A propos de {La jeune fille et les loups} de Gilles Legrand
Entretien : Gilles Legrand

Le réalisateur Gilles Legrand nous dévoile, avec force détails, les coulisses de cette aventure.

Article mis en ligne le avril 2008
dernière modification le 1er mai 2008

par Firouz Elisabeth PILLET

Le deuxième long métrage de Gilles Legrand, initialement producteur, sort sur les écrans : La jeune fille et les loups jouit d’une belle distribution : Laetitia Casta, Jean-Paul Rouve, Stefano Accorsi, Michel Galabru, Patrick Chesnais.

A l’issue de la Grande Guerre, Angèle, 20 ans, est déterminée à devenir la première femme vétérinaire. Se heurtant à un monde professionnel rivé dans son machisme, elle sera l’objet d’une rivalité sans merci entre son promis, un industriel visionnaire mais sans scrupule, et un homme simple, retiré dans la montagne, près des loups et préservé de la folie humaine. Angèle va exploiter au mieux cette rivalité pour atteindre son véritable objectif : sauver les loups. A l’origine du projet, il y a le poème « La mort du loup » d’Alfred de Vigny, où l’auteur décrit avec romantisme l’extraordinaire stoïcisme du loup face à sa mort infligée par l’homme.
De passage à Genève, Gilles Legrand nous dévoile les coulisses de cette aventure dont il est sorti exténué.

Comment est né ce projet ?
Après Malabar Princess, j’avais envie d’essayer de refaire un film populaire, au sens noble du terme, et de tourner à nouveau dans cette nature de montagne que j’affectionne particulièrement. Il y a trois ans j’ai vu André Dussolier au théâtre qui disait des textes dont la célèbre « Mort du Loup » d’Alfred De Vigny. J’ai souvenir d’une émotion particulière en retrouvant ces vers que je connaissais depuis l’enfance. L’extraordinaire stoïcisme du loup face à sa mort infligée par l’homme, le romantisme de Vigny... et ce fut le déclic ! Faire un film avec des loups en montagne. Au-delà de la fascination et la passion que je pouvais avoir pour cet animal, son organisation sociale si particulière, sa nature libre et sauvage, il y a aussi les invraisemblables fantasmes, mythes et croyances qui lui sont attachés. L’idée amusait Philippe Vuaillat, mon co-scénariste, nous nous sommes mis à faire des recherches et à étudier le loup. La bête est «  attachante et foisonnante », mais il est certainement plus facile d’écrire sur le sujet que de travailler avec ... !
Je voulais souligner son éradication planifiée pendant près de trois siècles de traques incessantes, pour aboutir à l’extinction de l’espèce en France et dans la plupart des pays d’Europe occidentale après la première guerre mondiale, pensée et vécue comme la maîtrise impérieuse de l’homme sur la nature... Cela a donné envie d’imaginer, de manière romanesque en prenant toute liberté par rapport à l’Histoire, le destin de la dernière meute de loups vivants en France en 1925, à travers un hommage à la première femme vétérinaire en France et son combat romanesque. En fait, les derniers loups « recensés » ont été abattus dans le Limousin, mais nous avons transposé notre histoire dans les Alpes, puisque c’est là qu’ils sont revenus naturellement en 1992, dans les monts du Mercantour, ignorant les frontières, en provenance d’Italie (un des rares pays dont les populations avaient su vivre en harmonie avec l’animal) une fois protégés par les conventions internationales. Ce drame a une résonance actuelle avec ce qui se passe dans les Pyrénées avec les ours.

« La jeune fille et les loups »

Mêlant l’Histoire avec l’histoire, il fallait aussi mêler les loups avec les hommes, d’où la jeune fille ?
Je n’avais pas l’intention de faire un film strictement animalier, le travail avec les comédiens étant ce qu’il y a de plus excitant à mes yeux dans la réalisation. 
Très vite est apparu le désir de croiser le destin des loups avec celui d’une jeune femme en avance sur son temps, le désir aussi d’explorer la psychologie féminine. Et de la confronter à d’autres « loups », un industriel visionnaire et sans scrupule – Emile Garcin –, un aventurier fantasque et baroque – le comte Zhormov –, et un homme simple et lunaire – Giuseppe. Sans compter son père, son parrain, Anatole le mécanicien et tous les autres mâles qu’elle croisera tout au long de son histoire.
Une jeune femme confrontée à une large représentation de la gent masculine, peu encline à lui céder de la place à l’époque ! Nous lui avons aussi très vite confié un objectif impossible pour une jeune femme en 1924 ; Vétérinaire... À cette époque l’accès à l’école vétérinaire était exclusivement réservé aux garçons. La première femme intégra l’école de Lyon en 1931. J’ai moi-même lamentablement échoué dans cette voie à dix-huit ans, avant de trouver un premier emploi dans le cinéma. C’est donc aussi un clin d’œil à mon parcours personnel.

Votre film s’inscrit dans le discours ambiant de prise de conscience écologique ; était-ce une de vos motivations ?
Nous avons préféré un récit sous la forme d’un conte initiatique, à une époque où nos personnages ne pouvaient avoir de réelle conscience écologique déclarée. Ils se laissaient ainsi guider uniquement par leurs conflits, leurs intérêts, leurs passions, leurs convictions. Il y a donc à la fois une dimension de conte pour les plus jeunes et aussi une réflexion plus sombre sur notre comportement qui j’espère, intéressera un public plus mature. Et ça me permettait aussi de garder ce parfum doux-amer du mélange de tragédie et de comédie que j’avais déjà adopté dans Malabar Princess, car ce mélange me semble le plus représentatif de la vie. Mais j’ai conscience de la difficulté et du risque du mélange des genres. Particulièrement sur ce film qui oppose deux univers, celui de Giuseppe, en haut, plutôt « romantique » pour schématiser, et celui d’Emile Garcin particulièrement cynique et cruel, en bas. Je crois que c’est un des paris de ce film, et j’aimerais que les spectateurs se laissent agréablement surprendre par mes contre-pieds permanents.

Le film de Véra Belmont, Survivre avec des loups, sort simultanément au vôtre sur les écrans : la réalisatrice se plaignait de la difficulté de tourner avec des loups. Quelle a été votre expérience ?
Le film de Véra Belmont est, en effet, sur les écrans en même temps que le mien mais il s’agit d’un pur hasard. A la différence de son film, où les loups font une courte apparition d’une vingtaine de minutes, ils sont omniprésents dans mon film. Je n’avais pas complètement mesuré la difficulté, surtout celle de tourner avec les animaux. Nous étions dans un film d’époque, avec un tournage en montagne, sur plusieurs saisons, et avec toutes sortes d’animaux, mais surtout des loups qui sont probablement les plus complexes à gérer. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces animaux ne sont que très ponctuellement utilisés au cinéma au regard de la fascination qu’ils exercent sur l’homme. 
Nous avons effectivement accumulé les difficultés mais si on veut proposer au spectateur quelque chose de différent de l’offre de la télévision ou d’un cinéma plus conventionnel, on se doit d’essayer de faire du spectacle. Et puis c’est une de mes spécialités... toujours me lancer dans ce que je ne maîtrise pas ! Ce qui procure une énorme satisfaction quand on en voit le bout...
Très en amont, j’ai rencontré Pierre Cadéac, un des dresseurs d’animaux pour le cinéma qui a aussi travaillé sur le film de Véra Belmont, et dont j’appréciais l’approche et les méthodes de travail pour qu’il supervise tous les « problèmes » animaliers. Il ne possédait lui-même que quelques louveteaux, et on a donc décidé d’aller chercher aux Etats-Unis et au Canada les spécialistes du loup... Un certain Steve Martin a regroupé six dresseurs et quatorze loups tous plus magnifiques les uns que les autres. Nous avons fait venir toute cette équipe en France (énormes difficultés d’importation et de transport d’animaux protégés !) en ayant bien pris la précaution de faire valider par chacun un storyboard détaillé de chaque séquence mettant en scène les loups. A grands frais pour le budget du film, tout ce petit monde s’est installé dans la ferme de Pierre Cadeac et là, il y a eu un véritable choc culturel. L’équipe américaine était entièrement au service de ses animaux et très peu au service du film, refusant toute assistance vétérinaire, toute présence de technicien sur le plateau, tout conseil de Pierre Cadéac... Un véritable cauchemar pour moi et pour l’équipe technique. Très vite nous avons compris que nous n’arriverions pas au bout du film de cette manière. Nous avons tourné les scènes nécessaires avec loups nord-américains, en décors reconstitués, et on a fini par renvoyer tout ce petit monde chez eux au deux-tiers du tournage. Nous avons cherché des solutions de secours avec d’autres loups vivants en France. Nous avons teint et maquillé des animaux pour qu’ils prennent le relais des Américains. Les scènes tournées avec leurs loups américains en studio sur fond bleu, avec des positions et des attitudes simples, ont servi ensuite dans des plans truqués numériquement...
Et nous avons surtout été sauvés par un jeune prodige, un des louveteaux de Pierre Cadéac qui avait grandi entre- temps, un loup noir dénommé Mako qui s’entendait particulièrement bien avec Lætitia et Stefano.
Nous avons également utilisé des loups factices, de nombreux trucages numériques pour mettre en contact animaux et acteurs, ou animaux et décors dans des situations périlleuses. J’ai conscience de la violence de certaines images, mais bien évidemment nous n’avons pas maltraité les animaux sur ce film. 
Enfin il faut tourner énormément pour obtenir les plans souhaités et avoir une patience de moine quand on exige des animaux des expressions anthropomorphiques. Il y a donc un gros travail de montage aussi bien sur l’image que sur le son. Cette expérience m’a appris que le fossé culturel entre l ‘Europe et le continent nord-américain est immense.

« La jeune fille et les loups »

Et les acteurs ?
Lætitia Casta avait toutes les qualités que je souhaitais pour Angèle, cette détermination alliée à une vraie fraîcheur. Elle avait très envie de faire le film et elle a loyalement accepté le jeu des essais. J’aime son côté instinctif, fonceur. Je m’y retrouve. Sur le tournage, elle s’est en plus révélée d’un très grand courage. Je trouve qu’elle apporte à son personnage bien sûr une beauté mais aussi un élan, une conviction et une sincérité ingénue. 
En écrivant le personnage d’Emile Garcin, je pensais à Jean-paul Rouve. On a tous en mémoire le salaud d’anthologie qu’il campe dans Monsieur Batignole et je savais qu’il pourrait jouer Emile avec toutes les facettes que le rôle exige en plus. Jean-Paul ne craint pas d’endosser des rôles ingrats, peu reluisants. C’est un amoureux éconduit, un homme en souffrance écrasé par son père mais qui s’avère malgré tout un visionnaire industriel. Vis-à-vis des loups, il est le bras armé d’une éradication programmée, politiquement décidée. Emile approuve cette prise de contrôle absolu de l’homme sur la nature. Ecrire ce personnage de « beau fumier » était assez jouissif. Jean-Paul a tout de suite accepté, je savais qu’il donnerait toute sa dimension au personnage, jusque dans ses failles. Jean-Paul n’a pas peur de jouer, il ne cherche pas à sauver son personnage, il le prend tel qu’il est et il l’incarne en assumant sa part d’ombre. Je sais qu’il n’y a pas grand-chose à sauver chez Emile mais j’aime beaucoup ce personnage...

Quant à Stefano Accorsi, il est peu connu chez nous par rapport à sa filmographie transalpine. Il m’a impressionné. J’avais peur du personnage de Giuseppe. Il nécessitait une véritable composition pour le faire exister. Même si le lien existe, il n’est pas la bête de la belle, ni Quasimodo ni Ugolin. Il a sa propre originalité. Au départ, j’avais hésité à choisir Stefano parce que je le trouvais trop... normal ! Mais sa qualité de jeu et ce qu’il a apporté à son personnage m’ont vraiment séduit. On l’a abîmé, grimé, enlaidi. Je l’ai un peu guidé vers ce côté lunaire, étrange, allégé mais pas idiot. Je pense sincèrement qu’il a transcendé le personnage par son travail d’acteur, sa réflexion, ses suggestions sur le plateau, sa gestuelle. Je me suis fait surprendre et je pense que ce rôle va lui ouvrir de nouvelles portes.

Michel Galabru signe son grand retour au cinéma puisqu’il est aussi présent dans le film de Dany Boon ?
Peut-être Michel Galabru ressent-il le besoin d’être très présent sentant les ans passer. J’ai une affection toute particulière pour les acteurs qui ont bercé ma jeunesse... J’ai découvert Michel Galabru, non seulement pendant le tournage mais aussi en-dehors. Au-delà de son jeu, c’est un homme extrêmement touchant, subtil. J’ai été ému par la fragilité de cet acteur. Même s’il semble toujours exercer son art avec une incroyable aisance, on sent qu’il travaille, qu’il cherche en permanence. Il doute. Son humilité est impressionnante. Et puis franchement, accepter de jouer un vieillard aphasique... chapeau bas Monsieur Galabru !
Patrick Chesnais est un comédien très doué. Il était pour moi assez évident. Il véhicule aussi bien le tragique que le comique. Il a le sens du texte, avec une sensibilité à fleur de peau, pétri de doute. C’est une matière ardente, une humanité. Lorànt Deutsch c’est la générosité, l’enthousiasme. Il mérite une mention toute particulière. Il jouait au théâtre et il a chèrement négocié sa liberté pour venir faire Anatole. Le rôle n’est pourtant pas essentiel à sa carrière... Il apporte beaucoup de gaieté au film. J’aimerais bien le retrouver rapidement. Miglen Mirtchev incarne le comte Zhormov. C’est un comédien bulgare que j’ai découvert au casting et il a su emmener son personnage au-delà de son apparence truculente. Preuve en est qu’il existe beaucoup d’acteurs talentueux au-delà de la notoriété... 
Le film est également plein de rôles plus discrets mais essentiels, comme ceux tenus par Didier Benureau ou Urbain Cancelier et bien d’autres... J’aime beaucoup le travail avec les seconds rôles, ils ont moins de temps pour exister, ils doivent alors s’imposer immédiatement, ce qui n’est pas aisé.

Comment vous sentez-vous au sortir de ce tournage ?
J’ai connu de vrais moments d’exaltation, mais j’avoue être sorti de ce tournage épuisé. Sans doute suis-je allé à la limite de mes compétences avec ce projet. J’étais pourtant très bien entouré à tous les postes et à toutes les étapes de la production. Avec un petit bémol pour les dresseurs américains... Nous avons très souvent cumulé les difficultés. Nous avions une équipe et des moyens importants, donc un cadre budgétaire à respecter, des animaux et des dresseurs qui n’en font qu’à leur tête, pas mal de caprices météo, un tournage en montagne, plusieurs saisons, beaucoup de séquence dans la neige... Ce tournage a été très éprouvant, j’espère que le public sera au rendez-vous. J’ai plus confiance dans le public de Genève et de la France provinciale que le public parisien qui aura la critique prompte et facile, mais pas forcément fondée.

Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet