Festival Black Movie 2008
Genève, Black Movie : “Ezra“, la guerre est éternelle

Analyse du film Ezra, un des temps forts du récent Festival Black Movie.

Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 21 mars 2008

par Bernard HALTER

Un peuple en guerre n’a plus d’enfants, il n’a que des soldats. Loin d’être uniquement victimes de la guerre, 300’000 garçons et filles de 18 ans en seraient les acteurs, portant les armes aux quatre coins de la planète. Le réalisateur nigérian établi en France Newton Aduaka aborde dans Ezra, une fiction primée notamment au Fespaco de Ouagadougou et qui fut l’un des temps forts du récent Festival Black Movie, la question de ces enfants-soldats. Nous sommes en Sierra Leone plongée dans la guerre civile sur fond de trafic de diamants en Afrique de l’Ouest et d’interrogation de la mémoire en sa tortueuse, incertaine et fragile constitution.

Victimes ou criminels de guerre ?
Si Ezra ne rompt pas en visière avec le fait que les enfants-soldats sont souvent commodément présentés comme de simples victimes, objets d’enrôlement scandaleux, l’opus ne passe pas sous silence que tous ne sont pas enlevés et que beaucoup sont volontaires. Contrairement à ce que le film semble laisser entendre, tous ne sont pas menacés et drogués pour aller au combat, certains sont motivés et s’engagent. Leurs recruteurs ne les considèrent pas toujours comme de la chair à canon, mais comptent pour certains sur ces combattants formés, aguerris et sans pitié. Celui qui donne son nom à l’opus d’Aduaka, c’est Ezra, un adolescent qui survit péniblement après avoir été enlevé à l’âge de 7 ans par des rebelles sierra-léonais, qui en ont fait un enfant-soldat pendant des années. À 16 ans, Il est confronté à une commission Vérité et réconciliation, dont le dessein n’est pas de prononcer des peines. Mais d’assurer un devoir d’histoire et de mémoire en menant l’ex milicien sur les chemins de la résilience, de la reconnaissance de ces crimes et du pardon.
Ezra a participé au massacre de plusieurs villages, allant — sans le savoir — jusqu’à tuer ses propres parents en tirant à travers le toit et en donnant l’ordre de faire sauteur le logis familial. Empli de compassion pour un être formaté en bourreau par ses kidnappeurs, le réalisateur semble ignorer l’un des effets collatéraux particulièrement ambigu de ce type d’instance Vérité et réconciliation. En ne jugeant pas de possibles criminels de guerre, elle pérennise la trouble et fréquente immunité dont bénéficient les enfants-soldats. Une immunité qui assure, en fait, la pérennité du phénomène. Cette immunité contribue à leurs recrutements, non seulement au sein des armées nationales et de groupes de résistance armée, mais au sein de l’ensemble des puissances hybrides qui règnent sur les États en déliquescence.
« Nous avons parlé à beaucoup de gens, des psychiatres, des avocats d’un tribunal spécial des Nations Unies, des éducateur, explique le cinéaste. Mais le seul fait que ces enfants aient eu à rencontrer les forces les plus sombres de la vie me touchait. Et je sais que cette rencontre les hantera toute leur vie et restera à jamais une part de ce qu’ils sont. Certains de ces enfants ont été enlevés à quatre ans. Ceux que j’ai vus étaient suivis en psychothérapie pendant quatre à six mois seulement. Ensuite, on leur apprend à fabriquer du savon ou à se servir d’une machine à coudre, et puis on les lâche dans la nature. Voilà tout ce que font l’ONU et les ONG. Ces enfants ont connu l’enfer pour valoriser le prix des diamants, de l’huile, pour permettre à Wall Street de se maintenir à flot. Tout cela m’affecte profondément, et c’est ce qui a nourri Ezra. Le reste, c’est du cinéma. »

Ezra, de Newton Aduaka

Falsh-back
Le chef du gang des Blood Brotherhood (La fraternité du sang) sert un véritable bréviaire de la haine aux jeunes recrues en traitant l’Autre, l’ennemi, de rat, renégat, cafard. Des termes déjà entendus entre autres aux pays des mille collines. Ainsi dans des fictions tels Hôtel Rwanda de Terry Georges ou Shooting Dogs de Michael Caton-Jones. Mais aussi de manière très documentée, les témoignages recueillis ainsi que la pertinente étude de comportements génocidaires menée par le journaliste Jean Hatzfeld dans sa trilogie consacrée au génocide rwandais : les voix des victimes et rescapés tutsis (Dans le nu de la vie), puis celle des bourreaux (Une saison de machettes), avant de soulever des questions sur le pardon des tueurs, l’oubli des rescapés, et de dénoncer le départ des casques bleus au fil de La Stratégie de l’antilope. Ce que met en lumière Ezra, c’est que les agissements du Front révolutionnaire uni (RUF), en lutte, contre le pouvoir en place à Freetown, sont l’expression d’une barbarie sans limites pour contrôler les diamants de l’Est sierra-léonais. Viols collectifs, exécutions sommaires, amputations systématiques et recrutements d’enfants-soldats sont sa marque de fabrique.

Déjà le filmage à l’œuvre dans Rage (2001), qui voit le rap se faire le sismographe des révoltes des protagonistes, un trio londonien formé par un Noir, un Métis et un Blanc, une jeunesse qui lutte pour s’affranchir de la misère, portait la marque d’un sens nerveux du mouvement, comme boxant avec un réel pulsionnel. De même, Ezra est une réalisation dont le regard est porté par une caméra à l’épaule qui se conçoit comme active lors des attaques ou du rapt des enfants. L’image rend ce sentiment de l’écrasement, de l’effacement de soi devant une violence qui s’exerce sur les êtres. Et se développe sur un canevas fragmenté, alternant le flou et le net, multipliant les cadrages, favorisant les effets de réel.

Volontiers opposé à Blood Diamond d’Edward Zwick avec Leonardo di Caprio, blockbuster étatsunien stéréotypé, qui flirte avec l’inconscient colonialiste malgré ses velléités dénonciatrices, Ezra joue néanmoins la carte du mélodrame romanesque avec l’histoire d’amour liant le jeune soldat à Mariam alias Diamant noir, qui, tragique amoureux oblige, finira fauchée par une balle perdue. Les flash-back des auditions du jeune Ezra devant la Commission structurent le film qui progresse par à-coups, comme dans un récit que l’on reprend. Mais l’absence partielle de linéarité et les béances de la mémoire rendent actif un spectateur qui cherche lui aussi à saisir la réalité attachée à un personnage complexe, qui fut aussi torturé et emprisonné par un mouvement armé adverse, révélé comme encadré, voire piloté par des de Blancs qu’ils soient mercenaires, conseillers stratégiques ou éléments de forces spéciales au service du commerce international des "diamants de la guerre". Des diamants bruts avec lesquels les groupes rebelles et leurs alliés financent les guerres civiles. En Angola, au Libéria, en Sierra Leone et en République démocratique du Congo, les groupes de rebelles ont mis la main, dans les années 1990, sur des mines de diamants afin de financer leurs achats d’armes grâce à la vente illégale des pierres précieuses. Des centaines de milliers de gens sont morts suite à ces affrontements sanglants.

Bertrand Tappolet