Festival international de films de Fribourg
Fribourg : Festival international de Films

Après une programmation 2008 riche et variée, la 22e édition du FIFF a décerné « Le Regard d’Or » à « Flower in the Pocket » du réalisateur Liew Seng Tat.

Article mis en ligne le avril 2008
dernière modification le 1er mai 2008

par Firouz Elisabeth PILLET

Tout curieux qui y est allé une fois en devient un inconditionnel qui ne manque pour rien au monde ce rendez-vous annuel avec les cinémas du Sud. Le FIFF (Festival international de films de Fribourg) met un point d’honneur à proposer un cinéma d’invention et de poésie comme expression d’une liberté conquise – parfois à grands cris et dans le sang.

En sortant des repères balisés et des écritures conventionnelles du cinéma occidental, ces films demandent du spectateur une disposition à être surpris, sollicité, voire troublé par des images, des histoires et des idées qui peuvent être gênantes pour le public ménagé des salles de cinéma calfeutrées de l’hémisphère nord. Depuis sa première heure, le FIFF contribue à la diffusion d’un « autre regard » et donc à une meilleure compréhension des différentes réalités culturelles et sociales du monde – un rappel urgent et primordial à l’heure où soufflent divers mouvements d’extrême droite en Europe. Dans ce domaine, le FIFF est l’événement de référence en Suisse et s’est d’ores et déjà fait une bonne renommée sur la scène internationale.

« Flower in the Pocket » du réalisateur malaisien Liew Seng Tat
“ Le Regard d’Or “ 2008.
Photo Pierre-Yves Massot/Charly Rapp

Pour cette 22e édition, qui s’est déroulée du 1er au mars 2008, le FIFF a frappé un grand coup dès son ouverture samedi soir en proposant le film du cinéaste sud-coréen Lee Chang-dong Secret Sunshine qui a marqué le dernier Festival de Cannes. Une centaine de films, essentiellement d’Asie et d’Amérique latine, a été présentée. Comme le veut la tradition, le Conseil fédéral était représenté à la cérémonie d’ouverture. Cette année, c’est Micheline Calmy-Rey qui a honoré le FIFF de sa présence. La conseillère fédérale aura partagé sa journée de samedi entre Bâle, où elle devait assister au sacre du Fribourgeois Christian Levrat à la tête du PSS, et Fribourg. C’est bien connu : tout bon politicien doit avoir le don d’ubicuité.
Revenons au septième art : treize longs métrages de fiction et documentaires, pour la plupart réalisés par de jeunes cinéastes, étaient en compétition pour le "Regard d’Or", grand prix du festival. Un vent nouveau souffle sur la cité fribourgoise, et pour cause : selon sa philosophie, le nouveau directeur artistique Edouard Waintrop est « bien décidé à en finir avec l’approche restrictive des films dits du Sud. » Pari réussi pour ce baptême !
Edouard Waintrop…Cette signature vous est familière ? En effet, le nouveau directeur artistique du FIFF a signé moult articles dans les colonnes de Libération pendant de nombreuses années. Cet habitué des festivals de cinéma, tant en Europe qu’ailleurs, est bien placé pour tenir la barre du navire : ses critiques cinéphiliques sont légions et le Sud n’a plus de secrets pour lui. Il souhaitait insuffler un air nouveau sur le festival pour corriger la vision quelque peu surannée que le public peut se faire sur les films dits du Sud : « J’ai souhaité élargir la programmation des films du Sud à des registres moins habituels, comme des films d’actions ou romantiques. Le terme même de films du Sud – selon moi - ne convenait pas. Si on veut s’ouvrir à ces cinématographies de pays lointains, il faut s’ouvrir à tous les genres et à toutes les possibilités que ces films offrent. Les films du Sud, ce n’est pas un seul genre, il y a des films policiers, des films sentimentaux, il y a toutes sortes de films. Les films du Sud, c’est une appellation géographique qui, d’ailleurs, ne correspond plus beaucoup à la réalité. »

« El Camino », de Ishtar Yasin
Photo Pierre-Yves Massot/Charly Rapp

Ses chevaux de bataille figuraient au programme : le Sud, sous tous rapports, les révolutions et mouvements de gauche, l’amour…Des problématiques intrinsèques à tout soixante-huitard authentique. Les trois "Panoramas" se déclinent par thème : le polar, l’amour, la révolution. Ce dernier rendra hommage au cinéaste français René Vautier, vétéran de la lutte anticolonialiste.
Dans le monde entier, de Buenos Aires à Hong Kong, le film noir permet de révéler des vérités souterraines. La programmation a mêlé films anciens et d’autres très récents. A noter les projections d’un Kurosawa (Entre le ciel et l’enfer) ou de films plus récents mais tout aussi excellents, tels Lady Vengeance (dernier volet de la trilogie de Park Chan-wook après Old Boy), Memories of Murder (du même réalisateur que The Host), ou encore Mad Detective (Johnnie To). Et l’amour, à travers treize films (réalisés de 1974 à 2007) qui déclinent ce thème différente, s’immergeant dans ce sentiment complexe. Sur le grand écran, on crie, on murmure, on soupire au rythme de ce sentiment souvent cruel et ravageur, voire destructeur, parfois romantique et sensuel.
Le FIFF a rappelé les dernières convulsions révolutionnaires des années 60 et 70 : Mai 68, la critique de la société de consommation… Mais aussi le guévarisme en Amérique latine, la Maoisme, la guérilla naxalite en Inde. Edouard Waintrop de préciser : « Par ce festival, nous tentons de sensibiliser le public à la problématique de ces films. Ce serait normal que l’on retrouve ces films dans la programmation normale les salles mais je crois que l’on est encore assez loin de cette objectif. »
Moment fort du festival : le réalisateur et producteur Walter Salles parlera de sa vision du Road Movie depuis ses origines et le mouvement identitaire jusqu’à l’errance forcée. Le public pourra suivre le jeune Che dans ses Carnets de voyage. Le Brésilien travaille actuellement à une adaptation de On the road de Jack Kerouac.

« Sentier tropical », du réalisateur brésilien Andrade Joaquim Pedro
Photo Pierre-Yves Massot/Charly Rapp

A la tête de la manifestation pour la première fois, le directeur reste tire le bilan de cette édition tout en restant critique sur ce qui reste à faire : « Le bémol de cette édition, c’est la programmation dans un multiplex de Fribourg, Capciné. Il y a deux raisons à cela : la première, les habitudes sont les habitudes. La nouveauté surprend et le public a peine à suivre. La deuxième : nous n’avons pas su investir, à ce niveau-là, les nouveaux lieux nous-mêmes. Il y a encore des améliorations à apporter et c’est pour cela que je reste encore un an de plus. C’est pour améliorer encore plus le festival.  »
Le critique français envisage de poursuivre l’expérience, bien décidé à apporter amélioration et renouveau au FIFF. Le public suisse l’a séduit par son ouverture d’esprit et sa spontanéité « Ce qui m’a surpris en Suisse, c’est la curiosité extraordinaire des spectateurs, ainsi que la chaleur des festivaliers quand ils sortent d’un film qui leur a plu, et qui viennent volontiers discuter avec les réalisateurs et le programmateur, c’est-à-dire le directeur artistique, c’est-à-dire moi. J’ai eu des conversations assez passionnantes avec des gens de tous les âges et de toutes les conditions et qui m’ont obligé à préciser mes futurs objectifs et les futurs objectifs du FIFF. »
Le mot est lâché : le nouveau directeur artistique a pris goût à la crème de Gruyère et reste encore pour la prochaine édition ; les festivaliers redécouvriront une programmation concoctée par ses soins. Cependant, un déménagement à Fribourg n’est pas à l’ordre du jour pour Edouard Waintrop qui continuera à parcourir les festivals du monde.

Firouz Elisabeth Pillet