Le cinéma au jour le jour
Cine Die - juillet 2020

Compte-rendu

Article mis en ligne le 2 juillet 2020
dernière modification le 1er septembre 2020

par Raymond SCHOLER

Petit historique de la pandémie de 1918 et son lien avec le cinéma.

D’aucuns avaient prédit que le confinement planétaire acterait la mort du cinéma et surtout des cinémas. La reprise est nettement plus positive que prévue. Parce que les spéculateurs du déclin n’ont pas de perspective historique. Sinon ils se seraient souvenus que le cinéma a déjà affronté une pandémie bien plus effroyable, celle de la grippe aviaire de 1918, qu’on considère comme la plus létale qui ait jamais touché homo sapiens. Avec globalement 50 millions de morts, elle dépasse de loin la Peste Noire du XIVe siècle. Contrairement à la Covid-19 (j’accorde au féminin, comme l’Académie française), cette grippe privilégiait les victimes entre 20 et 40 ans, les soutiens des familles, les mêmes que ceux qui étaient encore en train de mourir à la guerre. Mais comme la mondialisation n’était encore qu’une vague idée dans la tête de quelques communistes ou capitaines d’industrie, la maladie s’est transmise plus lentement qu’aujourd’hui. On est maintenant sûr qu’il s’agit d’une souche aviaire, on suppute qu’elle nous venait de Chine (comme pratiquement tout de nos jours), mais le premier cas fut signalé au Kansas le 4 mars 1918.

Décembre 1918 à Seattle

Le virus suivit ensuite le mouvement des troupes alliées, atteignant la France en avril, l’Espagne (où on l’appelle le « soldat napolitain ») et l’Angleterre en mai, le reste de l’Europe en juin et, en juillet, on crut l’épidémie terminée. Car elle avait la force d’une grippe saisonnière. Mais ce ne fut que la première vague. Comme le seul pays européen neutre d’alors, l’Espagne, publiait des informations complètes et honnêtes sur la propagation de la maladie depuis ses débuts, on l’a définitivement nommée la « grippe espagnole ». Les pays belligérants exerçaient une censure stricte sur l’information sanitaire pour ne pas affoler les civils ni saper le moral des troupes : dans les tranchées, on décédait simplement de « tuberculose ». En déni complet, le Département de la Guerre des États-Unis continua de lever des recrues en masse, et les meetings patriotiques étaient considérés comme indispensables. Comme il n’y avait pas de médicaments pour lutter contre des complications comme les pneumonies, les hôpitaux furent vite débordés et l’épidémie repartit de plus belle en automne 1918 et cette fois-ci, elle fut particulièrement meurtrière : en dix mois, l’Amérique comptait 670’000 morts.

masque de 1918

Fermeture des salles
Aux États-Unis, la première ville à fermer ses cinémas fut Boston, fin septembre 1918. Vers la mi-octobre, la plupart des États avaient ordonné des fermetures. Fermer en soi n’était pas quelque chose d’inhabituel à l’époque, des épidémies locales de variole ou de diphtérie, notamment en Oregon, obligeaient de prendre les mêmes mesures. Comme il n’y avait ni radio ni télévision ni internet, les cinémas constituaient, avec les journaux, le seul moyen pour informer un maximum de gens : certaines grandes salles restaient donc toujours ouvertes. Mais comme les gens avaient peur, leur fréquentation chutait jusqu’à 50%. Bien des propriétaires profitaient de la fermeture pour rénover les salles. Fin novembre 1918, les fermetures des cinémas et des écoles furent plus ou moins levées (selon les régions), moyennant les mesures de précaution universelles : masques pour clients et personnel, lavage fréquent des mains, admissions réduites en nombre (la fameuse « distanciation sociale » n’avait pas encore était baptisée), désinfection des lieux, interdiction de tousser, cracher ou éternuer, etc. Les écoles ayant rouvert en même temps que les cinémas, les enfants, considérés comme des foyers de contamination ambulants à cause de leurs propensions grégaires, étaient bannis des salles obscures.

Cinéma fermé

En Grande-Bretagne, les cinémas étaient interdits non seulement aux enfants, mais aussi aux soldats de retour des tranchées, suspectés d’avoir attrapé le virus sur un bateau surpeuplé ou dans un camp de démobilisation. Les propriétaires des salles désinfectaient et ventilaient à tour de bras, mais n’avaient pas l’obligation de fermer. Comme le premier ministre, Lloyd George, avait été contaminé (voir, plus récemment, Boris Johnson) et dut passer des jours à l’hôpital, le phlegme britannique s’accommoda de la pandémie avec stoïcisme.

Victimes dans le monde du cinéma
Hollywood se rendit vite compte que le tournage d’un film pouvait s’avérer dangereux. Certaines stars ne voulaient pas porter de masque, elles y voyaient un signe de faiblesse. Une série d’infections s’abattit donc sur la fleur du cinéma. Le jeune premier romantique Harold Lockwood mourut le 19 octobre 1918, à l’âge de 31 ans, avec 135 titres à son actif. Le public fut dévasté. Aujourd’hui il est complètement oublié. Le cinéaste John H. Collins lui succéda 4 jours plus tard : il avait à peine 28 ans. Ses films (dont la moitié avec son épouse et actrice fétiche, Viola Dana) sont collectés et étudiés depuis quelques années par les Giornate del Cinema Muto de Pordenone et font l’objet d’une filmographie commentée, rédigée en anglais par notre compatriote Leonhard H.Gmuer : ISBN 978-3-746758-95-4. Les films de Collins, toujours ficelés à la perfection, ne tombent jamais dans le pathos, laissant les personnages réagir avec justesse et sobriété aux vicissitudes du destin. Quel réalisateur moderne peut se prévaloir d’un corpus d’une cinquantaine de films à un âge aussi précoce ? Avant ces deux disparitions prestigieuses, il y en eut une plus discrète, celle du premier acteur amérindien, l’Abénaki Elijah Tahamont, mieux connu sous son pseudo Dark Cloud. Il avait posé à la fin du siècle précédent pour le peintre Frederic Remington et ne devint acteur de films qu’à l’âge de 49 ans dans les westerns réalisés au New Jersey par D.W. Griffith. Il fut emporté par une bronchopneumonie le 17 octobre 1918.

John Collins et Viola Dana

Mary Pickford tomba malade pendant la 3e vague, début 1919, mais survécut. Comme survécurent aussi Lillian Gish, touchée en plein tournage de Broken Blossoms de Griffith, et sa sœur Dorothy, de même que l’actrice Olive Thomas (la belle-sœur de Mary Pickford, qui devait mourir en 1920 d’un empoisonnement au mercure), la scénariste Frances Marion et le jeune Walt Disney.
Sur le théâtre européen, comme disent les stratèges, la mort la plus tragique fut sans doute celle de Vera Kholodnaya, la « reine de l’écran » du cinéma russe et muse de l’immortel Evguéni Bauer, le plus grand cinéaste prérévolutionnaire. Elle mourut pendant la troisième vague de la pandémie, le 16 février 1919. Bauer était mort d’une pneumonie 20 mois auparavant, le 22 juin 1917, annonçant la couleur du mal à venir.

Dorothy et Lillian Gish

La Production à l’arrêt
Quand sur le tournage de Venus in the East de Donald Crisp, il devient évident que la star masculine, Bryant Washburn, a infecté sa partenaire, Anna Q.Nilsson, la National Association of the Motion Picture Industry (NAMPI), créée en 1916, décrète un embargo sur la sortie de nouveaux films à partir du 14 octobre 1918. Le 16 octobre, le studio Lasky Photoplay ferme ses portes, suivi de Metro, Mack Sennett et Triangle, et fin novembre, toutes les productions sont à l’arrêt. Photoplay de janvier 1919 estime à 40 % le taux de studios encore fermés. Certains, comme Triangle, ne se remirent pas de la pandémie. Ceux de la côte Est s’en tirèrent moins bien que les Californiens. Fin novembre, le réalisateur Allan Dwan, fraîchement rétabli, raconta que la pandémie lui avait permis de réunir pour son nouveau film Cheating Cheaters , une brochette extraordinaire de comédiens, soit Anna Q. Nilsson (fraîchement rétablie), Clara Kimball Young et Jack Holt, tous à la recherche de travail : « Comme la plupart des studios étaient encore fermés, j’avais l’embarras du choix. »

« Cheating Cheaters » de Allan Dwan, 1919

Ceux qui avaient repris le travail prenaient des précautions. Des gardes à l’entrée des studios arrosaient tous les visiteurs de désinfectant ; Ince distribuait des masques à tout le personnel, ce qui gênait puissamment les fumeurs ; Sennett équipait ses troupes (y compris les comédiens canins et félins) de sachets de camphre. Début avril 1919, tout se remit à fonctionner. Les pertes temporaires furent compensées par une frénésie de travail sans pareil. L’Amérique était avide de voir « the liveliest, the snappiest, the brightest and the best pictures for your delectation”. On oublia très vite cette pandémie. Il n’y a en effet quasiment pas de descriptions littéraires de la maladie, alors que celles des tranchées pullulent. Pourtant des écrivains comme Maxwell Anderson ou Eugene O’Neill avaient 30 ans en 1918, John Dos Passos 22. Seule la survivante Katherine Anne Porter, qui avait failli mourir de la grippe espagnole en 1918 (après que ses cheveux avaient repoussé, ils restèrent blancs jusqu’à sa mort), a raconté son expérience dans Pale Horse, Pale Rider , publié en 1939. En fait, on observe le même effet à l’époque de Shakespeare : un seul vers dans Romeo & Juliette fait allusion à la peste bubonique : « A plague on both your houses ». L’épidémie reste une métaphore, pas un sujet littéraire. Seul 1 film dans la collection immense de la Cinémathèque de Londres parle de la pandémie de 1918. Il s’agit d’un documentaire prophylactique de Joseph Best intitulé Dr. Wise on Influenza (1919) où on voit comment un quidam débile, M. Brown, infecte une centaine de personnes dans un cinéma de Leicester Square. Le film est visible sur YouTube.

« Dr. Wise on Influenza », documentaire de Joseph Best

Studio system
La pandémie de 1918 changea complètement le visage de Hollywood. Les studios indépendants (notamment ceux qui faisaient travailler des cinéastes féminins ou de couleur) durent déclarer faillite. Adolph Zukor, le chef de la Paramount, en profita pour créer le système des studios : Concentrer la production dans les mains de quelques majors et racheter pour une bouchée de pain les salles de cinéma qui avaient appartenu à des particuliers (en les menaçant de construire une autre salle juste en face de la leur), de sorte que production, distribution et exploitation fussent gérées par la même société, l’intégration verticale. Un système qui règne toujours à Hollywood. Netflix et les autres plateformes sont sur la bonne voie.

Raymond Scholer