A l’opéra de Berlin
Berlin : “Il Turco in Italia“
Article mis en ligne le septembre 2008
dernière modification le 19 septembre 2008

par Eric POUSAZ

David Alden est un metteur en scène imprévisible. Dans sa nouvelle réalisation scénique du Turc en Italie, il opte pour le délire visuel vaguement inspiré du mauvais goût des années ‘bakélite’ du siècle passé : couleurs criardes des tapisseries encombrées d’un motif géométrique inlassablement répété, costumes délurés qui donnent vaguement dans le style ‘sport chic’ et vocabulaire gestuel plutôt leste qui transforme toute rencontre en un potentiel point de départ pour une liaison peu durable.

Les entrées et sorties sont réglées avec une précision d’orfèvre mais ne signifient pas grand-chose et renvoient à une représentation parfaitement artificielle d’une réalité plus rêvée que vécue de l’intérieur. De ce fait, tout sonne faux dans ce monde de marionnettes et les sentiments auxquels la musique donne vie paraissent complètement hors de propos dans un tel contexte.

« Il Turco in Italie », avec entre autres Lawrence Brownlee (Don Narciso) et Christine Schäfer (Dona Fiorilla)
© Monika Rittershaus

La distribution est dominée par la Fiorilla de Christine Schäfer, un soprano très agile qui a commencé sa carrière au Stadttheater de Berne. La précision de ses notes stratosphériques, l’aplomb de ses aigus piqués sont malheureusement acquis au détriment de la plénitude toute relative d’un grave inaudible lorsqu’il se trouve en concurrence avec l’orchestre. Aussi l’héroïne se transforme-t-elle rapidement en oiseau pépiant qui nous laisse de glace malgré son aptitude à charmer les oreilles. Alexander Vinogradov est un Selim bien chantant mais physiquement emprunté et mal à l’aise sur un plateau où les situations les plus abracadabrantes se télescopent à l’envi. Renato Girolami en Don Geronio et Alfredo Daza en Prosdocimo, par contre, se meuvent avec l’aisance de chanteurs italiens émérites formés à l’école d’un style bouffe dont les exigences leur sont familières et savent animer leur chant d’une touche passionnée qui rend drôle la moindre de leur phrase. Le ténor Lawrence Brownlee déconcerte autant par l’aisance et l’élégance de son débit que par de curieux dérapages de style, comme si Rossini, dans cette partition, lorgnait déjà du côté des opéras comiques du romantisme italien plus tardif : par instants, il donne trop de voix et gonfle artificiellement son émission pour épater le public, mais il ne parvient jamais à trouver le ton détaché et légèrement onirique qui devrait caractériser ici le chant de l’amoureux transi.
Le chœur remplit son rôle avec aisance sinon élégance et l’orchestre, dirigé avec rapidité par un Constantinos Carydis souvent agité, s’essaie avec des succès divers à trouver le style juste dans un répertoire dont le moins qu’on puisse dire est qu’il lui reste étranger.

Eric Pousaz