A l’Heure bleue
La Chaux-de-Fonds : “Il segreto di Susanna“ & “La Serva padrona“
Article mis en ligne le décembre 2007
dernière modification le 16 décembre 2007

par Eric POUSAZ

Le programme de la prochaine soirée lyrique du TPR à La Chaux de Fonds est passionnant car il juxtapose dans une même soirée une courte pièce bouffe, qui peut se vanter d’être la première du répertoire italien à s’être maintenue régulièrement à l’affiche jusqu’à aujourd’hui, et un ouvrage que l’on peut considérer comme le dernier avatar d’un genre qui se meurt lentement.

La Serva padrona de Giovanni Battista Pergolesi a été conçu comme un intermède lyrique destiné à égayer le public du théâtre pendant l’entracte d’une longue soirée consacrée à un opéra séria. Il est constitué d’un seul duo, qui se mue vite en duel, entre un barbon souvent acariâtre et son accorte servante ; lui désire être servi dans l’instant même et sans discussion, elle ne veut en faire qu’à sa tête. On reconnaît là un schéma comique qui va faire florès par la suite sur toutes les scènes lyriques de la Péninsule. La structure tant dramatique que musicale de cette petite heure de musique est simple : de brefs récitatifs animés encadrent une suite d’airs en trois parties mais sans ornementation notoire dans le da capo – au contraire de ce qui se fait dans les ouvrages de nature sérieuse. La musique s’inspire des tournures folkloriques chères aux compositeurs de ces chansonnettes fredonnées sous les fenêtres des belles du sud de l’Italie et reste par conséquent toujours facile d’accès. La force d’un tel intermède réside à la fois dans le naturel de la situation et la simplicité du développement musical, ce qui permet aux chanteurs de briller sans avoir à faire preuve d’une excessive virtuosité. Pendant tout le 18e siècle, La serva padrona sera ainsi considérée comme le modèle parfait de l’opera buffa et se verra souvent citée en exemple jusqu’en France par ceux qu’indisposait le caractère artificiel des comédies-
ballets d’un Rameau.

Il segreto di Susanna d’Ermanno Wolf-Ferrari a été composé en 1909 par un compositeur dont le père était allemand et la mère italienne. Sans renier les conquêtes du langage musical contemporain, le musicien binational, qui a par ailleurs longtemps vécu à Zurich, est parvenu à faire revivre dans cette partition l’esprit de la commedia dell’arte chère à un Goldoni. L’intrigue se situe parfaitement dans l’air du temps car elle tourne autour de l’émancipation féminine. Susanna est en effet l’épouse d’un mari jaloux à qui elle a caché sa passion pour le tabac. Dès qu’elle est seule, elle s’allume une cigarette et se met à rêver. Son mari, rentrant un jour à l’improviste, sent une odeur suspecte dans le salon. Comme il ne fume pas, et qu’une femme n’est pas censée le faire non plus, il se croit cocu. S’ensuit une discussion orageuse qui se termine par un baiser lorsque Susanna dévoile son secret. Ce court opéra, constitué d’une longue scène de ménage qui tourne court, fait directement référence à l’ouvrage de Pergolèse ; il en va de même de sa musique qui, par des tournures simples, une harmonie facilement lisible et une structure clairement définie, s’écoute comme un antidote aux fleuves de décibels charriés par les opéras allemands du début du siècle. Une chansonnette pianotée par l’héroïne sur son instrument sert de leitmotiv à l’ouvrage, tel le rappel charmant d’un de ces moments de joie inespérée arraché à la grisaille du quotidien. La partie d’orchestre est, elle, nettement plus exigeante et brille autant par son élégante virtuosité que par son esprit vif-argent comme en témoigne une brillante Ouverture que l’on inscrit d’ailleurs souvent au programme des soirées de musique purement symphonique …

Eric Pousaz

Les 15, 16, 19, 20, 21 décembre : Il Segreto di Susanna et La Serva padrona, m.e.s. Robert Sandoz. L’Heure bleue (location : 032/967.60.50)