Le cinéma au jour le jour
Cine Die - avril 2022

Compte-rendu

Article mis en ligne le 30 mars 2022
dernière modification le 29 avril 2022

par Raymond SCHOLER

Commentaires sur quelques films, vus en salle ou en streaming.

Vus en salle
Dans The Card Counter (2021) de Paul Schrader, un ancien interrogateur américain d’Abou Ghraib, perclus de culpabilité, expie ses péchés par un mode de vie purement paisible, réfléchi et répétitif, en jouant pour des enjeux modestes au blackjack ou au poker, de casino en casino. Tantôt il perd, tantôt il gagne, mais jamais de façon excessive. Et il part tout de suite avec ses gains, sans moisir, restant si possible sous le radar. Il a son existence de vide existentiel sous contrôle, cachant sa vraie identité sous le pseudo de William Tell. Ses cauchemars, il n’en parle à personne. Oscar Isaac incarne ce mâle torturé et solitaire avec une intensité fascinante. Tous les tortionnaires n’ont pas été touchés dans leur âme comme lui. Son ex-commandant et mentor, Gordo, campé avec délectation par Willem Dafoe, n’a pas été envoyé en prison comme ses sous-fifres et n’est pas encombré par son passé : au contraire, il donne, 17 ans après le scandale, des cours d’extorsion de vérité dans un symposium destiné aux forces de l’ordre. Où Tell, son ancien adjoint, le regarde de loin et avec dégoût. Dans le public, un jeune homme reconnaît dans Tell le copain de son père, également vétéran de la prison mal famée, mais qui ne s’en est jamais remis et a fini par battre femme et gosse avant de se suicider. Le fils veut se venger sur Gordo et aborde Tell en ce sens. Et Tell y voit l’opportunité d’une rédemption de son purgatoire. Saura-t-il convaincre ce jeune homme de l’inanité d’une telle vengeance, étant donné qu’il bousillerait sa vie pour rien du tout ? On peut en douter, vu la fréquence de scènes cathartiques violentes chez Schrader. Un élément restera toutefois inexpliqué jusqu’au bout : pourquoi Tell enveloppe-t-il tout le mobilier de ses chambres d’hôtel dans des draps blancs qu’il amène dans ses valises ? Seul un cinéaste de 75 ans, sûr de ses moyens, peut refuser d’y répondre et estimer qu’un personnage traumatisé a droit à son mystère.

Oscar Isaac et Tye Sheridan dans « The Card Counter »

The Happiest Day in the Life of Olli Mäki / Hymyilevä Mies (2016) est le premier long métrage de fiction de Juho Kuosmanen, dont nous vous avons vanté le second (Compartiment n°6) le mois passé. Grâce à la Cinémathèque suisse et sa très judicieuse sélection de films nordiques programmés les deux premiers mois de l’année, nous avons pu constater que le cinéaste finlandais avait, dès ses débuts, fait preuve d’une originalité peu commune. Quand le cinéma traite de sportifs ou de musiciens de talent qui luttent pour leur accomplissement, l’amour est normalement décrit comme un bâton dans les roues : depuis Moira Shearer dans The Red Shoes (1948, Michael Powell) à Miles Teller dans Whiplash (2014, Damien Chazelle), rien n’a changé. Or, la souffrance qui, inévitablement, annoblit, le fait d’être le (ou la) meilleur(e) qui aurait une signification spirituelle intrinsèque, vaincre à tout prix qui serait un but plus noble que la poursuite du bonheur, tous ces acquis dramatiques sont tranquillement choubladisés par le réalisateur finlandais. Les grands moments romantiques sont également minimisés : on s’accorde sur le mariage à un arrêt de bus et on achète les bagues en vitesse. Les moments significatifs pour le champion de boxe finlandais Mäki (qui se mesure à l’Américain Davey Moore pour son pays en 1962) ne se situent pas dans le ring ni dans les conférences de presse, mais dans ses moments de connexion avec Raija, la femme de sa vie. Quand il est envoyé au tapis par l’Américain, quelques instants seulement après le début du combat, il est plutôt soulagé que ça soit déjà fini et qu’il ait été vaincu par un champion de cette trempe-là. C’est le jour le plus heureux de sa vie. Le filmage sur pellicule noir/blanc et sans accompagnement musical fait penser au style des documentaires d’il y a 60 ans.

Jarkko Lahti dans « The Happiest Day in the Life of Olli Mäki »

Otar’s Death / Otaris skvdili (2021) est le premier long métrage du Géorgien Ioseb ‘Soso’ Bliadze, qui montre une nouvelle fois comment des citadins se font rouler dans la farine par des ruraux. Nika, 16 ans, vit seul avec sa mère Keti dans un appartement en location à Tbilisi. Keti surnage péniblement en vendant des produits cosmétiques à des connaissances et des voisins. Encore pimpante, elle sort souvent le soir avec une copine. Quand elle emmène son fils pour une excursion au bord d’un lac, la copine est presque toujours de la partie et Nico, négligé, s’ennuie à mort. Une fois, il en a marre et se met au volant de la voiture maternelle, alors que la nuit tombe. Quelques instants plus tard, il renverse le vieil Otar devant sa maison. Le spectateur a à peine vu une ombre et est aussi désemparé que Nika. Le médecin constate le décès. Lorsque Keti arrive, elle convient d’un dédommagement avec la fille d’Otar, Tamara, afin d’épargner la prison à son fils. Réunir la somme nécessaire s’avère problématique, mais elle y parvient grâce à la générosité d’un ex, marié avec enfant. Pendant ce temps, la santé mentale de Niko décline et il se fâche avec sa petite amie. Quant à Otar, il s’est réveillé à la morgue ! Tamara empoche toutefois sans sourciller les liasses que lui donne Keti. Le fils de Tamara est révolté contre cette malhonnêteté et met le feu à la grange où sa mère vient de cacher l’argent. Le lendemain, le vieil Otar va chasser autour du lac avec son chien. Limpide démonstration des dégâts provoqués par un non-événement mal perçu et la vilenie qui en profite. Les acteurs sont tous prodigieux.

Nutsa Kukhianidze et Iva Kimeridze dans « Otar’s Death »

Clara Sola (2021) de la Costa-Ricaine Nathalie Alvarez Mesén est un autre film de débutante, qui tourne autour de l’éveil sexuel d’une vierge quadragénaire claustrée par sa famille. Ces péquenots bigots du fin fond de la campagne ont fait d’une enfant née avec une scoliose déformante une représentante de la Vierge Marie qui, par ses prières, peut guérir les malades. De temps à autre, Clara est sortie de son périmètre de sécurité, lavée et habillée pour accueillir des affligés et leur procurer consolation. Mais sa mère, qui gère ce trafic de miracles, refuse catégoriquement une quelconque opération qui pourrait soulager la colonne vertébrale de sa fille dont le visage semble fixé dans une expression de douleur (ou de colère ?) permanente. Il est bien connu que les saints doivent souffrir pour que leurs prières soient exaucées. Clara se sent heureuse quand elle peut s’entourer de bestioles. Elle va jusqu’à leur aménager une place près de sa couche. Son plus fidèle compagnon est une jument blanche, Yuca, que sa mère aimerait vendre, parce qu’il n’y a pas assez de touristes. Un nouveau guide, le gentil Santiago, arrive justement pour s’en occuper. La nièce de Clara, Maria, fête son quinceañera et a tôt fait de séduire le jeune homme. C’est en espionnant leur union charnelle que Clara, qui jusque-là, s’adonnait souvent au plaisir solitaire, au grand déplaisir de sa mère castratrice (elle frotte du chili sur les doigts de sa fille pour l’empêcher de se masturber), se propose d’explorer cette curieuse chose que sont les hommes. La danseuse Wendy Chinchilla Araya joue Clara avec une ferveur d’animal sauvage. Le réalisme magique affleure.

Wendy Chinchilla Araya dans « Clara Sola »

Nobody has to know (2021) du Belge Bouli Lanners a été tourné sur les îles d’Harris et Lewis dans les Hébrides Extérieures. L’acteur y incarne un citoyen belge qui a trouvé un exutoire à sa dépression en réparant les clôtures de sécurité des pâturages et en s’occupant des moutons accidentés pour le compte d’une famille d’éleveurs, mais il a de la peine à comprendre pourquoi les gens du coin ne profitent pas des plages sablonneuses superbes et gâchent leurs dimanches dans de longs offices religieux. Un AVC le plonge soudain dans une amnésie où il ne reconnaît personne. Une vieille fille, sévère de traits, mais d’une noblesse intrinsèque (incarnée par Michelle Fairley, l’interprète de Catelyn Stark dans la série Game of Thrones) profite de la situation pour lui dire qu’ils étaient en couple avant l’accident. Le film s’attache ensuite à décrire l’éclosion et le développement d’une magnifique histoire d’amour qui n’a cure d’être née d’un mensonge.

Vu en streaming
Dans sa vaste collection de bandes sans odeur ni saveur, il arrive qu’on déniche chez Netflix des pépites, notamment des chefs-d’œuvre inédits dans nos salles, voire inconnus au bataillon.

Garrett Hedlund et Jason Mitchell dans « Mudbound »

Mudbound de la réalisatrice noire Dee Rees date déjà de 2017, mais aurait mérité cette année-là de figurer parmi les meilleurs films de l’année. Le film évoque les grandes épopées familiales du Hollywood d’antan, comme Giant (1956) de George Stevens, qui concernait également deux familles vivant avec difficulté sur les mêmes terres. Ici, il y a d’un côté une famille noire, les Jackson, de l’autre les McAllan qui sont blancs. Que les McAllan se retrouvent sur le lopin voisin de celui des Jackson est dû au fait que Henry McAllan a acheté le sien à un type qui n’en était pas le propriétaire, mais qui le « vendait » pour un prix extrêmement avantageux. Résultat : McAllan se retrouve sur une terre usée du Mississippi qui est d’ordinaire réservée à des métayers noirs, comme l’indiquent les masures délabrées qu’on voit partout. Si les Jackson considèrent leur lopin comme un cadeau de Dieu, c’est qu’ils ne sont plus obligés de travailler enchaînés comme leurs ancêtres avant la Guerre de Sécession. Si les McAllan s’estiment trompés par la Providence et méprisent leur lopin, c’est qu’ils avaient visé bien plus haut. Pappy McAllan, le grand père raciste n’arrête pas de s’emporter contre son fils pour l’avoir transplanté au milieu des niggers. Et il est bien sûr sous-entendu que les métayers noirs doivent obéir séance tenante aux ordres (dussent-ils sonner comme des vœux) du voisin blanc. Le ton de voix de Jason Clarke ne tolère pas de réplique ou de moue indécise à ces moments-là. La Seconde guerre mondiale, où le frère cadet de Henry, Jamie, et le fils aîné des Jackson, Ronsel, servent leur patrie, le premier dans l’infanterie, le second comme pilote, va leur révéler un monde où le racisme n’a pas cours. Un aviateur noir des Tuskegee Airmen (les célèbres Red Tails) sauve la mise à un Jamie en détresse et une femme allemande tombe profondément amoureuse de Ronsel. Une fois rentrés, les deux vétérans font vite schmolitz, ce que leur entourage blanc ne saurait tolérer. Il s’ensuit une émeute qui se fait évidemment au détriment des Jackson, chassés de leur terre. La seule note positive est l’annonce de la naissance du bébé métis de Ronsel. Et Ronsel, à l’opposé de tous les récits qu’on nous a servis à longueur de décennies sur les lendemains de cette guerre, émigre en Allemagne pour élever son fils.

Raymond Scholer