Théâtre de l’Arsenic, Lausanne
Lausanne, Arsenic : “Faust“ reloaded

L’Arsenic propose une adaptation des deux Faust de Goethe signée Mathieu Bertholet.

Article mis en ligne le mai 2008
dernière modification le 8 juin 2008

par Bertrand TAPPOLET

Adaptation revisitée et enrichie d’autres matériaux des deux Faust de Goethe signée Mathieu Bertholet, Faust 08 évoque une ombre majestueuse. Mais aussi la banalisation d’un personnage dont la réputation finit par occulter la réalité.

La création mise en scène par Anna Van Brée nous parle sans doute en creux de la vie de Goethe, inquiète, marquée par le tourment. Elle correspond à plusieurs interrogations qui le travaillent et déterminent l’ensemble de son action, plurielle dans le monde. Son Faust fournit sans doute quelques hypothèses de réponse. « Qui suis-je ? Qu’est-ce qu’être poète ? » Ces deux questions rempliront son existence. Car, à ses yeux, la poésie s’envisage comme la confrontation avec le monde, dont il s’agit de trouver la clef afin de percer le mystère des choses. Anna Van Brée avoue avoir souhaité avec Mathieu Bertholet « se concentrer surtout sur le trajet du personnage Faust. On a supprimé beaucoup des réflexions et des parties de texte où Goethe fait des digressions thématiques et stylistiques. »
Plus qu’un personnage littéraire du passé, Faust est la figure mythique la plus souvent reprise dans les littératures modernes — en fait le seul mythe, peut-être, où l’homme contemporain reconnaisse volontiers son image. Tout le monde connaît l’opéra de Gounod ou le drame de Goethe. Mais Faust et son histoire résument ou symbolisent l’homme du XXe siècle, l’homme occidental du moins. À en croire Van Brée le personnage lui-même demeure, dans son inachèvement et ses contradictions mêmes, une énigme : «  On ne sait pas vraiment ce qu’il cherche, vers quoi il tend ; les raisons du pacte avec Méphisto restent obscures. Que veut-il obtenir et qu’est-ce qu’il n’obtient pas ? La manière dont Faust meurt est mystérieuse. Pourquoi est-ce Méphisto qui gagne le pacte ? » Faust incarne-t-il ce culte exaspéré et désespéré parfois d’une vie pleine sans limites, sans trêve et sans loi ?
 

Art et politique
Avec Mephisto rien qu’un acteur monté par Anne Bisang, Mathieu Bertholet s’est intéressé à la figure de Gustav Gründgens (alias Hendrik Höfgen), acteur de théâtre promis à un bel avenir dès les années vingt et resté en Allemagne sous le national-socialisme. Gründgens a développé tôt un rapport cathartique à son métier, qui lui permet de s’émanciper sur scène des tourments et des gouffres d’une âme toute de noirceur tendue. D’Ariane Mnouchkine et de son adaptation réalisée pour le Théâtre du Soleil en passant par la transposition pour le cinéma d’Istan Szabo et le magistral Mefisto for Ever de Tom Lanoye présenté au Festival d’Avignon en 2007 notamment, ces nouvelles écritures forment comme des palimpsestes à partir de l’œuvre de Klaus Mann, Mephisto. Elles rendent bien compte, chacune selon ses modalités propres, de la double théâtralisation, celle du plateau et celle de la scène politique et du va-et-vient entre ces deux champs de représentation. Dans sa mise au jour des liens multiformes, des rapports d’attraction-répulsion entre l’artiste et le pouvoir, Mann dépeint un comédien que son cabotinage mine, hanté par une incompressible névrose de séduction et travaillé par un égotisme qui le sèvre d’amour. 
Cette manière de lier art et politique est également au cœur de Faust 08 : « On essaie de comprendre et de construire le parcours de Faust à travers une deuxième lecture, celle de Règles pour le parc humain de Peter Sloterdijk, qui traite de la question de l’humanisme, précise Anna Van Brée, qui est aussi l’une des plus inspirées costumières pour le théâtre de notre région. Pour nous, le personnage de Faust questionne la pensée humaniste : il est érudit, professeur, intellectuel, chercheur, et met son savoir à la disposition de l’humanité pour l’aider. C’est un bel exemple d’humanisme. C’est là que l’on rattache Faust au texte de Sloterdijk qui interroge les faillites de l’humanisme, qui s’interroge sur la récupération des idéologies produites comme celle du nazisme. Faust met aussi en perspective cette question : jusqu’où la pensée humaniste peut nous mener et quelles sont les atrocités qu’elle a produites ? »

Tissages
À une réécriture de fragments issus du Faust, Mathieu Bertholet a joint ses propres réflexions à celles du Sloterdijk qui s’interroge : quelles seront les modalités de l’auto-éducation nécessaire de l’Homme, au XXIe siècle et ceux à venir, et ne doit-il pas dès lors s’en inquiéter, ou du moins s’en interroger ? Si nous rencontrons ici la notion de « multiplicité » développée par Gilles Deleuze, on retrouve aussi dans cette démarche de tuilage et de mise en échos de textes l’esprit de la dernière missive que Goethe ait écrite avant sa mort, adressée à son ami, le linguiste et philosophe Wilhelm von Humboldt, en 1832. Elle évoque, au sujet de la création poétique, l’image du métier à tisser : « Ouvrons Faust, tout d’abord. Méphistophélès parle. Car notre machine à penser est comme un métier où l’on tisse : un coup de pied fait plus de mille fils sur leur lice ; la navette vole et revient ; le fil passe, l’on ne voit rien et pour que l’oeuvre s’accomplisse mille noeuds ne forment qu’un lien. » Ces vers apparaissent à l’époque du Sturm und Drang et de la genèse du premier Faust. Le désir de savoir de Goethe hésitant ainsi dans les années 70 entre trois facultés n’est que la caricature de l’appétence de sapience insatisfaite de Faust et de son désir de vie plus intense. Le concept de parc a été forgé par Platon pour son « dialogue » le Politique. Avec Sloterdijk et pour certains de ses détracteurs, nous ne sommes parfois pas éloignés de la thèse selon laquelle les hommes sont des animaux parmi lesquels certains sont éleveurs et les autres élevés — une pensée qui fait partie du folklore pastoral en Europe depuis les réflexions de Platon sur l’éducation et sur l’État. « L’humain est une créature qui se soigne et qui se protège. Peu importe où il habite, il créera un parc autour de lui », écrit Sloterdijk. Selon lui, l’humanisme a servi à l’éducation de l’Homme par l’Homme lui-même. Il constate que notre histoire en tant qu’espèce est un effort permanent pour inhiber la part animale qui est en nous. Initialement personnage réaliste d’une situation dramatique qui l’écrasait, Faust est devenu le héros romantique plus grand que ce qui l’accable et finalement le héros sans drame de nos rêves les plus chimériques. On est loin de la simple légende originelle d’un magicien allemand qui vendit son âme au Diable. 

Bertrand Tappolet

Arsenic, Lausanne. Du 15 au 25 mai. Rés : 021 625 11 36