, Strauss, Debussy, Händel et Wagner. Parvenez-vous tout de même à vous situer vocalement ?
Alterner les ouvrages, les styles, les compositeurs m’est totalement naturel. Je fonctionne au gré des propositions que je reçois et ce depuis toujours. Il est rare que je refuse un spectacle, car j’ai le sentiment de grandir en m’investissant comme cela. Cette attitude m’est nécessaire.

Mireille Delunsch (Louise) et Paul Groves (Julien). Photo : Eric Mahoudeau / Opéra national de Paris

Vous donnez l’impression que le problème n’est jamais vocal, mais que le personnage est prioritaire et s’impose à vous. C’est seulement après que vous pensez en terme de résolution et d’adaptation vocale. N’est-ce pas dangereux d’agir ainsi ?
Rassurez-vous, même si je donne parfois l’impression de trop chanter, ou de me laisser tenter par des partitions trop éloignées de mon registre, je connais mes limites ; vous ne m’entendrez jamais chanter Isolde, ou Turandot. Mais j’ai toujours fait confiance à ceux qui font appel à moi, car s’ils sont assez perspicaces pour m’imaginer dans tel ou tel rôle, c’est qu’ils sont sûrs que j’en suis capable : alors je fonce. Même s’il n’est pas toujours facile de passer, comme cette saison, de Strauss (Arabella à Liège), à Mozart (Idomeneo à Garnier), puis de Charpentier à Wagner, j’aime ces défis, m’engager auprès de metteurs en scènes ou de chefs qui croient en la réussite des spectacles dont ils ont la charge. Cette perpétuelle émulation m’est indispensable. Et puis soyons franche, c’est maintenant que je dois accepter ces offres, pas dans dix ans.

Est-ce que le fait de beaucoup chanter, n’entretient pas finalement davantage la mécanique, que le fait de reposer la voix, comme certains artistes le préconisent ?
Pour ma part, j’ai toujours très peur de m’arrêter, car il m’est très difficile de reprendre après une pause, aussi courte soit-elle. Je crains toujours de ne plus pouvoir retrouver ma souplesse vocale, ma condition physique et être obligée de tout recommencer à zéro. C’est une impression très personnelle, alors pour conjurer cette inquiétude, je chante beaucoup, enchaîne les productions, les concerts, pour conserver cette gymnastique et ne pas vivre dans l’angoisse.

Vous avez déclaré ne pas "avoir besoin de consommer de la culture", surtout lorsque vous préparez une production, sur laquelle vous avez besoin de vous concentrer. Où trouvez-vous l’inspiration, cette sincérité, à laquelle vous aspirez sur scène ?
Je lis énormément, cela m’est nécessaire. Lorsque je ralentis mes activités, la lecture me permet de faire fonctionner mon imaginaire et j’éprouve dans ces moments une grande satisfaction.

A défaut de Fiordiligi que vous auriez aimé chanter avec Patrice Chéreau (Cosi fan tutte), vous avez incarné Donna Elvira dans l’univers de Michael Haneke (Don Giovanni). Pensez-vous que ces mises en scène-concepts, peuvent continuer d’exister sans leurs interprètes d’origine ?
Je ne peux pas vous dire. Travailler avec une personnalité comme Haneke a été une aventure inoubliable. Son approche quasi cinématographique s’est avérée passionnante d’un point de vue psychologique ; chaque geste, chaque déplacement, aussi infime soit-il, était pensé comme pour être vu par l’œil d’une caméra. Nous avons pris le temps de réfléchir, d’étudier les situations, d’avancer pas à pas, des conditions rares de nos jours où tout doit aller vite. Gérard Mortier m’a demandé de reprendre le spectacle cette saison, en urgence et je pensais l’avoir oublié. Or, il m’a fallu très peu de temps pour retrouver mes marques, comme si la mise en scène s’était inscrite en moi. Quoiqu’il arrive, cette production est faite pour être interprétée par différents artistes, à plusieurs reprises.

Vous qui travaillez avec Bondy, Sellars, Brook, Mussbach, Grüber, Py, êtes passée tout récemment à la mise en scène, pour interpréter La Voix humaine de Poulenc, couplée à La mort de Cléopâtre de Berlioz, à Bordeaux. Quelle a été votre première motivation à passer de l’autre côté, surtout à ce stade de votre carrière ?
Pour moi, il ne fait aucun doute que je terminerai ma carrière en pratiquant la mise en scène. Lorsque j’ouvre une partition des images me viennent instantanément à l’esprit. Je suis très contrariée quand je me retrouve sur scène face à des artistes qui n’ont pas d’idée. L’opéra est une telle source, offre tant de possibilités, c’est incroyablement stimulant d’envisager des décors, de créer des lumières, de chercher et de trouver des solutions suscitées par un livret. Il y a tant à faire en ce domaine, tout pousse à mélanger les formes artistiques et à mixer les arts. Quand Bordeaux m’a donné carte blanche pour concevoir un spectacle, j’ai tout de suite répondu La voix humaine. Cette expérience s’est très bien passée et je n’en resterai pas là. Le moment venu, je m’y consacrerai totalement, car quand je me mets à réfléchir sur une oeuvre, rien ne peut plus m’arrêter, je ne pense plus qu’à cela, jour et nuit.

L’opéra art complet, laboratoire, concentré des toutes les disciplines, expérience en principe irremplaçable, dernier espace de vérité, est en train d’être atteint par un mal dont on le croyait préservé, l’amplification : que pensez-vous de ce recours technique utilisé de plus en plus par de grandes scènes ?
Je sais que cela se pratique régulièrement et j’en suis inquiète. Je suis certaine que cela tue l’opéra qui n’est pas fait pour duper le spectateur. On ne doit pas tricher avec le public, car il finira par penser que l’art lyrique n’est pas aussi difficile qu’on le prétend et que n’importe qui peut s’y mesurer : ce qui est inexact.

Vous avez répondu à un confrère que la scène "vous procurait un plaisir intense, une sorte d’exaltation qui permettait de libérer le meilleur de vous-même". Comment passez-vous des planches à la vie normale, à son prosaïsme, à sa quotidienneté et cela vous est-il
facile ?

C’est vrai que hors de scène je suis pénible (rires). Que voulez-vous, j’aime les théâtres, leurs odeurs, leurs espaces confinés, faits pour procurer rêves et passions. Une fois terminé, je tourne en rond. Cependant avec le temps j’apprécie de plus en plus la nature et j’aime jardiner dans la maison que j’habite dans la Sarthe. Ayant longtemps vécu à la campagne, ce retour à une vie plus calme, m’est bénéfique.

Vous avez abordé Louise, en avril, quelques mois après Arabella. Comment voyez-vous cette héroïne au coeur et aux ambitions simples et quel trait de caractère avez-vous mis en avant, dans la mise en scène d’André Engel à la Bastille ?
Je n’ai rien voulu apporter de particulier à ce personnage, mais au contraire me laisser porter par André Engel. J’aime me laisser guider, suivre les directives du metteur en scène qui défend une conception, qui s’engage, même s’il m’arrive d’être déçue du résultat. J’espère toujours que dans la salle certaines personnes venues pour la première fois assister à une représentation, repartiront conquises, touchées et que je les aurai convaincues de revenir. En répétition je pense souvent à la phrase de Michel Bouquet qui rappelle que les interprètes ne sont jamais là pour exprimer leurs idées, mais pour incarner un personnage. Je ne pense pas qu’il faille se servir d’un rôle pour revendiquer ses propres opinions. C’est pour cela que le regard d’un metteur en scène est essentiel. J’aime être un objet que l’on façonne, moulé par un autre.

Après Louise, vous avez retrouvé Elsa, que vous avez déjà abordée il y a quelques années, cette fois dans la production de Robert Carsen, toujours à la Bastille, entourée par deux monstres sacrés, Waltraud Meier et Ben Heppner et du non moins imposant Jean-Philippe Lafont. Quelles sont vos impressions au sujet de cet événement ?
Vous ne pouvez pas imaginer mon émotion ; il s’agit de ma partition préférée. La musique de Wagner me bouleverse, même si d’un point de vue musical je l’appréhende. Je savais que dès les premiers accords passés, je serais enivrée, portée et que tout se passerait bien.

Quels rôles nouveaux préparez-vous ?
Je participerai la saison prochaine au nouvel opéra de Peter Eötvös, intitulé Lady Sarashina, programmé à l’Opéra de Lyon en mars 2008. A ce propos, je n’ai pas encore ouvert la partition et je ne devrais pas trop tarder.

Propos recueillis par François Lesueur