Scènes lyriques parisiennes
Opéra : “Wozzeck“ bariolé

Commentaires sur les spectacles lyriques : WozzeckRoi carotteOutsiderOde à Napoléonle Prisonnierl’Autre Monde ou les États des empires de la lune.

Article mis en ligne le mai 2008
dernière modification le 27 septembre 2008

par Philippe BALTZER, Pierre-René SERNA

Haut en couleurs, et de ce fait inusité, c’est à un Wozzeck largement renouvelé que Bastille se confronte.

Christoph Marthaler est le plus exigeant des metteurs en scène. Sachant allier une maîtrise scénique sans faille et une réflexion profonde sur les œuvres, ses productions sont de celles qui ne sauraient se satisfaire des conventions. Wozzeck se retrouve ainsi transposé dans un univers incertain et un décor unique – échoppe de foire ou casemate militaire ? – parsemé de jeux d’enfants crûment peinturlurés, autour desquels évoluent des personnages diversement typés et individualisés. Foin de la grisaille qui nimbe en toutes circonstances, et sur toutes scènes, le chef-d’œuvre de Berg ! Ce drame sans espoir, ainsi replacé dans le contexte actuel d’un ordinaire faussement joyeux, n’en rejaillit qu’avec plus de force. La vision que se fait toutefois Marthaler de notre époque, et de l’Europe dont il est issu, comme de Paris où sa production est présentée, est perçue à travers un filtre (d’intellectuel ?) ; où a-t-il pu bien voir que nos banlieues étaient celles de Philadelphie ou de Los Angeles ?… Et il n’est pas jusqu’aux uniformes de troufions, au sein de ces défroques singées des États-Unis, qui n’évoquent quelque feuilleton télévisé d’outre-Atlantique. Seule faiblesse, d’une mise en image par ailleurs puissamment révélatrice.

« Wozzeck » à Bastille, avec Simon Keenlyside (Wozzeck) et Angela Denoke (Marie).
Crédit : R. Walz / Opéra national de Paris

Mais un opéra, fût-il aussi éminemment théâtral que l’est Wozzeck, n’est pas réductible à sa seule transposition à la scène. Et comme toujours, la baguette fouillée de Sylvain Cambreling est dans la fosse le juste reflet d’un travail fait conjointement. L’orchestre de l’Opéra de Paris est dans ses meilleurs jours – autrement dit, l’une des meilleures phalanges qui soient ; musique de chambre infiniment creusée et éclatée, ou déchaînement sans frein, toutes les palettes instrumentales sont éloquemment illustrées. La distribution vocale n’est pourtant pas exempte de tout reproche, où les deux rôles principaux, servis par Simon Keenlyside (Wozzeck) et Angela Denoke (Marie), ne semblent s’épancher que sur la fin. David Kuebler (Andres), Jon Villars (le Tambour-major), Gerhard Siegel (le Capitaine) et Roland Bracht (le Docteur), sont eux mieux en phase avec leurs tessitures, même si pour chacun se distingue mal le passage du spreschstimme (ou parlé-chanté) au vrai chant.

Roi Carotte
Opéra Éclaté s’installe à Paris pour quelques semaines, et plus précisément au Théâtre Sylvia Monfort. L’institution lyrique itinérante, mais basée à Saint-Céret, qu’anime Olivier Desbordes, ne manque pas d’imagination. Et de savoir-faire. En témoigne ce Roi carotte, opérette oubliée d’Offenbach. L’œuvre “ féerique et parodique ” appartient aux dernières créations du compositeur parisien (s’il en fut). Mais il est toutefois difficile d’en juger absolument, vu qu’elle est ici réorchestrée (pour huit instruments, dont un xylophone !) et que le livret a été “ adapté ” pour la circonstance.
Admettons que l’écriture vocale, dans les airs et les ensembles, ces derniers très nombreux, n’a pas été trop retouchée. L’inspiration n’y faillit pas, et l’on retrouve certaines tournures enlevées, parfois savoureuses et parfois appuyées, et des ensembles à la manière du grand opéra assez prenants (et resurgis de l’opéra de jeunesse, allemande, du compositeur, les Fées du Rhin). Dans ces ensembles, précisément, le plateau vocal fait merveille, de précision et de justesse. Ce n’est pas toujours vrai des chanteurs pris individuellement, même si Éric Vigneau, Jean-Luc Sarragosse et surtout Cécile Limal jouissent d’un bel organe qui venge de certains égosillements. Des instrumentistes, et de la direction de Dominique Trottein, disons simplement qu’ils sont sans fausse note et soutiennent bien le plateau. Mais tout cela ne serait rien sans la mise en scène. Desbordes est à son affaire, menant tout ce monde dans une virevolte incessante parfaitement ajustée (quelques praticables judicieusement utilisés) et jouée (des dialogues impeccablement dits et campés) : une sorte de délire dont il a le secret – résultat d’une expérience théâtrale accumulée depuis trente (quarante ?) ans. Reste le traitement de l’œuvre : la transposition des dialogues dans la bouche de politiciens français actuels (Sarkozy, les éléphants du PS…) prête parfois à sourire, mais le plus souvent s’embourbe dans le mauvais boulevard. Mais tel, l’élan est maintenu, et le public semble adorer. (Spectacle repris à Vevey pour la fin d’année.)

« Le Roi Carotte » au Théâtre Silvia Montfort.
Crédit Nelly Blaya

Outsider
Le gratin de la presse parisienne s’est donné rendez-vous à la Péniche Opéra, pour la création d’Outsider. Cet “ opéra transatlantique d’après les chemins croisés d’Elia Kazan et Jules Dassin ” est dû à Alexandros Markeas pour la musique et May Bouhada pour le livret.
Il est émouvant de songer que l’œuvre a été étrennée le jour même où Dassin disparaissait, ce que seules les radios de la nuit nous apprenaient. Comment aurait-il reçu cet hommage ? On aime à penser qu’il en aurait goûté la délicatesse musicale, entre un chant bien écrit, souvent d’inspiration orientaliste, et un raffinement des timbres (surtout dans la seconde partie, transmise par une voix de soprano mêlée d’un piano droit et d’une guitare ; alliage prohibé par les règles, mais qui ici, à la Péniche, sonne délicieusement). Mireille Larroche témoigne comme à son accoutumée d’un jeu scénique impeccable, où chaque mouvement, chaque mimique, prennent densité. Les instrumentistes de l’ensemble 2e2m délivrent un son clair sous la conduite de Pierre Roullier, et les chanteurs s’acquittent au mieux de leurs parties. Avec une mention spéciale pour Maja Pavloska, dont l’aisance vocale rivalise avec la subtilité de ses nuances.

« Outsider » à la Péniche Opéra
© Agathe Poupeney / PhotoScene.fr

Rumeurs ...
Comme il est devenu de règle, l’Opéra-Comique accompagne chacune de ses grandes productions de concerts et manifestations annexes. C’est ainsi que trois concerts lyriques font cortège à Zampa (voir le précédent numéro de Scènes Magazine). Airs et ouvertures rares d’Auber, Cherubini, Berlioz ou Terrasse, forment le fond du concert de l’Orchestre OtinatO sous la baguette toujours fébrile de son chef titulaire, Jean-Luc Tingaud, avec l’appoint vocal assuré de Chantal Perraud. Des romances et mélodies accompagnées au piano de Boieldieu, Massé, Gounod, Saint-Saëns, mais aussi Auguste Panseron et Théodore Labarre (qui connaît ?), tous compositeurs du XIXe siècle, forment un récital captivant, par son programme de raretés absolues et son interprétation ; Virgile Frannais est un baryton à l’art de mélodiste consommé, jouant aussi bien qu’il chante ; et Mara Dobresco l’accompagne de son piano le plus perlé. Mais le moment clef de ces rencontres, avec un répertoire tout aussi méconnu mais capital, est le concert de Mireille Delunsch, ample et souveraine, portée par un enflammé Cercle de l’Harmonie de Jérémie Rhorer. Les opéras de Gluck et Cherubini, mais aussi Gossec, Dalayrac et Jean-Chrétien Bach, de la grande époque de l’art lyrique français au passage du XIXe siècle, ont revécu le temps d’une soirée à travers leurs airs tragiques. Une révélation, à n’en pas douter, pour beaucoup. On n’aurait garde d’omettre, dans ces “ Rumeurs ” dont s’emplit l’Opéra-Comique, le petit pastiche pour un mime (le dé-sopilant Patrice Thibaud) et un pianiste (Philippe Leygnac), qui résume à sa façon (burlesque) Zampa et ses folies.

Ode au Prisonnier
Le palais Garnier associe deux pièces quasiment contemporaines, écrites au tournant de la guerre mondiale, traitant d’un sujet proche, celui de l’oppression et de la tyrannie, et issues d’un même langage dodécaphonique : Ode à Napoléon et le Prisonnier. Pour autant, tel que le recul du temps nous autorise désormais le jugement, rien de plus dissemblable. Dans l’inspiration musicale tout du moins. La cantate de Schoenberg, pour chanteur-récitant et quatuor avec piano, demeure celle d’une infinie subtilité, d’une sensibilité romantique sous les dehors expressionnistes, qui paraît ne jamais vouloir s’épuiser au fil des écoutes. Alors que l’opéra de Luigi Dallapiccola porte son âge, avec des conventions alla Puccini, dont l’orchestration fouillée ne parvient pas à raviver l’attrait. Paradoxes d’une juxtaposition a priori judicieuse, mais qui finit par se retourner contre son objet.
Ce n’est pourtant pas faute de bons ingrédients musicaux mis à son service. Surtout de la part de Lothar Zagrosek, dont la baguette fiévreuse reste précise devant les instrumentistes délicieusement parcellaires du premier volet comme de l’orchestre largement et fermement déployé de la seconde partie. Dale Duesing est un récitant éminemment musical dans le premier cas ; la distribution qui suit est plus vocale, de par nature, avec la voix emportée de Rosalind Plowright (la Madre) et celle projetée de Evgeny Nikitin (Il Prigioniero), mais l’un et l’autre, et surtout le second, dans une fausseté qui arrache les oreilles ; au point que l’on aura goûté comme un souffle d’air (doublement) pur les apparitions sporadiques, aux notes claires, de Johan Weigel et Bartlomiej Misiuda (les deux Sacerdoti), comme le timbre bien senti, même s’il n’est plus celui de naguère, de Chris Merritt (Il Carceriere, Il Grande Inquisitore).

« Le Prisonnier » à Garnier, avec Rosalind Plowright (La Madre) et Evgeny Nikitin (Il Prigioniero).
Crédit : F. Toulet / Opéra national de Paris

Lluis Pasqual réussit la prouesse de lier scéniquement deux pièces aussi incompatibles. Il opte pour une ambiance de cabaret dans le premier cas, en phase avec l’esprit de l’œuvre et son effectif réduit, reprenant la toile de fond du rideau de Garnier, avec un récitant travesti en femme à la façon berlinoise d’avant-guerre, qui peu à peu se transmute en rescapé des camps. Le jeu de l’acteur est particulièrement soigné, signe du métier évident du metteur en scène catalan. La partie opéra, ou second volet de la soirée, ramène à la prison antérieurement annoncée et qu’évoque le livret. Occupe la scène, un grand décor circulaire fait de barreaudages métalliques et parcouru d’escaliers tournants, décor qui ne se fera pas faute de tourner lui-même. L’option se veut désormais froide, grise et crue, dans quelque univers carcéral de notre époque, mais dont notre temps n’a pas l’exclusivité. Ce qui semble précisément vu. Mais c’est sans compter sur la stature du prisonnier, tel qu’il est censé être incarné, espèce de colosse pétant de santé, dont on a du mal à croire, malgré force hémoglobine, à la fin proche sous les affres des tortures et autres mauvais traitements.
Le réalisme passe toujours mal à l’opéra ! Pasqual devrait le savoir mieux qu’un autre. Les éclairages, le jeu et les situations sont parfaitement menés. Mais il n’empêche : on n’y croit plus. Alors qu’un propos plus allusif, ou plus abstrait, aurait suffit à transmettre ce message de révolte universel et intemporel.

Et Résonances
Autre monde, autre climat : celui recueilli qui s’impose pour Giacinto Cselsi, ce mystérieux compositeur disparu en 1988 et dont on ne finit pas de découvrir l’insondable sonorité. Hors les chemins balisés par Messiaen ou Boulez, il aura trouvé sa route irréductible, celle d’une musique d’effluves, de sons frôlés et tons coupés en quatre, de résonances. Pour marquer les vingt ans de sa perte, deux concerts, des plus rares, réunissent la quintessence de son art en les églises (il faut, pour cette musique, ces lieux vibrants de leurs voûtes) des Billettes et Saint-Jean. Les ensembles 2e2m et SIC s’en montrent dignes, qui donnent à entendre une lecture à la fois inspirée et transcendée.

Autre monde
L’Athénée présente un spectacle mi-théâtre mi-musique, concocté par Benjamin Lazar et sa Compagnie de l’Incrédule. Ceux qui ont suivi les productions lyriques du metteur en scène, Il Sant’Alessio et Cadmus et Hermione récemment, ou naguère le Bourgeois gentilhomme sur la musique de Lully, savent à quoi s’en tenir. Nous retrouvons ainsi la gestuelle baroque et le français rocailleux d’époque, pour l’Autre Monde ou les États des empires de la lune. Il s’agit d’un texte tiré du conte écrit en 1630 par Savinien de Cyrano de Bergerac (dont Rostand a réutilisé et rendu célèbre la figure historique). Ce serait une science-fiction avant l’heure, qui porte le narrateur sur la lune, avec les découvertes surprenantes qu’il peut y faire et quelques touches philosophiques (Voltaire n’est pas loin). Lazar se fait lui-même le héros, sorte de monologue à plusieurs personnages sans autre décor que les feux de la rampe et quelques lampes (de bougies, évidemment), un escabeau de bibliothèque, une chaise et un pupitre ; et sorte d’exploit qui voit l’acteur sous de multiples facettes et une loquacité inusable durant une heure et demie. Les talentueux musiciens de l’ensemble la Rêveuse, ici Florence Bolton, dessus et basse de viole, et Benjamin Perrot, théorbe, guitare et luth baroques, illustrent la soirée d’une vingtaine de pages de Dufaut, Marais, Sainte Colombe, Kasperger, Playford ou Ortiz. Nimbées de silence sous la lumière oscillante des chandelles. Car voilà ce qui frappe le plus : ce silence si rare, chassé ou exclu par notre époque, cette intimité où sons et paroles se conjuguent pour aller au plus vrai de la transmission et de l’émotion. Peut-être qu’en ce sens, le mignon théâtre de l’Athénée est encore trop vaste.

Pierre-René Serna

Humeur

Non à la Flûte Enchantée !
Le programme de la saison 2008-2009 de l’Opéra de Paris vient de paraître.
Comme chaque année, un savant mélange de créations et d’œuvres du répertoire sera présenté à l’Opéra Bastille ou à Garnier. Les lignes qui suivent sont écrites pour tous les mélomanes de passage dans « la Ville Lumière » en novembre 2008 : Mozartiens mes frères, allez encourager le PSG au Parc des Princes, applaudir Frédéric François à l’Olympia ou Daniel Mesgich à la Comédie Française, mais je vous en supplie, ne subissez pas cette Flûte Enchantée mise en scène par Alex Ollé et Carlos Padrissa du collectif catalan « Fura des Baus » !
Avec un courage qui frise l’entêtement, Gérard Mortier confie pour la troisième fois (après le Festival de la Ruhr en 2003 et Bastille 2005) le dernier opéra de Mozart au mauvais traitement de ces joyeux fumistes espagnols. Généralement, ces Trissotin de la modernité remplacent les récitatifs par une ratatouille de poèmes ésotériques, lus par des comédiens juchés sur des chaises de gardien de piscine pendant que les malheureux chanteurs se débattent dans des boules en plastiques (genre garderies IKEA) ou sur des matelas gonflables. On vous fait grâce des incrustations vidéo hommage à Bunuel ou Dali qui servent de décors à cette triste pochade ! Un seul mystère, que vient faire José Van Dam dans cette affaire ?

Philippe Baltzer