Théâtre du Grütli, Genève et Vidy-Lausanne
Genève & Lausanne : “Moitié-Moitié“ de Keene

Moitié-moitié, huis clos du dramaturge Daniel Keene, est présenté à Genève et Lausanne.

Article mis en ligne le février 2008
dernière modification le 4 février 2008

par Bertrand TAPPOLET

À la lisière entre fantasme et réalité, le dramaturge australien Daniel Keene réalise de pertinentes pérégrinations à dos d’humanité dans Moitié-moitié, huis clos en forme de "pression à froid" extraite du désordre de toute vie et portée à la scène par Kristian Frédéric.

Seuls
« Nous percevons peu ce qu’est la solitude et combien elle s’étend. Car une foule n’est pas une compagnie, et les visages ne sont qu’une galerie de portraits, et la parole un tintement de cymbale, là où il n’y a pas d’amour », écrit Francis Bacon.
Échapper à la solitude, rêver à deux les contours d’une existence délestée des désillusions et aigreurs qui la minent. Ce rêve, deux demi-frères, Ned (Cédric Dorier) et Luke (Denis Lavalou) que la vie a séparés le font. Malgré les questions posées, les réponses incertaines qui déraillent. Les tandems masculins sont fréquents dans l’œuvre de Keene. Que l’on songe notamment à Un Verre de crépuscule confrontant un jeune homme indigent de trente ans et un commis voyageur dans la cinquantaine qui se retrouvent au lit l’espace d’une étreinte sur fond d’attente impossible diminuant l’être. Mais aussi la très brève pièce Les Yeux dévoilant deux hommes, la quarantaine inquiète, dont l’un anticipe la rencontre avec la peau et les yeux d’une femme.

Une cuisine au cœur d’un faubourg australien, lieu alchimique de transformation des êtres et des nourritures terrestres par excellence. Issus de la même mère mais pas d’un père identique, deux hommes se télescopent après dix ans d’absence. 20 ans les séparent. L’aîné (Denis Lavalou) a fui, sans un mot, après la mort de la mère. Lui qui, contrairement au cadet, n’est pas venu à l’enterrement, se rend sur la tombe maternelle, déplore son pauvre entretien, en recueille les mauvaises herbes pour transplanter ce biotope dans la cuisine. Il colonise l’espace à grandes brassées de terre pour la métamorphoser en jardin fauteur plus que fossoyeur d’histoires et où la pluie se met à tomber. Sans doute son contact avec la terre qu’il retourne comme les interrogations sans cesse reprises par couches successives qui émaillent le dialogue se nourrit de la parole d’endeuillés. Et explore le cataclysme intérieur provoqué par la disparition de l’être à la source de toute vie. Il semble parfois rejoindre les paroles d’un Marcel Proust : « Quand d’un passé ancien rien ne subsiste après la mort des êtres, après la destruction des choses seules plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps comme des âmes à se rappeler, à attendre, à espérer sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir sur leur gouttelette presque impalpable l’édifice immense du souvenir. »

Moitié-moitié de Daniel Keene © Yanick Macdonald

Trouver les mots pour témoigner de cette expérience de la mort d’un proche. Le deuil, c’est évidemment la perte, mais aussi la réactivation de l’idée que la vie est une succession de séparations par lesquelles on ne cesse de grandir et nous ne sommes construits que de ces manques. Cette expérience de ce que nous rappelle le duo keenien aux accents par instants quasi beckettiens, c’est, qu’à chaque instant, on meurt à soi-même, à l’autre, au monde. « Qu’y a-t-il de profond comme le manque, qui remplisse le cœur comme le vide, qui comble l’âme comme la nostalgie de cela qui n’est pas, qu’elle sait n’être pas », confie Pär Lagerkvist dans Pays du soir, l’écrivain suédois qui reste l’un des témoins les plus représentatifs de la quête angoissée qu’aura menée notre temps d’errances et de solitude.

Expérience condensée
L’extrême minceur des événements, la complexité de personnages, l’absence de toute explication sont autant de procédés décapants convoqués dans l’écorce d’une écriture forte, ciselée et d’une grande musicalité. Elle fait la part belle à la concision, au précipité des répliques qui donnent son rythme et son pouls si singuliers au dit de Keene. Répliques ramassées, sonores dans ce qui est de loin en loin de l’ordre de l’échange pugilistique. « Une manière de créer des résonnances émotionnelles explosives dans un texte est de passer par ce que j’appellerais une condensation narrative : c’est-à-dire, en partie, prononcer les paroles les plus fortes possibles avec le moins de mots possible », relève Daniel Keene. L’auteur peut alors «  explorer et exposer les complexités du comportement ou des réactions d’un personnage face au dilemme dans lequel il se trouve pris. »
Ce qu’il pointe comme étant « le noyau profond du théâtre » est constitué par « l’individu qui lutte pour s’accommoder de (pour reconnaître) sa situation et qui doit finalement faire un choix quand à la réaction qu’il lui opposera. » Quant aux personnages de ses pièces, Keene les conçoit sous le double prisme du dénuement et de la co-précense d’un instant à l’autre : « ce sont avant tout des gens dénués de privilèges, qui n’ont aucun statut, qui n’ont aucun pouvoir. Pourquoi je choisis de créer des personnages comme ça ? Parce que je veux qu’ils n’apportent rien avec eux, qu’ils n’aient aucune biographie, qu’ils ne soient rien au départ. Je veux créer des personnages au sujet desquels le public peut présumer bien peu de choses… Je veux que les personnages de mes pièces vivent d’instant en instant devant nos yeux (ils ne peuvent rien faire d’autre) et qu’ils révèlent ce qu’ils portent en eux (ils n’ont rien d’autres à révéler)… Ce que la plupart d’entre eux ont commun c’est leur inaptitude à s’exprimer, mais ils ne sont pas toujours incapables d’énoncer ce qu’ils veulent dire, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils savent. » On songe au cinéma de Wenders, à Paris, Texas, un voyage de découverte, pour tenter de comprendre ce que c’est, la vie. Mais c’est aussi une nouvelle expérimentation : la vie se laisse-t-elle raconter et comment ? Et ce soin apporté à raconter deux histoires dans une forme de poème «  qui n’existe que dans l’instant où il est lu et entendu. Le reste est mémoire. » Une histoire que l’on peut voir et une autre qui est invisible, parallèle, décalée.

Bertrand Tappolet

Théâtre du Grütli, du 4 au 9 février
Théâtre de Vidy, Lausanne, du 19 février au 9 mars