Entretien : Amor Hakkar

Amor Hakkar évoque son dernier film, « La Maison jaune », qui a eu les honneurs du festival de Locarno.

Article mis en ligne le 31 août 2008
dernière modification le 27 août 2008

par Firouz Elisabeth PILLET

Le réalisateur franco-algérien Amor Hakkar propose un film humble autour du deuil, de la douleur et de l’espoir. « La Maison jaune » se déroule au cœur d’une région austère et rude, les Aurès, mais les thèmes portés par le film touchent par leur universalité. Premier film tourné en chaoui, la langue berbère des Aurès, le film d’Amor Hakkar ne ressemble en rien aux autres films algériens : il n’y pas question de guerre d’Indépendance ni terrorisme, donc pas de polémique à la clef.

Humilité et densité viennent à l’esprit en rencontrant Amor Hakkar. Ce Français de Besançon aux racines algériennes - les montagnes des Aurès – a vécu un véritable miracle au dernier festival de Locarno après une traversée du désert cinématographique de plus de dix ans. Avec son film « La maison jaune », il concourait pour le léopard d’or. « Mon film est un tout petit film porté à bout de bras, indique le réalisateur. Par conséquent, le voir à Locarno, c’est fabuleux. Ce festival permet aux petits films de vivre ! ». Lors de la conférence de presse, le cinéaste avait les larmes aux yeux tant était grande son émotion de figurer dans le catalogue du festival auprès de tant de grands noms. « A cet instant, les choses sont devenues concrètes, je ne rêvais plus. J’ai réalisé que l’on avait eu raison de se battre pour ce film  ».
Humilité, authenticité, sincérité et sobriété de la mise en scène qualifient très bien ce film. Cette histoire universelle est celle de la perte d’un fils et de la difficulté à surmonter la douleur.

Amor Hakkar

Quelques mois plus tard, c’est dans la grande salle des cinémas Scala, aux Eaux-Vives, qu’Amor Hakkar accompagne l’avant-première de son film, dans le cadre du Festival du film oriental. Toujours autant ému, il conserve la même modestie et s’enthousiasme face aux questions qui affluent de la part d’un public curieux et passionné. Les spectateurs se piquent au jeu du débat et le réalisateur, surpris par quelques questions, vient aussitôt serrer chaleureusement la main de certains d’entre eux, les remerciant pour la justesse de leurs commentaires ou l’audace de leurs questions. Malgré la reconnaissance acquise au fil des festivals, Amor Hakkar a su rester humble et fait preuve d’une grande humanité.
Joué par le réalisateur et des habitants de sa région d’origine, tous acteurs amateurs, le film montre un père paysan qui, aidé de ses filles, cherche à consoler sa femme murée dans sa souffrance. Comme aime à le rappeler le cinéaste, jamais il n’a surpris un baiser ou une caresse entre ses parents mais il savait qu’il y avait entre eux un amour immense. Il leur rend hommage à travers ses personnages qui ne s’encombrent pas d’embrassades ni de longues étreintes mais l’amour est si grand que pour consoler sa femme, cet agriculteur use de nombreux stratagèmes, allant jusqu’à repeindre la maison en jaune pour lui apporter gaieté et bonheur. Dans ce paysage qui n’a jamais vu de cinéaste, Amor Hakkar filme la douleur mais aussi la pudeur et la bienveillance, et surtout l’hospitalité, l’accueil, la solidarité, des valeurs inhérentes à la rudesse de cette région, des valeurs qui l’ont surpris quand il a lui-même effectué voyage dans les Aurès pour accompagner la dépouille de son père. La vie finit par reprendre le dessus, grâce à l’image, justement. Un clin d’œil du cinéaste pour l’art qui le nourrit et l’anime.

Votre film évoque le deuil, la douleur, la difficulté d’en sortir. Qu’est-ce qui vous a amené sur ce projet ?
J’ai été sensibilisé à ce sujet par le fait d’avoir accompagné mon père – paix à son âme. Mon père est décédé en France et a souhaité être enterré en Algérie. J’ai été conduit à le raccompagner jusqu’à son petit cimetière dans le douar dont il était originaire, dans la montagne des Aurès, à 2000 mètres d’altitude à peu près, en Algérie.
A travers ce périple, j’ai ressenti beaucoup de choses. Et des années après, j’ai eu envie d’écrire un sujet pour retranscrire les émotions que j’avais ressenties. Alors que mon inspiration était en panne, c’est ce périple avec la dépouille de mon père qui m’a ramené au cinéma.

Quelles valeurs avez-vous voulu transmettre à travers ce film ?
Ce qui m’intéresse le plus, c’est la compréhension entre les êtres humains. C’est l’amour, qu’on ne voit pas toujours, dont on peut peut-être penser qu’il a disparu, mais qui existe encore, comme celui qui existait de manière invisible entre mes parents.
J’avais envie, en tous les cas dans ce film-là, de parler d’amour. D’amour, de respect, plus globalement d’humanité. Je crois qu’à travers ce film, j’avais envie de dire qu’on peut se regarder, on peut se parler, sans avoir d’a priori. On peut s’aider, se soutenir, se tolérer. On peut aussi, un peu, s’aimer.

Ce film est aussi pour vous un retour vers vos racines. Qu’avez-vous ressenti en visitant cette région que vous ne connaissiez pas ?
En effet, bien que je sois né en Algérie, je suis arrivé en France à l’âge de six mois. J’ai grandi en Franche-Comté et toute l’éducation que j’ai reçue est française. Quand on me parle de guerre, je pense à 39-45 et non à 54-62, la guerre d’Indépendance en Algérie. Mes références sont françaises bien que nous parlions berbère en famille. J’ai voulu filmer les couleurs, les odeurs, des sonorités, des lumières qui, probablement, étaient ancrées en moi depuis des générations. Mais d’un seul coup, j’ai ressenti tout ça et j’ai compris combien elles étaient vitales pour mon équilibre personnel sans que j’en aie été conscient auparavant. Cette partie ignorée de moi-même, je l’ai redécouverte. Après cette révélation, je me suis senti mieux et entier.

« La maison jaune »

Vous avez tourné avec des acteurs non-professionnels, en chaoui, dans un pays relativement fermé. Quelles ont été les difficultés rencontrées, tant techniques qu’administratives ?
Etrangement, je n’ai pas rencontré trop de difficultés d’ordre administratif. Bien sûr, obtenir les autorisations, c’est long. Localement, personne ne prend de décision. Même si on a une autorisation nationale du ministère de la santé, le directeur de l’hôpital refuse de l’appliquer en l’absence d’un fax reçu cinq minutes avant notre arrivée. Il fallait obtenir des autorisations de tous les ministères : celui de la santé, celui de l’économie, du département militaire, etc. même de ministères qui n’étaient pas directement liés au projet du film.
La difficulté, en Algérie, c’est que les initiatives individuelles sont gommées. Plus personne ne prend de risque ou d’initiative. Mais d’un point de vue administratif, on arrive à s’en sortir.
L’autre difficulté majeure est que les gens ne sont pas toujours sensibilisés au cinéma. Un des grands problèmes a été pour nous de filmer les femmes. Le problème crucial de l’Algérie par rapport au cinéma, c’est que le pays a de moins en moins de salles en fonction, et celles qui œuvrent toujours sont dans un état de délabrement complet. Il est difficile de voir des films au cinéma en Algérie.
Pour la scène du cimetière, où je ne souhaitais pas spécialement des femmes voilées, les deux figurantes qui accompagnent la mère du jeune garçon portent le voile. C’était la condition pour qu’elles tournent.

A la fin, la mère découvre son fils en vidéo et esquisse un sourire. Est-ce aussi une allégorie pour exprimer votre credo en l’image et le cinéma ?
Oui, bien sûr. Pour finir le film, et aussi pour dire que l’espoir doit toujours demeurer. A plusieurs niveaux. Tout simplement d’abord par rapport à mon propre cheminement, puisque j’ai cru que je ne ferais plus jamais de films. J’ai eu la chance d’en faire un autre et d’être présent à Locarno, ce qui n’est pas rien.
L’espoir ensuite par rapport... peut-être pas au bonheur, mais à l’idée qu’au plus profond des Aurès, un espoir peut naître. C’est pour moi un message très important. Je continue à croire en l’être humain, même si ce n’est pas toujours évident.

Lors de notre première rencontre, au festival de Locarno 2007, vous disiez vouloir tourner à nouveau en France après cette expérience algérienne. Quel est votre sentiment maintenant, en 2008 ?
Quand j’ai réalisé La Maison jaune, je les fait pour les Algériens, en leur offrant un film pour eux et par eux qui ne soit ni une revendication politique ni une fresque historique liée au passé colonial. Après ce tournage, j’ai ressenti le besoin de retrouver mes racines françaises et de tourner dans ma région, en Franche-Comté. Maintenant que c’est chose faite et que le temps a passé depuis ce tournage dans les Aurès, j’ai à nouveau envie de tourner en Algérie pour monter aux Algériens que l’on pense à eux. Les salles de projections sont dans un état d’abandon ou de délabrement en Algérie et nombreuses sont celles qui ont fermé depuis l’Indépendance. Il me paraît important que les Algériens puissent renouer avec le cinéma, qu’ils ne se sentent pas oubliés à travers lui.

Avez-vous déjà un sujet précis ?
Oui, j’ai envie de faire un film sur ces jeunes filles ou jeunes femmes nées en France de parents algériens, qui ont grandi et ont appris à travers l’école de la République et qui, du jour au lendemain, sont renvoyées au pays, plongées dans une culture et une langue qu’elles méconnaissent ou ne connaissent pas du tout. Certaines d’entre elles ne voient pas d’autre issue que le suicide. Cela m’a bouleversé.

Propos recueillis par Firouz Elisabeth Pillet