Concerts de l’OCL
Lausanne : Sigiswald Kuijken aux concerts de l’OCL

Portrait de Sigiswald Kuijken, qui participera aux concerts de l’OCL les 25 et 26 février.

Article mis en ligne le février 2008
dernière modification le 3 février 2008

par Pierre JAQUET

Sigiswald Kuijken est un pionnier de la musique sur instruments d’époque. C’est en homme d’expérience qu’il va se présenter sur la scène lausannoise.

Né à Dibbek, près de Bruxelles en 1944, le musicien a étudié le violoncelle et surtout le violon au Conservatoire de Bruges puis à celui de Bruxelles, où il a obtenu à l’âge de vingt ans un premier prix pour sa tenue de l’archet.
Sigiswald Kuijken n’aurait peut-être été qu’un très bon musicien parmi d’autres si, à l’âge de sept ans (!), il n’avait pas été en contact avec les instruments de la Renaissance. Ces sonorités d’autrefois l’ont immédiatement fasciné et ont orienté de manière décisive la suite de son parcours artistique. Il a souvent dit que « cette musique semblait être différente de quoi que ce soit d’autre. Ça n’a pas changé, ce sentiment est toujours resté en moi. »

Sigiswald Kuijken

Un défricheur
A partir de 1969, en pionnier du mouvement baroqueux, il a commencé à promouvoir la manière « à l’ancienne » du jeu du violon comme il a eu l’occasion de le dire : « Je n’avais commencé à changer ma technique au violon qu’entre 1969 et 1971, lorsque j’ai commencé à adopter ce que les gens appellent le jeu chin-off (sans le menton), technique que je continue à utiliser et à enseigner. Ça a été une période très importante dans mon évolution de musicien. Aujourd’hui, ce qu’on fait normalement, c’est de tenir le violon entre le menton et l’épaule. »
Comme il aime à le répéter « j’ai appris à jouer comme ça, tout seul. Et en utilisant la technique baroque, encore plus seul parce qu’il n’existait aucun modèle. J’ai passé des heures et des heures à m’entraîner devant le miroir, qui était mon meilleur professeur, meilleur qu’un enregistrement qu’on fait soi-même, parce que le son est déprimant. Il vaut mieux ouvrir les oreilles, regarder le miroir et observer la position de la main. Encore aujourd’hui, je dis aux étudiants de ne pas venir me voir mais de rentrer chez eux et de s’entraîner devant le miroir. C’est le meilleur professeur : il ne crie pas, il est toujours là, il n’est pas cher, il est amical et fiable. »
Tout comme son frère Wieland, c’est un autodidacte de la viole de gambe, et l’apprentissage de cet instrument a été du même ordre.
A partir de 1971, il va former plusieurs générations aux Conservatoires de La Haye et de Bruxelles. Ne voulant pas uniquement se destiner à l’enseignement, il fonde en 1972, l’ensemble instrumental « La Petite Bande ». Il s’associe souvent à une formation également avocate de l’approche historique : l’Orchestre de l’âge des Lumières. Enfin, quand le temps le lui permet, il se produit avec son frère, Wieland, François Fernandez et Marleen Thiers, son épouse. Visiblement la musique est une affaire de famille puisque son autre frère, Barthold, a aussi joué avec lui !

Bach, une référence
Pour ce qui de son répertoire, Sigiswald Kuijken a eu une longue fréquentation de la musique de Bach. La spiritualité est pour l’interprète un élément déterminant : « Et l’aspect spirituel n’a aucun rapport avec le fait que la musique ait vraiment été écrite pour l’église ou pas. C’est une qualité que vous retrouvez dans les pièces instrumentales. L’exemple le plus évident, ce sont les Suites pour violoncelle, à cause de la tessiture de l’instrument qui est si voisine de celle de la voix humaine, et qui n’a pas cette sorte de registre strident qu’on trouve dans le violon, qui est lui beaucoup plus ambitieux. Le violon n’est pas un instrument aussi généreux que le violoncelle ou la viole de gambe. Dans les suites et les sonates pour ces instruments, et dans certaines musiques d’ensemble comme le Sixième Concerto brandebourgeois, la sonorité grave sert à renforcer la spiritualité de la musique. »

Théâtre musical
Ne se limitant pas un seul type de répertoire, S. Kuijken a abordé des opéras de Mozart (Don Giovanni et les Noces), ouvrages qu’il est loisible d’apprécier dans la fameuse intégrale consacrée à Wolfgang Amadeus et éditée chez Brillant Classics. Les caractéristiques interprétatives paraissent très proches ; la musicalité est fort riche et seule une pointe de théâtralité paraît manquer.
Intéressons-nous, par exemple, au premier ouvrage :
Proposé dans la version de Vienne, – certains numéros diffèrent – Don Giovanni est ouvert avec beaucoup de caractère par Sigiswald Kuijken et sa « Petite Bande ». A Prague, ville où l’ouvrage a été créé, Mozart savait qu’il pouvait bénéficier d’excellents instrumentistes du côté des vents. Le chef s’en est souvenu et met opportunément en évidence cette dimension, comme en témoigne, par exemple, l’Ouverture. Par la suite, il sait assez bien varier les paysages. Le maestro se souvient que cet ouvrage est un dramma gioccoso et non une partition romantique. Don Giovanni n’est pas Faust !
Les récitatifs sont soulignés par le clavecin. De la part d’un spécialiste des instruments d’époque, le choix peut surprendre. L’auditeur aurait plutôt attendu un fortepiano...
Si beaucoup de chanteurs ont déjà une discographie de qualité, ils ont une moyenne d’âge encore plutôt basse. Les voix sont plutôt fraîches et naturelles – même si parfois du côté des dames, l’effet est un peu visible – et c’est tant mieux ! Les passages les plus plaisants paraissent être ceux qui permettent au sentiment intérieur de s’exprimer. De tous ces interprètes, le plus vrai n’est-il pas Harry van der Kamp qui incarne le Commandeur avec beaucoup de présence ?
La seule défaillance de cette version réside peut-être dans sa relative faiblesse psychologique : Don Giovanni (Werner Van Mechelen) est convaincant par son cynisme, mais il pourrait paraître à d’autres moments plus séducteur et manipulateur. Pour les moments plus dramatiques ou intenses, le chef paraît rester en deçà d’attentes pourtant légitimes. Son propos – et à travers lui celui de ses interprètes, les chanteurs – pourrait être plus contrasté, et surtout, par moments, plus grinçant !
On a dit que, en pleine rédaction de l’ouvrage, Mozart avait rencontré Casanova. A l’automne de sa vie, l’illustre Vénitien résidait à Dux en Bohême. Il sera possible de gloser à l’infini sur le rôle de l’aventurier vénitien dans la mise au point de la partition. Mais la seule rencontre de ce fascinant personnage n’a-t-elle pas justement poussé le compositeur à insister sur les mécanismes psychologiques ? Pour quelles raisons cette version, si attentive à beaucoup d’égards, ne s’en fait-elle pas d’avantage l’écho ?
[Werner van Mechelen (Don Giovanni) • Christina Högman (Donna Elvira) • Harry van der Kamp (Le Commandeur) • Huub Claessens (Leporello) • Elena Vink (Donna Anna) • Nancy Argenta (Zerlina) • Markus Schäfer (Don Ottavio) • Nancy de Vries (Masetto). Collegium Compostellanum, La Petite Bande]
Avec une telle personnalité, il y aura sans nul doute beaucoup à découvrir donc dans cette soirée de l’OCL...

Pierre Jaquet

Les 25 et 26 février 2008, Lu 20h30, Ma 20h00, à la salle Métropole de Lausanne (Billetterie :021/345.00.25 et 021/345.00.21, Email : billetterie©ocl.ch)
Concert Joseph Haydn : Ouverture de l’oratorio « Il Ritorno di Tobia ». « Scena di Berenice » pour soprano et orchestre. Symphonie n° 26 en ré mineur, « Lamentation ». Symphonie N° 100 en sol majeur, "Militaire".
Orchestre de Chambre de Lausanne.
Sunhae Im, soprano.
Site internet : http://www.lapetitebande.be