Opernhaus, Zurich
Zurich : “Intermezzo“

Grand succès public pour la production de cet œuvre de Richard Strauss.

Article mis en ligne le avril 2008
dernière modification le 2 mai 2008

par Eric POUSAZ

Richard Strauss aimait à se mettre en scène dans ses œuvres. L’opéra Intermezzo est le volet lyrique de la Sinfonia Domestica dans lequel le compositeur imagine (ou se remémore) un malentendu qui faillit pousser sa femme au divorce…

Le livret, assez verbeux, a été écrit par le musicien lui-même. On y fait la connaissance du couple Storch (Cigogne en allemand) dont le mari, un compositeur célèbre, s’apprête à partir à la capitale pour y diriger une de ses œuvres. Sa femme est à la fois inquiète de le laisser partir seul, car elle est possessive, et heureuse de savoir son époux au faîte de la gloire. Pendant son absence, elle flirte sans trop de remords avec le jeune rejeton désargenté d’une famille noble jusqu’au jour où elle reçoit une lettre adressée par erreur à son mari ; écrite de la main d’une femme de petite vertu, cette missive promet au célèbre chef d’orchestre un rendez-vous galant à l’issue de son concert. Sans s’enquérir plus avant, Mme Storch court chez le notaire demander le divorce. Lorsque l’époux revient au domicile conjugal avec les preuves de son innocence, elle tarde à lui accorder son pardon avant que tout ne se termine dans une atmosphère d’harmonie retrouvée.

« Intermezzo », avec Rod Gilfry et Christiane Kohl.
Copyright Suzanne Schwiertz

Symphonie
Sur ce canevas plutôt ténu, Strauss compose une véritable symphonie avec voix obligées : l’orchestre y tient le rôle principal alors que les chanteurs, souvent condamnés au parlando, brodent quelques motifs mélodiques qui s’insèrent discrètement dans la trame instrumentale. Seuls quelques intermèdes orchestraux développés avec art sur des motifs entendus précédemment dédommagent l’auditeur frustré de se trouver confronté à un opéra sans véritables grands airs. Du coup, on comprend le relatif oubli dans lequel est tombé cette partition moderne de ton, mais aussi incroyablement exigeante pour l’auditeur.
La réalisation zurichoise ne joue pas la carte du folklore. Les nombreux lieux où se déroule l’action (piste de ski, auberge paysanne avec musiciens bavarois, tripot où se réunissent les joueurs de skat, …) sont évoqués succinctement par un lieu circulaire impersonnel et vide de toute décoration. Une scène tournante permet aux techniciens d’ajouter à chaque rotation un élément symbole du lieu où se déroule telle ou telle scène sans imposer une quelconque rupture dans le déroulement du spectacle. Jens Daniel Herzog obtient des chanteurs un jeu scénique d’une précision admirable qui les transforme en vrais acteurs de théâtre. Son interprétation est plutôt désabusée, comme en témoigne une scène finale d’anthologie où, derrière la réconciliation de façade, pointe déjà une prochaine scène de ménage qui promet d’être encore plus violente que celle à laquelle on vient d’assister.

Distribution
Peter Schneider dirige cette partition avec un amour du détail ciselé qui sied bien à un orchestre qui fréquente assidûment ce type de langage musical depuis de nombreuses saisons. Le jeu des musiciens, tour à tour somptueux ou acerbe, raconte l’histoire avec plus de précision que les tournures plutôt tarabiscotées du texte. La distribution est dominée par la figure de Storch croquée par un Rod Gilfry certes pas toujours au meilleur de sa forme vocale mais parfaitement apte à rendre justice à la complexité d’une personnalité dominée par un égocentrisme encombrant. Son épouse est vue comme une harpie ‘piaillante’ par une Christiane Kohl à qui manque à peu près tout ce qui fait les grands sopranos straussiens (aigus de lait, ligne de chant sensuelle…). Cette chanteuse nous sert un cocktail fait de cris hystériques, d’interjection acides et de quelques notes détimbrés qui concourent à rendre insupportable ce personnage de dragon domestique dont on se demande bien pourquoi il est l’objet d’un amour aussi inconditionnel. Roberto Sacca, en jeune noble au timbre séducteur, et Martine Welschenbach, en soubrette qui sait garder sa dignité et son quant-à-soi face à une maîtresse aux exigences contradictoires, complètent avec bonheur une distribution où les voix masculines (Ruzben Drole en Notaire, Pavel Daniluk en Chanteur d’Opéra et Volker Vogel en Chef d’orchestre Stroh) l’emportent largement sur les voix féminines.
Grand succès public pour la production d’un ouvrage pourtant condamné à faire définitivement partie de ces titres qui végètent dans l’ombre du grand répertoire…

Eric Pousaz