Le Café, au Théâtre des Amis de Carouge
Entretien : Raoul Pastor

Raoul Pastor évoque son théâtre, et la mise en scène du Café de Carlo Goldoni.

Article mis en ligne le décembre 2007
dernière modification le 21 janvier 2008

par Laurent CENNAMO

Du 27 novembre au 30 décembre au Théâtre des Amis à Carouge, Raoul Pastor met en scène Le Café de Carlo Goldoni, l’une des pièces les plus originales du dramaturge vénitien. Une pièce d’ambiente, la description à la fois drôle et acide d’un milieu où se croisent – et se déchirent – toutes les catégories de la société. Entretien.

Raoul Pastor, comment se porte votre Théâtre ?
D’un côté, très bien. Une nouvelle fois, l’entre-deux saisons s’est parfaitement déroulée, la campagne d’abonnement a fait le plein. Nous avons bloqué les abonnements à 1300, ce qui nous a contraint à refuser 700 ou 800 abonnés… Mais je tiens beaucoup à ce que le public du Théâtre des Amis reste un public mélangé, rassemblant des catégories sociales très variées. Le danger d’un public exclusivement composé d’abonnés est de vivre en autarcie. Le premier spectacle de la saison, On ne sait comment de Pirandello, a reçu un accueil très favorable. La saison 2007-2008 s’annonce bien avec, en plus d’Oncle Vania de Tchekhov, deux créations d’auteurs suisses romands, Sous la pulpe, le pépin de Véronique Revaz et My Way de François Gremaud. La santé artistique est bonne, donc. Ensuite il y a les éternels et très réels problèmes de subventions. On est toujours dans les tranchées…

Théâtre des Amis, photo Isabelle Meister

Vous montez Le Café de Goldoni. Que se passe-t-il exactement dans ce café ? Que raconte l’histoire ?
Rien ! (rires) C’est Goldoni lui-même qui déclare qu’il n’y a pas de véritable action. Le Café est une pièce très originale dans le théâtre si divers de Goldoni : pour la première fois il ne représente pas une histoire, une passion ou un caractère mais bien « un ambiente », un milieu. Ce sont moins les personnages qui sont mis en valeur que les relations sociales et professionnelles tissées entre eux par l’intrigue. Finalement c’est le café qui est le personnage principal, la maille de différents destins s’y réunit. La scène se passe sur un « campiello », un lieu qui réunit un hôtel, un café et un tripot, ce qui permet donc à Goldoni d’aborder les thèmes du sexe, de la sustentation et du jeu. En tout il y a une dizaine de personnages, du garçon de café aux joueurs qui se ruinent, en passant par le vieil architecte mafieux semi ruiné. Ça grouille, ça grenouille… Tous sont poursuivis par leur femme en furie – entre parenthèses, Goldoni n’est pas d’une tendresse folle pour les femmes… Cela donne au total une comédie à la fois drôle, brillante, méchante à souhait. Le Café est assez différent de La trilogie de la villégiature par exemple, que j’adore (j’ai eu la chance de voir la mise en scène fabuleuse de cette pièce par Giorgio Strehler à l’Odéon). Moins philosophique que la trilogie, Le Café est une pièce plus nerveuse, plus folle, basée d’abord sur le plaisir immédiat de la destruction.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette pièce ?
D’abord le plaisir de monter une comédie magnifique. La comédie ne pardonne rien, c’est un exercice particulièrement difficile, mais proprement jouissif. On travaille comme des fous, mais on retrouve le plaisir immédiat, enfantin, du jeu. Cette pièce a selon moi valeur de modèle : en effet, elle est totalement atemporelle dans sa description de l’humain et de ce qui l’entoure. La notion d’atemporalité est centrale pour moi. J’ai adapté moi-même la pièce, car je désirais aller vers une langue plus dépouillée. J’ai donc évacué tout ce qui ne me paraissait pas indispensable – les références précises à Venise, au Carnaval notamment –, ne conservant que les thèmes qui font de cette œuvre quelque chose de plus que contemporain : d’universel. Ce qui m’a le plus attiré dans cette pièce, c’est la férocité du regard de Goldoni. Il n’y a pas de victimes dans Le Café, seulement des assassins. Si on voulait donner à tout prix un axe, on pourrait dire que la pièce tourne autour du vieux patriarche médisant et machiavélique, Don Marzio, qui se charge – s’il restait encore quelque chose de positif dans l’être humain – de l’éliminer… Et moi aussi, je me suis appliqué à ce que personne ne sorte vivant de cette histoire. Bien sûr, comme Molière en son temps, Goldoni était tenu à une certaine moralité obligatoire. Avec la distance temporelle, on peut joyeusement tirer à boulet rouge sur ceux que le dramaturge avait plus ou moins épargnés.

Quelle mise en scène pour ce Café ?
Nous avons opté pour un décor avoué, ouvertement très théâtral. On « plante un décor », on ne cherche pas à imiter le réel, à peindre de fausses pierres contre les parois... La scène est une sorte de boîte à jouer, un labyrinthe ouvert où la circulation incessante des acteurs est visible. Avec le scénographe et costumier Roland Deville, nous nous sommes amusés à tendre des sortes de pièges, à nous détacher d’une lecture XVIIIe siècle de la pièce. Nous plongeons ainsi le spectateur dans un univers mafieux du milieu du siècle, un univers dans lequel tout circule très vite, les valises, les corps. Les décors et les costumes sont très felliniens – le spectateur décèlera peut-être des allusions au Mastroianni de La Dolce Vita ; on pense aussi au Ettore Scola de Affreux, sales et méchants. La piste italienne, donc, mais en s’amusant à tromper l’œil du spectateur.

Vous semble-t-il que les cafés jouent encore aujourd’hui un rôle dans la vie artistique ou politique ?
Le café existe toujours, il fait toujours partie du tissu social, en est une cellule importante. Mon ami Thierry Meury en parlerait beaucoup mieux que moi… Simplement, les cafés sont victimes du polissage général de la société. La transformation est patente quand on pense au rôle qu’il a pu jouer à Vienne, Berlin, Londres, Paris ou Venise. C’est banal de dire qu’on va aujourd’hui vers un mode de pensée unique et politiquement correct, « propre », un modus vivendi soft plutôt qu’une société de conviction ou de débat. On ne cherche plus l’affrontement public. Le théâtre de Goldoni est un théâtre d’agitateurs, de rue, de bagarres.

Propos recueillis par Laurent Cennamo

Du 27 novembre au 30 décembre (relâche spéciale le mardi 25 décembre) au Théâtre des Amis. Tel. 022 342 28 74