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Portrait : Quatuor Makrokosmos
Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 23 mars 2008

par Martine DURUZ

Le Quatuor Makrokosmos, composé des pianistes Bahar et Ufuk Dörduncu et des percussionnistes François Volpé et Sébastien Cordier, tire son nom du cycle éponyme de George Crumb, dont le troisième volet, Music for a Summer Evening, figure sur leur premier CD, qui sort aujourd’hui chez Hut Hat.

Ce label, créé par Werner X. Uehliger, a déjà à son actif plus de quatre cents disques de jazz et de musique contemporaine. Le projet a été soutenu par la Ville et l’Etat de Genève, le CIP (Centre international de percussions), qui a prêté les instruments, l’OCG (Orchestre de Chambre de Genève), qui a apporté une aide logistique, et la fondation Nestlé pour la culture.
La personnalité de W. X. Uehliger est pour beaucoup dans la réussite de ses productions, qu’il dirige d’une main de fer, présent aux enregistrements et particulièrement attentif à la qualité du son, des équilibres et aussi de l’ambiance de travail. Pour les pochettes, il a fait le choix définitif de la sobriété : pas de photos, toujours les mêmes caractères, toujours les mêmes couleurs, rouge et noir. Les membres du Quatuor se disent fiers de faire partie de son « écurie » et lui-même s’est déclaré très satisfait de ce disque, enregistré en janvier, et paru en décembre grâce au travail minutieux de l’ingénieur du son Peter Pfister et de sa femme Fanny Pfister. Y figurent trois compositeurs, George Crumb, Stefano Gervasoni et Friedrich Haas.

Quatuor Makrokosmos

Gervasoni
Sviete Tihi , Capriccio dopo la Fantasia per due pianoforti e due percusionisti de Stefano Gervasoni est le fruit d’une commande du quatuor Makrokosmos, soutenu par la Fondation Arditi. L’œuvre tient compte de l’origine des interprètes et met en scène, quoique dans un rapport inversé, un dialogue Orient-Occident entre les deux pianistes turques et les deux percussionnistes, européens. Le titre signifierait « lumière silencieuse », ou, si l’on prend en considération une orthographe légèrement différente, « monde tranquille ».
Citons le musicologue Philippe Albèra, à qui le texte de la pochette du disque a été judicieusement confié, puis traduit en anglais ! Les extraits donnés ici seront donc particulièrement précieux à ceux qui ne lisent pas cette langue. « L’œuvre est basée sur une série d’idées musicales caractéristiques et différenciées, qui se répètent en se variant et se combinent sans cesse d’une autre manière, selon un procédé typique de la musique de Gervasoni. Le compositeur joue par ailleurs sur l’ambiguïté dans la provenance même des sons, du point de vue du timbre et de l’espace : grâce à certaines techniques de jeu, aux constructions harmoniques, aux registrations, à l’utilisation de petites percussions (comme des crotales ou un Icbell) et à la modification du timbre (comme à la fin où les cordes sont étouffées), les pianistes s’intègrent aux timbres de la percussion.(…) De l’imprévisibilité du discours musical naît le caractère magique de la pièce, sa beauté sonore, sa dimension rêveuse, capricieuse, transparente, et une tension de l’écoute qui ne doit rien à la psychologie. » Tentant, non ?
Selon les interprètes, cette musique est à écouter dans le calme d’un salon éclairé aux bougies, ou flottant dans votre bain. Ils ne tarissent pas d’éloges sur le compositeur , un Italien plein de charme, de douceur, de spontanéité, d’humanité, d’humilité, sachant pourtant s’imposer et obtenir ce qu’il désire, prix de Rome et professeur au Conservatoire de Paris. Il aime jouer avec les sons, tout en finesse et en poésie, s’ingéniant à rendre les pianos percussifs et les percussions harmonieuses. L’enregistrement de ses œuvres est extrêmement délicat. Il s’étonne lui-même que cela soit possible et que l’interprétation du Quatuor Makrokosmos soit aussi convaincante. Les musiciens disent avoir dû « marcher sur des œufs », car la matière est impalpable, le style épuré, les silences précisément mesurés, l’esprit difficile à saisir. De plus Stefano Gervasoni est exigeant : il demande beaucoup de petites rectifications, parfois à la dernière minute, mais il le fait avec gentillesse et son exigence plaît.
Le Quatuor Makrokosmos fera résonner cette pièce au Suntory Hall de Tokyo en septembre 2008. Il fera également une présentation de l’œuvre à l’Université Toho Gakuen, la meilleure université musicale du Japon. L’idée est de promouvoir la pièce, de la suivre. Le compositeur, résident pour deux ans à la fondation pour la musique contemporaine et les arts plastiques de Kerguehennec, a invité le Quatuor à passer une semaine dans ce lieu magnifique pour jouer les compositions des étudiants et les travailler avec eux.

Haas
Autre œuvre figurant sur le Cd, «  …..Schatten … durch unausdenkliche Wälder  », de Georg Friedrich Haas, dont le titre fragmentaire vient d’une phrase de Fernando Pessoa dans son Livre de l’intranquillité . Elle se présente en trois mouvements.
Ecoutons à nouveau Philippe Albèra : « Haas a traité le quatuor comme un tout homogène, comme si une seule voix se réfractait dans des timbres différenciés. On retrouve dans chacun des mouvements une même courbe d’évolution, liée à une structure temporelle identique, mais toujours plus condensée : chaque mouvement dure en effet la moitié du précédent, ce dernier ayant ainsi le caractère d’une coda.  »
Les musiciens disent avoir soigné particulièrement les sonorités ; l’atmosphère est tendue, le caractère dramatique. Haas joue sur les superpositions de sons et de rythmes . Le premier mouvement est plus onirique que le deuxième, où le marimba et le vibraphone sont joués avec un archet ( !) et où le piano sème la zizanie avec ses quarts de tons sur un accord parfait ! Dans le dernier mouvement, les percussionnistes se servent d’instruments en bois, les pianistes tirent les cordes, frappent sur le cadre ou le couvercle, dans une explosion de sons frappés qui se résout finalement à l’unisson. L‘œuvre est plus « carrée » que les autres, belle et torturée. A l’écoute de leur enregistrement, les interprètes ont été surpris par la clarté de la structure , dont ils ne s’étaient pas rendu compte en jouant.

Crumb
Donnons pour terminer quelques détails sur Music for a Summer Evening de George Crumb, empruntés encore au texte de présentation de Philippe Albèra : « L’intrumentarium des percussions est très riche : il comprend des instruments à hauteur de son définie, comme le vibraphone, le xylophone, le glockenspiel, les cloches et les crotales, et de nombreux instruments sans hauteur de son précise, comme les claves, les maracas, les wood blocks et temple blocks, différents tambours, tam-tams et cymbales, ainsi que des instruments rares comme des slide-whistles, un metal thunder-sheet, un African log drum, des pierres tibétaines etc. Les percussionnistes doivent aussi jouer des flûtes à bec, chanter et siffler, comme les pianistes d’ailleurs, qui jouent par ailleurs des crotales, un African thumb piano, et utilisent différentes techniques de pizzicatos et de glissandos dans le cordier. Ce déploiement de timbres singuliers contribue à l’effet d’une musique composée, selon les mots mêmes de Crumb, comme une mosaïque, et dans laquelle les résonances, les silences, les événements sonores existent à l’intérieur d’un temps suspendu, cosmique. Des techniques anciennes jouent néanmoins un rôle structurel, comme les constructions isorythmiques de la quatrième pièce ou les polarisations tonales (entre fa# majeur et ré# mineur).  »

Le Quatuor Makrokosmos a l’intention de poursuivre dans la voie qu’il s’est choisie : Susciter des œuvres nouvelles pour deux pianos et percussions et leur accorder un suivi aussi large que possible en Suisse et à l’étranger. Le compositeur genevois Xavier Dayer est le bénéficiaire de leur dernière commande.

D’après des propos recueillis par Martine Duruz
auxquels ont été ajoutés des extraits du texte de présentation du disque par Philippe Albèra