Films de décembre 2007 - I partie

Commentaires sur les films : Délice Paloma - Paranoid Park - La graine et le mulet - Darling.

Article mis en ligne le décembre 2007
dernière modification le 4 mars 2012

par Charlotte BUISSON-TISSOT, Firouz Elisabeth PILLET

Délice Paloma


de Nadir Moknèche, avec Biyouna, Nadia Kaci, Aylin Prandi, Daniel Lundh. Algérie, 2007.

Vous avez besoin d’un permis de construire ? Vous êtes seul un soir ? Vous souhaitez ouvrir un bar glacier sans respecter les normes d’hygiène ? Bref, vous aimeriez arriver à vos fins en contournant les obstacles administratifs… Appelez la bienfaitrice nationale, Mme Aldjéria : elle vous arrange ça en un tour de mains. Celle qui s’est donné le nom du pays ne recule devant aucune combine pour survivre dans l’Algérie d’aujourd’hui. Pour peu qu’elles soient jolies, dociles et peu scrupuleuses, ses recrues peuvent faire carrière auprès des grands pontes de la société algérienne.

« Délice Paloma » de Nadir Moknèche
© Les Films du Losange

La dernière, Paloma, qui fait grand effet, en particulier sur Riyad, le fils de Mme Aldjéria, est censée compromettre un mari dont la femme souhaite se débarrasser. Le rachat des Thermes de Caracalla, le rêve qui devait permettre au clan d’Aldjéria de changer de vie, sera l’affaire de trop.
Le réalisateur algérien Nadir Moknèche résume Délice Paloma : "Mon film brosse le portrait d’un "petit peuple" qui, pour s’en sortir, imite des comportements qui ne sont pas les siens. C’est l’histoire d’une femme en quête d’ascension sociale dans un pays en pleine mutation. Zineb Agha, alias Madame Aldjéria, part avec quelques handicaps : c’est une femme seule, dans la cinquantaine, d’origine modeste, un fils issu d’un père inconnu... Pour survivre, elle a forcément fait un peu de tout, jusqu’à vendre "un peu d’amour pour alléger la solitude de certains hommes." Comment vivre, s’en sortir, dans un univers de combines, de bouts de ficelles, un pays de passe-droits et de pots-de-vins « Comme le définit le cinéaste, Délice Paloma est à la fois le portrait d’une femme autonome, battante, inventive et décidée qui symbolise l’Algérie actuelle au sortir d’une décennie de terrorisme, de crise nationale et de marasme socio-politico-religieux.
Portrait tendre et coloré de l’Algéire, Délice Paloma fait défiler une galerie de personnages hauts en couleurs et attachants, certains même truculents. En tête de file, l’actrice principale de Délice Paloma, Biyouna, est une véritable icône populaire en Algérie. Née dans le quartier populaire de Belcourt au sein d’une famille citadine d’Alger, elle est danseuse dans les années 60, dans des orchestres féminins et dans de prestigieux cabarets de l’époque. En 1972, à l’âge de 19 ans, elle décroche par hasard un petit rôle dans le cultissime feuilleton télévisé El-Harrik. Le succès du programme est immense, en grande partie grâce à la gouaille de Fatma, le personnage que la jeune Biyouna interprète avec un naturel alors encore inédit sur les écrans algériens. Cette gouaille toute algéroise devient sa carte de visite et Biyouna devient alors une icône populaire, plus célèbre que sa sœur, la chanteuse Faïza. Elle devra attendre 1999, avec le film Le Harem de Mme Osmane de Nadir Moknèche, pour obtenir un rôle dans un registre autre que comique, son personnage de Fatma lui collant à la peau de nombreuses années et la cantonnant dans le registre du rire. Le présent film permet au réalisateur Nadir Moknèche de poursuivre sa fidèle collaboration avec Biyouna, après l’avoir déjà dirigé dans ses deux premiers films, Le Harem de Mme Osmane (2000) et Viva Laldjérie (2004). Ces deux heures au sein de la combine « à l’algérienne » sont une réelle évasion, portée par une chanson enivrante, Je pense à toi, Paloma, magnifiquement interprétée par Nawel Skander.
Firouz-Elisabeth Pillet

Paranoid Park


Réalisé par Gus Van Sant

Alex, un adolescent de 17 ans habitant Portland, tue accidentellement un homme un soir sur une voie ferrée. Le film nous est résumé, pour sa promotion, comme une intrigue policière. Mais très vite Van Sant nous averti de son désir de suivre au plus près Alex et ses questionnements et de délaisser cette intrigue. Il va à l’encontre de notre attente, et nous le montre dès la première confrontation entre le jeune garçon et le policier qui enquête, avec la camera qui effectue un lent travelling commençant sur les deux personnages pour finir sur le visage angélique du jeune assassin, laissant le policier hors-champ.

« Paranoid Park » de Gus Van Sant
© MK2 Diffusion

Tout au long du film, le spectateur est impliqué dans un mouvement de va et vient entre la subjectivité du personnage d’Alex et le monde extérieur. Nous assistons au dilemme qu’il vit : se dénoncer ou vivre avec ce meurtre. Cet événement bouleverse sa vie mais il ne semble pas vouloir l’accepter. Néanmoins, suivant les conseils d’une amie, il décide d’écrire une lettre pour tout raconter, se soulager. Le récit commence comme cela. Alex se souvient, et ses souvenirs nous apparaissent sans chronologie, formant une spirale, plusieurs scènes se répètent, et prennent un sens nouveau à mesure du déroulement du récit.
Le film semble être tiraillé entre le classicisme de la narration (la lettre, la voix-off) et l’expérimentation des images, des sons, de la lumière (la scène de la douche, par exemple, scène virtuose où le jeune homme, juste après le meurtre, semble vouloir se repentir, s’en remettre à une autorité supérieure). Van Sant explore le monde du skate, de manière quasiment documentaire, en intégrant des images tournées en dv (nous pourrions penser au film entrain de se faire, et considérer ces images comme celles d’essais passés pour le casting des comédiens) mais aussi de manière très esthétique, expérimentale, comme ce plan fixe dans lequel défilent une quinzaine de squatteurs effectuant le même saut. La mise en scène est en totale adéquation avec ce que vit le protagoniste. La construction en spirale nous fait perdre tout repère, comme Alex est perdu et seul face à ce qui lui arrive. La bande-originale accentue cette sensation de flou, elle fonctionne par association, on « zappe » d’un morceau à un autre, passant de Beethoven, Nino Rota, Elliot Smith, à Frances White.
Gus Van Sant ne juge pas son personnage, et par analogie, le spectateur, lui aussi, oublie peu à peu de porter un jugement moral sur cette histoire, essayant de se détourner de ce qui s’est passé, en s’étourdissant avec la musique et la profusion de très belles images. Finalement, la crise n’est pas complètement résolue, Alex va devoir vivre avec ce qu’il a fait, la fin reste ouverte, et nous laisse émerveillés, pour un bon moment, par le visage du jeune acteur Gabe Nevis.
Charlotte Buisson-Tissot

La graine et le mulet


de Abdellatif Kechiche, avec Habib Boufares, Hafsia Herzi. France / Tunisie, 2007. Prix spécial du Jury, ex-aequo avec I’m Not There de Todd Haynes - lors de la 64e édition de la Mostra de Venise en 2007.

Le port de Sète, sur un des quais… Monsieur Beiji, la soixantaine fatiguée, se traîne sur le chantier naval dans un emploi devenu pénible au fil des ans. Père de famille divorcé, il s’attache à rester proche de ses nombreux enfants et petits-enfants, malgré une histoire familiale de ruptures et de tensions que l’on sent prêtes à se raviver, et que les difficultés financières ne font qu’exacerber. Il se retrouve brutalement au chômage, en crise avec sa nouvelle compagne, poussé par ses fils aînés à rentrer au « bled », il commence éprouver un sentiment d’inutilité. Une impression d’échec qui lui pèse depuis quelque temps, et dont il ne songe qu’à sortir en créant sa propre affaire : un restaurant. Seulement, rien n’est moins sûr, car son salaire insuffisant et irrégulier est loin de lui offrir les moyens de son ambition. Les obstacles à franchir sont multiples : convaincre la banque, les autorités portuaires, la mairie.

« La graine et le mulet » de Abdellatif Kechiche avec Habib Boufares, Hafsia Herzi
© Pathé distribution

Ce qui ne l’empêche pas d’en rêver, d’en parler, en famille notamment. Une famille qui va peu à peu se souder autour d’un projet, devenu pour tous le symbole d’une quête de vie meilleure, d’une réussite sociale établissant un pont entre deux cultures aux rapports ambigus, entre amour et haine, entre passion et souffrances. Grâce à leur sens de la débrouille, à la solidarité et aux efforts déployés, leur rêve va bientôt voir le jour... Ou presque, Inch Allah !
Ce troisième film du cinéaste tunisien, césarisé pour L’Esquive, dépeint la façon dont une famille maghrébine s’unit autour du père pour l’aider à réaliser son rêve, tout en consolidant leurs racines ébranlées par les affres de l’émigration. Le casting, auquel est venue se joindre la jeune Sabrina Ouazani, rescapée de L’Esquive, est essentiellement composé de comédiens non professionnels parmi lesquels Habib Boufares, Faridah Benkhetache, Hafsia Herzi et Mohamed Benabdeslem. Slimane, qui vit avec la propriétaire de l’Hôtel de l’Orient et sa fille, engage ses deux familles, tenaillées par la rivalité, dans la transformation d’un vieux rafiot – racheté pour une bouchée de pain – en restaurant spécialisé dans le couscous au poisson (la graine et le mulet).
De prime abord, la lecture du synopsis laisse penser qu‘il s’agit encore d’un film sur l’émigration et ses laissés pour compte. Kechiche parvient à en faire un film dense et intense où se mêlent tragédie et comédie, chronique sociale à la Ken Loach et mélodrame, le tout servi par des acteurs bouleversants de justesse et de tendresse. La catharsis est atteinte lors d’une dense du ventre à la tension dramaturgique extrême, accompagnée par un orchestre de musique arable classique pictural. La narration de Kechiche est fluide, limpide malgré la complexité de destinées douloureuses.
Pour les spectateurs qui, comme votre humble serviteur, avaient boudé L’Esquive, La graine et le mulet les réconcilie avec Kechiche, dont le talent rappelle les belles heures du réalisme italien, sans doute parce que le cinéaste s’est inspiré de la figure emblématique de son propre père pour brosser le portrait émouvant et poignant d’un sexagénaire à la bravoure inébranlable et à l’abnégation totale.
Firouz-Elisabeth Pillet

Darling


de Christine Carrière, avec Guillaume Canet, Marina Foïs. France, 2007.

Darling est une femme d’aujourd’hui, entraînée dans les affres de la vie, et qui semble toujours choisir la mauvaise direction. Elle souffre car la vie ne l’épargne jamais vraiment. Mais elle ne se voit pas comme une victime et relève vaillamment la tête. Elle ne s’apitoie pas sur son sort. Au contraire, son parcours, son histoire, témoignent d’une rage de vivre envers et contre tout, surtout contre tous. Proche de la rupture, elle puisera au fond de ses ultimes ressources l’énergie nécessaire à se libérer de ce karma insoutenable pour retrouver sa dignité, essentiellement au regard de ses trois enfants. Darling est naïve et effrontée, instinctive et courageuse. Elle possède la force vitale d’une héroïne de tragédie ou d’une protagoniste de Balzac. Darling, c’est le surnom q’elle s’est choisi pour raconter sa vie, afin d’y apparaître belle, malgré ses multiples souffrances, aux yeux des spectateurs.

« Darling », avec Marina Foïs

Adaptation du roman éponyme de Jean Teulé, Darling relate la vie d’une paysanne de Basse-Normandie, qui, une fois sortie de son cauchemar conjugal, a trouvé un ton décalé pour raconter sa vie, sa descente aux enfers, son combat pour survivre, sa bataille pour retrouver ses enfants et leur amour. Le rythme du livre, l’humour et la distance, la poésie inattendue qui surgissent de son récit accrochent au détour d’une scène incongrue, malgré l’emprise insoutenable de tant de violence.
Le film de Christine Carrière marque les retrouvailles de Guillaume Canet avec Marina Foïs, les deux comédiens ayant déjà été partenaires dans la comédie Un ticket pour l’espace. L’acteur-réalisateur est accoutumé à prendre des risques et s’aventure avec audace dans des rôles souvent ingrats. Le rôle de Darling est porté avec conviction et fougue par Marina Foïs qui a misé sur un investissement physique redoutable pour incarner la protagoniste, dont une prise de poids pour coller à son personnage. Après avoir lu l’ouvrage, l’actrice a même eu droit à la présence de l’authentique Darling sur le plateau de tournage.
Darling est basé sur la cruelle réalité d’une vie laissée à l’abandon, une histoire vraie qui ne vous lâche plus… Petit à petit, de manière assez insidieuse, la torpeur devant un spectacle d’une telle violence et d’une telle intensité vous saisit et ne vous quitte plus. Ce condensé de violence, de misère, autour d’une vie pas si désespérée, est magnifiquement interprété et le film poursuit les spectateurs bien au-delà du générique de fin. A découvrir avec un esprit serein et enjoué, faute de quoi, vous risquez la grosse déprime !
Firouz-Elisabeth Pillet