Kunstmuseum, Berne
Berne : « Tout se disloque »

L’art suisse de Böcklin à Vallotton

Article mis en ligne le 12 décembre 2019
dernière modification le 21 septembre 2020

Le Kunstmuseum Bern présente quelque 200 œuvres de sa collection en partant de la perspective de Sigmund Freud qui développe l’idée des trois blessures narcissiques de l’être humain.

En dehors de nombreux chefs-d’œuvre d’Arnold Böcklin, Ferdinand Hodler, Albert Anker, Adolf Wölfli et Félix Vallotton, cette exposition de grande ampleur montre aussi des œuvres d’artistes femmes encore trop peu connues comme Annie Stebler-Hopf ou Clara von Rappard.

Le point de départ de l’exposition est le texte de Sigmund Freud de 1917 sur les trois blessures narcissiques de l’humanité. Selon Freud, trois découvertes scientifiques ont fondamentalement bouleversé l’image de soi de l’être humain : la révolution copernicienne, la théorie de l’évolution de Charles Darwin, et sa propre théorie de l’inconscient. Ce que Freud, dans son essai, définit comme des blessures narcissiques sont les révélations que l’homme n’est pas le centre de l’univers et qu’il ne domine ni la nature ni sa propre conscience.

L’exposition évoque le climat d’incertitude, le désenchantement du monde, mais aussi le besoin d’évasion et le désir d’un monde fabuleux. Dans les œuvres de cette époque apparaissent, de plus en plus, miroirs, créatures hybrides et espaces intérieurs, objets et symboles d’un ego déstabilisé. Les êtres apparaissent sous une forme vague et indéfinissable, comme aliénés ; on ne parvient plus à se faire une idée claire de soi-même. Les paysages idylliques cèdent la place à une image monumentale et menaçante de la nature. La tension entre animé et inanimé est manifeste dans l’œuvre de Ferdinand Hodler Aufstieg und Absturz (1894). Le manque de distance, la monumentalité, l’impossibilité de situer la scène, ainsi que la force menaçante de la nature se mêlent ici à un sentiment de tragique et de triomphe. L’être humain n’est plus qu’un élément insignifiant face à une nature surpuissante.

Des œuvres comme celle de Gabriel Loppé qui représente Das Matterhorn (1867) montrent un paysage alpin aride aux arêtes vives, dans l’espace duquel deux promeneurs semblent disparaître. Des tableaux comme le célèbre Meeresstille (1887) d’Arnold Böcklin évoquent un monde imaginaire fabuleux, aux antipodes de ce qu’était alors le Gründerzeit (« époque des fondateurs »), opposant ainsi rêve et réalité. Les personnages ne sont pas simplement représentés pour être reproduits, leur regard est dirigé vers l’intérieur. Albert Anker réalise sans fard ni artifice et avec beaucoup de finesse psychologique les portraits de personnes âgées ou celui d’un buveur. Ferdinand Hodler saisit dans son célèbre autoportrait Der Zornige (1881) le moment d’une émotion intérieure. Cependant, le moi déstabilisé ne lutte pas seulement avec la conscience de ne pas être parfaitement maître de sa propre vie intérieure. Le monde extérieur, lui aussi, commence à vaciller. Les œuvres d’art, fragmentaires et souvent simplement esquissées, reflètent l’impossibilité de donner une représentation objective et complète du monde extérieur.

Du 13 décembre 2019 au 20 septembre 2020