Le cinéma au jour le jour
Cine Die - mai 2020

Compte-rendu

Article mis en ligne le 6 mai 2020
dernière modification le 1er juin 2020

par Raymond SCHOLER

Regards nostalgiques sur la Berlinale !

Au bout de 3 semaines de confinement, et ne sachant quand cette drôle d’existence, loin de la foule déchaînée des festivaliers, va prendre fin, je me languis de la dernière Berlinale, quand le monde était encore en ordre. Quand sortiront les films extraordinaires que j’y ai vus ? Je ne parle pas seulement de la Compétition Internationale, mais aussi des Sections Annexes, dont je voudrais que les découvertes ne passassent pas inaperçues.

Federico Ielapi et Massimo Ceccherini dans « Pinocchio »

À commencer par la section Berlinale Special Gala, dont le film « phare » fut à mon sens Pinocchio de Matteo Garrone, l’adaptation live la plus convaincante et fidèle, la plus drôle et émouvante que le conte de Carlo Collodi ait jamais connue. Meilleure que la série de Luigi Comencini (Le avventure di Pinocchio, 1972) et surtout meilleure que la malencontreuse adaptation de Roberto Benigni (Pinocchio, 2002), qui ne pouvait pas fonctionner parce que le réalisateur, bien trop vieux, s’était attribué le rôle du pantin de bois, le sens sous-jacent étant que Pinocchio était, comme tous les enfants, un adulte en devenir et devait donc profiter de tous ses droits. Garrone a remis l’église au milieu du village et offert à Benigni le rôle du pathétique géniteur Geppetto, qui lui va comme un gant : il ne gesticule guère et est d’une sollicitude infinie pour le bout de bois qu’il a sculpté et dans lequel il reconnaît son fils. Quand il doit acheter un livre scolaire à son gamin, il vend son unique manteau pour l’acquérir, alors que l’hiver menace. Le conte de Collodi se déroule en effet dans la Toscane rurale d’un XIXe siècle miséreux, où la pauvreté était omniprésente et où un juge pouvait condamner un gosse pour le crime d’innocence. C’est cette immersion de l’original dans une réalité sociale dure et sans concessions que Garrone observe scrupuleusement. On est très loin de la version Disney de 1940 qui accumule attendrissements et répétitions (comme celle du célèbre nez qui s’allonge après un mensonge : chez Garrone cela arrive une seule fois et les piverts le ramènent vite à taille normale). Disney compensait le côté mignon par des chocs comme l’apparition de la monstrueuse baleine omnivore. Nul besoin d’horreur extrahumaine chez Collodi ou Garrone : l’humain est le seul responsable du Mal. Loin d’abuser d’effets visuels numériques, qui auraient pu être tentants par les temps qui courent, Garrone réactive les vertus du maquillage et des prothèses : tous les personnages animaliers dotés de parole sont joués par des comédiens, même le thon qui ramène Geppetto et son fils, régurgités par le squale, sur le rivage. Le visage de Pinocchio, interprété avec une sensibilité sidérante par Federico Ielapi du haut de ses 8 ans, affiche une texture boisée, rigide et striée, qui accumule discrètement les griffures au fil du récit, nécessitant 3 heures de maquillage par jour.

Le film de la Berlinale, le voilà : un récit immortel d’apprentissage, d’émerveillement, de résilience et d’espoir, raconté avec des images neuves pour les gosses de 7 à 77 ans.

Jack Thompson (en blanc) dans « High Ground »

Un western australien, High Ground de Stephen Maxwell Johnson, affichait des accents fordiens dans son âpre description de faits sanglants dans le conflit plus que centenaire entre Pionniers et Aborigènes en Terre d’Arnhem. Johnson s’attelle depuis son premier film, Yolngu Boy (2001), à dénoncer l’héritage colonial de son pays. High Ground n’est que son second : comme dans le premier, il fait entendre les voix et les histoires des autochtones qui représentent les deux tiers des personnages de cette fiction. La première séquence se déroule en 1919 et démarre in medias res : Travis, un policier blanc, ex-tireur d’élite de la Grande Guerre, met en joue un rassemblement, essentiellement de femmes et d’enfants, de la tribu Yolngu à laquelle on doit demander des comptes pour on ne sait trop quelle transgression. D’autres gendarmes sont répartis sur les hauteurs avoisinantes. Mais ce qui était censé être une opération de police standard tourne au massacre, à la suite de l’intervention d’une escouade de fermiers blancs en furie. Travis réussit à sauver un petit garçon, Gutjuk, et à le confier à un couple de missionnaires. Dégoûté, le policier démissionne, parce que les autorités ont balayé l’affaire sous le tapis. 12 ans plus tard, un bandit yolngu, l’oncle de Gutjuk, sème la terreur parmi les fermiers blancs et le chef de la police engage Travis pour mettre la main sur le coupable, à l’aide de Gutjuk, rebaptisé Tommy. C’est dire que les affiliations sont remises en question de tous les côtés. Et, comme l’affirme Gutjuk, « la seule chose qui vous appartient, c’est votre colère ! » Le film ne semble pas douter que ce soit encore le cas pour beaucoup de membres du premier peuple.

Nahuel Perez Biscayart et Lars Eidinger dans « Persian Lessons »

Persian Lessons de l’Ukraino-Canadien Vadim Perelman (on se souvient de son excellent The House of Sand and Fog en 2003) se déroule dans un camp de transit, soi-disant en France, et mélange adroitement suspense, rires et larmes. L’argument est inventé de toutes pièces par Wolfgang Kohlhaase, sans doute le plus grand scénariste de l’ancienne Allemagne de l’Est et honoré d’un Ours d’Or pour l’ensemble de son œuvre à la Berlinale 2010. Le personnage principal, Gilles, est un Juif belge qui, face à un fatidique peloton d’exécution, s’écrie : « Je suis Iranien ». Interloqué, le chef du peloton alerte son commandant, car il sait que celui-ci fait une fixation sur ce pays, où son frère tient un restaurant. Le petit Juif est donc amené devant le commandant qui le met sur le gril. « Dites-moi quelque chose en iranien ! » Et Gilles invente un mot, puis un deuxième et un troisième. Il devient le prof de farsi du commandant. Pour que celui-ci ne se doute de rien, il faut que Gilles retienne tous les mots qu’il invente avec leur signification. Au moindre faux-pas, sa couverture risque de voler en éclats. Le spectateur suit donc avec jubilation et inquiétude les péripéties quotidiennes de l’existence concentrationnaire et le lien qui se crée entre les deux protagonistes (incarnés par le diminutif Nahuel Perez Biscayart et l’imposant Lars Eidinger), guettant le moment fatal, p.ex. l’arrivée de vrais prisonniers perses, pour voir comment Gilles s’en sortirait. Jamais la gaudriole à la Jojo Rabbit ne menace, tout est d’un sérieux maîtrisé mélangeant admirablement le tragique et l’absurde. Mémoriser une langue inexistante devient une métaphore puissante du besoin de se souvenir de la Shoah. Car les mots qu’invente Gilles sont basés sur les noms des juifs persécutés qu’il inscrit dans le registre du camp.

Deux films mineurs dans la même section furent :

Margaret Qualley dans « My Salinger Year »

My Salinger Year du Canadien Philippe Falardeau, qui adapte les souvenirs de Joanna Rakoff et décrit l’année que celle-ci a passée dans les années 90 comme assistante de l’agente littéraire de J.D.Salinger. Son travail consistait à lire les lettres innombrables qui étaient tous les jours adressées à l’auteur (invisible pendant tout le film) et à y répondre au moyen d’un choix limité de textes normés. Sauf que dans certains cas, les lettres étaient si belles et émouvantes que Joanna préférait répondre par une missive plus personnelle. Elle se faisait donc réprimander par sa cheffe, Sigourney Weaver en pleine newyorkitude. Joanna est incarnée par la délicieuse créature qui mettait sa tête dans le giron de Brad Pitt dans Once upon a time in Hollywood, Margaret Qualley.

Ivan Trojan et Juraj Loj dans « Charlatan »

Charlatan de la Polonaise Agnieszka Holland dresse un panégyrique d’une figure célèbre dans la Tchécoslovaquie des années 50, le guérisseur Jan Mikolásek, qui était considéré par les médecins comme un charlatan, mais dont le taux de succès montrait bien que son art de deviner les organes atteints à partir de l’observation purement oculaire de l’urine du patient devait être basé sur des statistiques empiriques accumulées au fil des siècles et transmises de maître à disciple. Alors qu’il avait sans encombre survécu à l’occupation allemande, ayant traité entre autres Martin Bormann, le régime communiste a attendu la mort du président Zápotocky, un autre de ses patients, pour le faire arrêter. Le communisme ne pouvait en effet pas accepter qu’une idole du peuple pût s’avérer homosexuelle. Holland a affirmé que le régime du PiS qui dirige maintenant sa patrie fait preuve des mêmes intolérances que le totalitarisme de l’époque.

« Malmkrog » du Roumain Cristi Puiu

Section Encounters
Malmkrog du Roumain Cristi Puiu exige de la patience : il dure 200 minutes et il ne s’y passe rien, si on fait abstraction d’une brève séquence onirique de révolte des basses classes. Ce ne sont que des discussions, dans une maison domaniale rurale, entre cinq intellectuels de la haute société roumaine à la veille de Noël 1900. Si on veut suivre les finesses dialectiques dans les argumentations - le plus souvent en français - tournant autour de sujets pointus comme Dieu, la Rédemption, le Bien et le Mal, la Guerre en tant que paradoxe chrétien, la mort et le désespoir, il sied d’être bien réveillé. À la base : Three Conversations on War, Progress and the End of Human History de Vladimir Solovyov. On est donc très loin de La Mort de Monsieur Lazarescu (2005). Seul trait commun : la méticulosité.

« Kød & Blod » de la Danoise Jeanette Nordahl

Section Panorama
Kød & Blod de la Danoise Jeanette Nordahl n’est pas sans rappeler Animal Kingdom (2010) de l’Australien David Michôd : dans les deux cas, on est introduit dans une famille criminelle de trois frères sous la férule d’une matriarche. Alors que les Australiens n’hésitaient pas à tuer des policiers avec délectation, les Danois font surtout du racket et du trafic light, essayant de se maintenir sous le radar. Sidse Babett Knudsen n’est pas une sanguinaire Ma Barker ! Quand sa nièce de 17 ans perd sa mère junkie dans un accident de voiture, elle l’accueille dans sa maison. L’ado découvre vite qu’elle est tombée de Charybde en Scylla. La tante espère que la loyauté familiale de la jeune fille l’emportera sur ses problèmes de conscience. La tension de cette lutte morale constitue justement le sel de ce premier film.

Raymond Scholer