Musée d’ethnographie de Genève
Genève, Musée d’ethnographie : Le Vodou

Le Musée d’ethnographie propose jusqu’au 31 août une grande exposition consacrée au vodou haïtien.

Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 1er septembre 2008

par Laurent CENNAMO

Afin de lutter contre des stéréotypes solidement ancrés en Occident – du type : « vous allez planter des aiguilles dans des poupées » – le Musée d’ethnographie de Genève (Carl-Vogt) propose jusqu’au 31 août 2008 une grande exposition consacrée au vodou haïtien.

C’est grâce au partenariat établi avec la Fondation pour la préservation, la valorisation et la production d’œuvres culturelles haïtiennes (FPVPOCH) que le MEG accueille en première mondiale la plus importante collection haïtienne d’objets vodou, rassemblée par Marianne Lehmann. Le patrimoine important réuni par cette Suissesse installée à Port-au-Prince depuis 1957, témoigne non seulement de la très grande vitalité de la culture haïtienne, mais il interroge surtout notre rapport au monde et à l’existence. Après sa première à Genève, l’exposition sera présentée, lors d’une tournée européenne, notamment à Amsterdam et à Brême.

Un art de vivre
Mémoire de l’esclavage et moteur de résistance toujours actuel, le vodou brise les cadres, dépasse la rationalité qui cherche à le saisir. Omniprésent en Haïti, il étend son emprise dans tous les domaines de la vie pour donner sens au quotidien, ne se laissant pas enfermer dans les catégories classiques de « religion » ou de « culture ».
Marianne Lehmann, dans sa maison de Port-au-Prince, collectionne depuis plus de trente ans des objets vaudou. Le rassemblement et la préservation d’une telle collection dans un pays comme Haïti, sujet aux turbulences, aux renversements de gouvernements, aux dechoukaj anarchiques et imprévus ou aux catastrophes naturelles, tient pratiquement du miracle. La collection de Marianne Lehmann compte près de 3’000 pièces ; parmi elles, plus de 300 ont été choisies par les deux commissaires genevois, Jacques Hainard et Philippe Mathez, pour figurer dans l’exposition.
La Fondation pour la préservation, la valorisation et la production d’œuvres culturelles haïtiennes s’occupe pour le moment des tâches les plus urgentes d’inventaire et de sélection des pièces pour les expositions à l’étranger. Cette Fondation a pour objectif, in fine, la création d’un musée permanent du vodou haïtien sur ses propres terres.

Mise en scène
Comment exposer cet ensemble disparate, hétéroclite, flirtant avec l’invisible ? Les choix de narration et de mise en scène des organisateurs ont été guidés par un principe : celui d’affirmer clairement une position de départ, un discours, conçus au MEG, 65 boulevard Carl-Vogt, à Genève, de marquer une distance entre ces deux cultures, distance qui permette une lecture de ces objets complexes. En lieu et place d’une présentation faussement objective du vaudou, d’une présentation « en général », les organisateurs ont privilégié un regard particulier ou partial sur les collections d’objets vaudou de Marianne Lehmann. La prétention omnisciente du musée didactique se trouve ainsi remplacée par une autre prétention : faire réfléchir et réagir le spectateur sur un discours engagé.
Le scénario de l’exposition se construit autour d’une trame narrative originale : un poème de Charles Baudelaire, Le Flacon (« Il est de forts parfums pour qui toute matière / est poreuse. On dirait qu’ils pénètrent le verre… »). Que Baudelaire ait été initié au vodou, certains le suggèrent : sa muse et compagne de vingt ans, Jeanne Duval, était en tout cas originaire de Jacmel, au sud d’Haïti. Le pari des organisateurs est de relire ce poème célèbre sous l’angle du vaudou. Le spectateur jugera si ce pari a été relevé avec succès ou non. Le poème de Baudelaire (retranscrit par fragments dans les différentes salles sur des panneaux explicatifs quelque peu sibyllins) guide le spectateur occidental tout au long de l’exposition, il lui donne une sorte de point de repère qui le garde de se détourner de cette multitude d’objets tantôt énigmatiques et lointains, tantôt franchement effrayants.

Parcours
Pour explorer le vaudou, il est nécessaire de laisser aller son esprit, de vagabonder. C’est à ce vagabondage que nous sommes invités tout au long de l’exposition. Dix salles au total, qui portent chacune un titre spécifique (« boîte noire », « pandore », « carrefour », « expédié », « motus »…) et constituent à chaque fois une plongée dans une atmosphère différente, tantôt onirique, tantôt fantastique.
Les trois premiers espaces invitent le spectateur à se confronter à ses préjugés par rapport au vaudou. L’espace intitulé « carrefour » est consacré à la question essentielle de la transe, de la possession dans le vaudou. L’avant-dernière salle de l’expo – intitulée « motus » – traite des sociétés secrètes. On y voit une série de personnages, des combattants aux membres tronqués ou au contraire qui brandissent des armes, souvenir des combats nécessaires à l’indépendance d’Haïti. Le miroir, le reflet sont omniprésents dans l’exposition (fragments de glace, morceaux de verre, etc.) ; il nous renvoie à un face-à-face, à nos peurs, nos perceptions. La dernière salle (« décryptage ») est un Palais des miroirs. Il est difficile d’employer le terme « art » concernant ces objets ; on le peut néanmoins, même si nombre d’entre eux ont une finalité autre qu’esthétique, sont d’abord des « outils », des représentations de l’être ou des relations essentielles.
Toute une série d’objets parmi les plus intéressants (et les plus « beaux ») de la collection Lehmann sont des contenants, des récipients, ne refermant généralement à l’intérieur aucune matière visible. Ils sont pourtant hermétiquement fermés : non seulement ils sont le plus souvent parés de décorations variées qui interdisent au regard de pénétrer à l’intérieur, mais, de plus, ils peuvent être entourés de cordes, de chaînes, de liens divers qui suggèrent la puissance de la matière invisible qu’ils contiennent. Ces objets sont essentiels dans les activités des pratiquants vaudou. En plus de dire qu’il y a une force à retenir (la force des autres, leur âme, une divinité, etc.), ils témoignent de la peur d’être asservi (la fameuse « zombification ») profondément ancrée dans la culture haïtienne née de l’esclavage.

Laurent Cennamo

Tél : +41 (0)22 418 45 50, www.ville-ge.ch/meg
Publications : Musée d’ethnographie de Genève
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