Lausanne, Fondation de l’Hermitage : Victor Hugo

Magnifique exposition des “dessins visionnaires“ de Victor Hugo, qui atteste des multiples talents de l’écrivain.

Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 19 mai 2008

par Sarah CLAR-BOSON

Un écrivain qui dessine, tout comme un peintre qui écrit, suscite généralement quelque méfiance, voire davantage ; on s’attend parfois à trouver dans le génie de l’un la maladresse de l’autre, et vice-versa (n’est pas William Blake, Antonin Artaud ou Henri Michaux qui veut). Ou alors, les limites de l’une des deux disciplines éclaire l’immensité de l’autre.

Victor Hugo, le géant romantique, a longtemps pratiqué le dessin sans velléité d’artiste revendiquée. Si l’œuvre littéraire est immense, son ombre envahissante n’écrase en rien la dimension profondément audacieuse et originale de l’œuvre graphique, et c’est là l’une des riches facettes de cette exposition tout simplement extraordinaire, au sens littéral comme esthétique du terme. A travers un ensemble de 90 dessins, essentiellement à la plume et lavis, l’univers de Victor Hugo se pare d’une nouvelle et captivante fascination, si le spectateur sait lâcher prise.

Illusions d’optique
Réalisées en grande majorité durant l’exil forcé d’Hugo dans les îles anglo-normandes de Jersey et Guernesey, ces œuvres constituent une fenêtre largement ouverte à l’art de la suggestion, où l’imagination fleurit et embrasse une liberté illimitée. Hugo semble abhorrer l’achevé, et adorer l’inachevé, l’insaisissable. Le mélange de technique de plume et lavis se met alors au service de véritables illusions d’optique, conduisant à donner corps (quoique éthéré) à de véritables mirages. De même, le clair-obscur, instinctivement maîtrisé, sert à révéler le sens caché de ces images, de ces visions. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : Hugo dessine comme il plonge en lui-même, aux confins de la conscience, aux portes de l’inconscience. Ses œuvres traduisent le tumulte intérieur, un chaos savamment ordonné, si l’on ose l’oxymore. Cette frénésie créatrice s’appuie aussi sur le hasard, qui souvent guide la structure et la composition de ces dessins, tels le « coup de dés » de Mallarmé. Pas étonnant dès lors que les surréalistes aient été particulièrement sensibles à ces explorations tournées sur elles-mêmes.

Pour qui a un jour eu la chance de visiter la stupéfiante maison de Hauteville House, à Guernesey, l’expérience est tout aussi troublante et participe de cette plongée dans un univers onirique, étrange, surnaturel et souvent oppressant, tant le bric-à-brac à la fois délirant et effrayant de cette curieuse demeure coupe le souffle. Osons le dire, la météo souvent hostile de Guernesey porte d’ailleurs au repli sur soi, et à l’entretien d’une vie intérieure aussi riche que possible sous peine de plonger dans le spleen, voire pire. Hauteville House est la parfaite illustration de ces explorations souterraines, sur tous ses étages, sauf un : le dernier étage, avec cette immense baie vitrée, lumineuse, où l’on imagine aisément Hugo respirer au grand air en contemplant la mer houleuse, avant de se remettre au travail sur les pages noircies de ses manuscrits ou de ses dessins. Dans sa substance, Hauteville House donne le sentiment d’appartenir à une mythologie hugolienne hallucinante, qui s’auto-alimente et fonctionne en autarcie, et qui n’est pas sans rappeler avec insistance le délire d’un certain Louis II de Bavière.

Métaphore
Et si le dessin était pour Victor Hugo une métaphore du verbe et de ses infinies combinaisons ? Le dessin, chez lui, n’entre jamais en conflit avec la production littéraire, ni ne se substitue à elle. On trouve ainsi deux types de graphisme chez Hugo : d’une part, le dessin précis à la plume, qui sert d’écho à la description littéraire, et donne par exemple corps à des bourgs médiévaux, souvent en ruines, au lyrisme romantique évident et qui rappelle, plus proche de nous, les visions d’un John Howe illustrant le Seigneur des Anneaux de Tolkien. Le bourg représente la synthèse du haut et du bas, de l’élévation au milieu des ténèbres, le support idéalisé de l’irréel, de l’imagination au service de la création. D’autre part, le lavis, étalé, fluide, spontané, permettant toutes les nuances, et profondément évocateur, qui lui, sert de miroir à la poésie. Le lavis, dans ces compositions quasi monochromes, se confond avec l’océan, tandis que les architectures de pierre requièrent une précision graphique certaine.

Ambiance irréelle
Le rêve et la vision servent de prolongement nécessaire à la conscience de l’écrivain. Le cauchemar se met ainsi par exemple au service de la politique et de la morale (comme l’illustre l’impressionnant Pendu, de 1854, dénonciation explicite de la barbarie de la peine capitale). L’ombre et la lumière, qui sont le pivot de ce basculement incessant entre raison, intellect et imagination, articulent tous les dessins de Hugo. Elles seules peuvent suggérer la dualité humaine, le Bien et le Mal, le Beau et le Laid. Presque tous les paysages, fictifs ou réels (comme ceux réalisés après ses voyages le long du Rhin ou en Suisse), sont nocturnes, ou baignés dans la nuit, avec un ou deux éléments distinctifs éclairés par des coups de projecteur.

Cette ambiance irréelle rappelle d’ailleurs étrangement certaines gravures de la Crucifixion par Rembrandt et leur ambiance surnaturelle. Et là, tel Léonard de Vinci, qui s’émerveillait de pouvoir lire des formes diverses dans les contours d’un nuage ou les aspérités d’un mur, Victor Hugo expérimente inlassablement, ici à travers le hasard d’une coulure du lavis sur le papier, là d’un pliage donnant forme à un chandelier ou une décoration baroque, et excelle dans la déstabilisation de notre propre vision, qui s’ouvre et plonge avec délectation dans l’inconnu.

Sarah Clar-Boson

Victor Hugo, Dessins visionnaires,, Fondation de l’Hermitage, Lausanne, jusqu’au 18 mai 2008.