Le cinéma au jour le jour
Cine Die - avril 2021

Compte-rendu

Article mis en ligne le 5 avril 2021
dernière modification le 10 mai 2021

par Raymond SCHOLER

Petit coup d’œil sur ce que proposent les plateformes, la télévision, et les DVD’s

Sur les plateformes
De guerre lasse, j’ai convolé en bénéfiques noces avec Netflix (N) et Amazon Prime (A). Voici les titres que je peux vous conseiller, mais que vous risquez d’avoir déjà vus si vous êtes abonné depuis plus longtemps que moi.

Carey Mulligan et Ralph Fiennes dans « The Dig »

The Dig (N) est le deuxième long métrage de l’Australien Simon Stone, Bâlois de naissance (1984), et, accessoirement, l’un des plus marquants Wunderkinder du théâtre des antipodes. Depuis 2015, il travaille surtout en Europe (Theater Basel, Amsterdam, Young Vic, festival de Salzbourg). Son film relate une histoire célèbre, celle de la découverte archéologique de Sutton Hoo (Suffolk) en 1939, où l’on mit à jour les plus anciens vestiges matériels de la civilisation anglo-saxonne. Au départ, il y avait simplement la curiosité et les rêves romantiques d’une châtelaine, fraîchement veuve, qui pensait que certains tumuli sur ses terres devaient cacher des surprises, voire des trésors. Elle engagea un archéologue autodidacte, amateur passionné connu dans la région, qui amena une compétence acquise de longue date. Entre ce fruste travailleur de la terre, mais sensible et loyal (que Ralph Fiennes incarne avec une précision dialectale admirable) et la jeune mère riche, mais souffrante, et son fils de 10 ans, s’établissent des liens de confiance qui résistent même à l’irruption d’une délégation du British Museum, jaloux qu’un péquenot ait pu lui damer le pion de la sensationnelle découverte. Car ce que cache le plus grand de ces tertres, c’est un bateau entier qui a dû être transporté au VIIe siècle depuis la rivière proche pour servir de tombe à une personnalité guerrière, dénotée par la richesse des joyaux. Comme la voix de Chamberlain se fait entendre à la radio au retour de Munich, on sait que la guerre est imminente et que les déblayeurs doivent faire diligence pour mettre à temps les trouvailles à l’abri. La peur des lendemains jette un voile mélancolique sur la liesse des archéologues qui se sentent proches de leurs propres tombes.

Tom Hanks et Helena Zengel dans « News of The World »

News of The World (N) de Paul Greengrass offre à Tom Hanks son premier western. Se situant cinq ans après la fin de la Guerre de Sécession, le film suit les pérégrinations d’un capitaine sudiste retraité, Kidd, qui parcourt le Texas, en lisant à haute voix et pour une obole minimale, des journaux aux analphabètes du coin. Il évite soigneusement les articles trop politiques, qui risquent à chaque fois de rallumer la braise des hostilités, se concentrant sur des textes inoffensifs d’intérêt général, événements (comme l’inauguration d’une ligne ferroviaire), accidents, décisions administratives, publicités commerciales, etc. À proximité de Wichita Falls, il tombe sur le cadavre d’un militaire noir lynché au cou duquel pend un panneau : « Le Texas dit non ! Ceci est une Terre Blanche. » Du Ted Cruz tout craché. Tout près, un chariot pillé et une fillette blonde terrorisée qui ne parle que kiowa. Dans le chariot, Kidd trouve un papier officiel mandatant le soldat assassiné de remettre la sauvageonne à son oncle fermier à quelques centaines de kilomètres de là. Et comme tous les services officiels sont super occupés, devinez qui va se taper le périple. Bref, entre l’homme des journaux et la fille mutique commence un voyage d’initiation qui va révéler non seulement ce qui est arrivé à l’« orpheline de 4 parents », mais aussi rapprocher l’homme et l’enfant. Helena Zengel, la fabuleuse interprète de Systemsprenger/Benny (Nora Fingscheidt, 2019), y gagne ses premiers galons internationaux.

Wunmi Mosaku et Sope Dirisu dans « His House »

His House (N) du Britannique Remi Weekes plonge un couple de réfugiés soudanais d’abord dans les déconvenues systémiques de l’aide anglaise aux migrants (maisonnette en mauvais état, condescendance atavique des employés gouvernementaux) avant que des apparitions bien plus déconcertantes et menaçantes se manifestent dans leur nouvel habitat. En mêlant les mécanismes du film d’horreur aux préoccupations fondamentales (commencer une nouvelle existence) des récits d’exil, le réalisateur noir de 33 ans propose un premier long métrage d’une originalité d’autant plus grande que toutes les entités qui se liguent contre les protagonistes ont leur origine dans leur propre vécu et dans la culpabilité qu’ils trimbalent depuis leur exode. Car celui-ci a uniquement pu se réaliser au prix d’un crime inavouable.

Gary Oldman et Antonio Banderas dans « The Laundromat »

The Laundromat (N) de Steven Soderbergh retrouve le cinéaste dans une humeur plus ludique et plus entraînante que celle de son précédent opus, l’incroyablement opaque High Flying Bird (sur les travers business du basketball). Gary Oldman et Antonio Banderas jouent lestement le duo d’avocats Mossack et Fonseca qui nous expliquent (sans qu’il soit possible voire important de le comprendre vraiment) en quoi consistent les montages financiers des 214’000 sociétés offshore dont ils étaient les gestionnaires à Panama et qui n’avaient que deux buts, l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent. Les pots-de-vin et la corruption y régnaient donc en maîtres. Les dégâts occasionnés par l’imbrication de ces sociétés fantômes sont illustrés par 5 saynètes qui mettent en scène tant les petits épargnants comme le personnage itinérant incarné par Meryl Streep (qui voit les économies de toute une vie réduites à néant) que des potentats africains ou le politicien chinois Bo Xilai, dont l’épouse avait assassiné un homme d’affaires britannique en 2012. Le scénario mordant est de la plume de Scott Z. Burns.

Adam Driver dans « The Report »

Burns a aussi écrit et réalisé lui-même The Report (A) qui décrit par le menu les efforts (6 ans) du juriste Daniel Jones, mandaté par le Sénat américain (l’incorruptible sénatrice Dianne Feinstein) pour rédiger un rapport sur les méthodes de torture intensives (« enhanced interrogation techniques ») suspectes de la CIA. Il s’agit notamment de la torture par l’eau qui fut appliquée aux djihadistes détenus sous la présidence Bush/Cheney après le 11 septembre. Dire que la CIA met des bâtons dans les roues de l’enquêteur est un euphémisme. Toujours est-il que ce rapport existe (6700 pages) - motivant Obama à abolir le programme - et que Jones n’a pas eu besoin de passer par le détour de la presse, c’est-à-dire de se légitimer en devenant une Gorge Profonde. Adam Driver est proprement mesmérisant dans le rôle de Jones, en plus dans un récit exclusivement constitué de conciliabules se jouant dans des bureaux. Tant qu’il y a des Américains de cet acabit, on pourra garder espoir.

À la télé
Les téléspectateurs amateurs du grand cinéma hollywoodien trouveront beaucoup de choses à se mettre sous la dent sur la chaîne Paramount. Depuis quelques semaines passe régulièrement My Geisha (1962), une comédie jubilatoire de l’Anglais Jack Cardiff, l’auteur du Dernier Train du Katanga/The Mercenaries que Scorsese considère comme un sommet du film de genre.

Edward G. Robinson, Shirley MacLaine, Tatsuo Saito et Yoko Tani dans « My Geisha »

My Geisha a la saugrenue idée de faire incarner une Japonaise à Shirley MacLaine et, contrairement aux critiques de l’époque, je n’ai eu aucune réticence à suspendre mon incrédulité. L’argument ne manque pas de sel. Un metteur en scène vedette de Hollywood (incarné par Yves Montand) est réputé pour les films dans lesquels il fait jouer son épouse. Il a une nouvelle lubie, tourner une adaptation de Madame Butterfly au Japon avec une comédienne du cru. Mais le casting director à Tokyo peine à trouver l’interprète idéale. Arrive la perle qui n’est autre … que ladite épouse, laquelle a suivi son mari incognito, avec l’assistance bienveillante du chef de production (Edward G. Robinson) qui a juré de ne pas vendre la mèche et qui lui a même assigné une vraie geisha pour la coacher. Le réalisateur ne se doute de rien (ce que les critiques mariés avaient de la peine à croire), tant le déguisement, l’accent et la gestuelle sont parfaits. Ce n’est qu’en visionnant dans les derniers jours du tournage les négatifs des ultimes rushes qu’il se rend compte de la grosse entourloupe. Comme quoi l’envers de l’envers produit le réel. Et il en conçoit une grosse colère. Pour savoir par quel élégant stratagème l’épouse sauve quand même son mariage, il faut regarder le film. C’était le dernier des quatre titres américains dans lesquels le séduisant Yves Montand a sévi (pour notre grand plaisir) entre 1960 et 1962.

DVD
Une curiosité rarissime : Gigot de Gene Kelly (Collection Classique Hollywood Legends), que le célèbre danseur et cinéaste a tourné à Paris en 1962 avec un comique américain, Jackie Gleason, qui joue un clochard muet, et une panoplie d’acteurs français (tout le spectre est couvert, depuis Jacques Marin et Jean Lefebvre jusqu’à Gabrielle Dorziat et Albert Rémy) qui baragouinent tous dans la langue de Shakespeare. Un grand monument de tératologie cinématographique, puisque le public américain a dû voir le film avec des sous-titres pour le comprendre et le public français en version doublée par les comédiens eux-mêmes. Le clochard est le souffre-douleur des crétins du quartier, mais l’ami des chiens errants et des souris domestiques. Quand il vole l’argent du boulanger (qui le blouse depuis des années) pour offrir un peu de paradis à une prostituée et sa fillette, les gens le pourchassent jusque dans la Seine. On pense que le cadavre a été entraîné, mais on lui fait quand même un bel enterrement, car tout Belleville en a gros sur la conscience. Le « mort » regarde de loin, mais dès qu’il est repéré, la chasse reprend, comme à l’époque des premiers muets.

Ralph Richardson et Sean Connery dans « Woman of Straw »

De 1964 date Woman of Straw de l’Anglais Basil Dearden (bien oublié dans nos contrées, puisque mort il y a 50 ans), où feu Sean Connery campe pour la première fois un salaud intégral, une année à peine après son second James Bond. Il engage Gina Lollobrigida comme infirmière (et plus, si affinités) pour son oncle richissime et tyrannique, en vue de l’héritage substantiel que celui-ci pourrait laisser à son éventuelle épouse. Mais Gina n’est pas aventurière pour deux sous, seulement honnête. Le grain de sable qui fait dérailler les plans infâmes du neveu est, à juste titre, un domestique qui a la conscience de classe. Hitchcock n’aurait pu faire mieux.

Ralph Fiennes, Natasha Richardson et Madeleine Daly dans « The White Countess »

The White Countess (2005) est l’avant-dernier film (non distribué en Suisse, tout comme son dernier) de James Ivory, cinéaste porté aux nues pendant des décennies, mais tombé en désuétude au 21e siècle. Ivory reconstitua l’atmosphère du Shanghai de 1936 sur place, mais, comme il n’y avait plus grand chose de ressemblant, il se reposa sur ses décorateurs et magiciens des effets pour pallier les manques. Les scènes de panique à l’arrivée de l’armée japonaise vers la fin du film sont vraiment terrifiantes. Pour le reste, il s’agit d’une histoire d’amour entre deux personnages qui ont des exigences morales certaines, une constante chez Ivory. Lui (Ralph Fiennes) est un ex-diplomate britannique aveugle, mais aisé, et elle (Natasha Richardson), une comtesse russe réfugiée qui doit nourrir 5 membres de sa famille, dont sa propre fille, avec ses émoluments de taxi-girl. Le film oscille entre deux décors, celui de l’Anglais, un bar de haut standing qu’il a pu financer avec ses gains aux courses, et où aucune grossièreté n’est tolérée, et le semi-taudis où crèche la smala russe. Ceux-ci (parmi lesquels Vanessa Redgrave et Lynn Redgrave, respectivement mère et tante de l’actrice) sont évidemment d’une hypocrisie à toute épreuve, exploitant la jeune femme tout en lui reprochant son mode de vie, et préparant à son insu leur transfert vers Hong Kong avec l’argent qu’elle leur a donné, abandonnant cette « traînée ». Depuis qu’elle l’a sauvé de deux loubards qui, profitant de son infirmité, voulaient le dévaliser, l’Anglais est totalement épris de sa « comtesse blanche. Il l’engage comme pôle d’attraction dans son bar, où elle est censée représenter l’« équilibre parfait entre l’érotique et le tragique ». Le bar est une métaphore du cinéma du tandem James Ivory-cinéaste/Ismail Merchant-producteur dont le film est l’ultime aventure, Merchant étant décédé en mai 2005. Hors de ce lieu magique, il y a Hollywood et le monde du commerce et des compromis. À l’intérieur, des personnages cosmopolites, élégants, blessés dans l’âme et mélancoliques, comme sortis des pages de bons livres.

Timothy Bottoms, Lou Gossett et Warren Oates dans « The White Dawn »

The White Dawn (1974) de Philip Kaufman est en quelque sorte une suite, un demi-siècle plus tard, à Nanook of The North (1922) de Robert Flaherty. À la base se trouve le livre An Eskimo Saga (1971) de James Houston qui a aussi écrit le scénario. En 1896, trois baleiniers (Warren Oates, Timothy Bottoms et Lou Gossett) dont le vaisseau s’est échoué sur la banquise de Baffin Island, sont sauvés par des Eskimos. Ils se réveillent dans des igloos et s’acclimatent peu à peu au mode de vie, à la langue inuite et aux mœurs très hospitalières de leurs sauveurs. Les comédiens arctiques sont tous des non-professionnels qui accomplissent devant nos yeux les gestes traditionnels de la chasse et de la vie en groupe que tous connaissaient encore dans les années 70, alors qu’ils vivaient déjà à l’époque dans un village de constructions en dur à quelques kilomètres du lieu de tournage. Il y a donc une spontanéité et un naturel qu’une équipe actuelle aurait beaucoup de peine à trouver. Le récit se basant de plus sur un fait réel, Kaufman, qui se targuait d’être aussi près de la vérité documentaire que possible, ne pouvait pas finir sur une scène angélique comme dans The Savage Innocents (1960) de Nicholas Ray, mais sur l’élimination impitoyable des intrus par la tribu. La force du film est que Kaufman nous rend cet acte « barbare » complètement compréhensible au vu des méfaits (vol de kayak et de réserves de nourriture, ébriété, dés pipés, tromperies honteuses, brutalités) accumulés, à des degrés divers bien sûr, par le trio. C’est juste un peu dommage pour le plus jeune (Bottoms) qui commençait vraiment à s’intégrer et filait un amour très fusionnel avec une jeune Esquimaude. Gros échec commercial en Amérique, le film n’a pas eu de sortie en Europe. C’est le premier chef-d’œuvre absolu de Kaufman, avant The Right Stuff (1983), The Unbearable Lightess of Being (1988) et Quills (2000).

Raymond Scholer