Entretien : Sylvie Testud

Sylvie Testud répond à quelques questions au sujet du rôle de Sagan qu’elle interprète dans le film de Diane Kurys.

Article mis en ligne le octobre 2008
dernière modification le 20 octobre 2008

par Firouz Elisabeth PILLET

Dans Sagan de Diane Kurys, film à la fois très enjoué et très désespéré à l’image de son modèle, Sylvie Testud réalise une performance mimétique époustouflante qui lui permet d’espérer marcher sur les traces de sa consœur Marion Cotillard, à la prochaine cérémonie des Oscars.

A ses côtés, judicieusement choisis, se trouvent Denis Podalydès, qui campe Guy Schoeller, Pierre Palmade incarnant jacques Chazot et Jeanne Balibar (formidable) en Peggy Roche. Rencontre.

Que saviez-vous de Françoise Sagan quand Diane Kurys vous a proposé le rôle ?
Comme tout le monde, j’avais lu Bonjour tristesse mais je trimbalais une idée assez fausse du personnage. Je m’imaginais une femme stricte. Une intellectuelle vaguement ennuyeuse. Elle alliait les contraires. Elle était à la fois une intellectuelle et une jeune fille de bonne famille. Elle représentait un mythe mais on la surnommait Kiki. Elle adorait l’oisiveté, les excès en tous genres mais ne cessait d’écrire. Elle se montrait très timide mais pouvait être extrêmement drôle. Bref, je ne parvenais pas à la cerner. D’ailleurs, plus je rencontrais les gens appartenant à son entourage, plus elle devenait floue car chacun la définissait différemment. Cela m’a compliqué la tâche, j’ai renoncé à solliciter leur opinion pour me faire ma propre idée grâce aux enregistrements, aux interviews, à ses écrits. Au départ, j’avais l’image d’une femme de 50 ans. Je n’avais pas fait l’effort de l’imaginer à 18 ans, à 30 ans ; quand on la voit à 30 ans, on réalise qu’il émane quelque chose de fort. C’est un esprit libre, une grande intelligence et une humilité.

Pour atteindre un tel mimétisme, vous êtes-vous astreinte à une immersion totale dans l’univers de Sagan ?

Sylvie Testud est « Sagan »
© EuropaCorp Distribution

Ce qui m’a le plus aidée, ce sont les enregistrements de Sagan avec Antoinette Fouque, et les documents de l’INA, dans lesquels j’ai trouvé un rythme. Pendant deux mois et demi, j’ai visionné des archives sur Sagan. Je regardais ses interviews, que j’écoutais quotidiennement pour m’imprégner de son élocution si particulière, de même pour sa gestuelle. J’étudiais sa manière de se déplacer. Je suis même allée voir un orthophoniste pour "attraper" son demi-chuintement. Diane et moi avons répété cette façon de parler pour retranscrire l’élégance du parler de Sagan. Sans chercher à l’imiter, j’aimais l’idée de m’approcher d’elle. Sagan parle très vite, puis traîne sur les syllabes. C’est donc une diction très particulière. J’ai fini par me mettre à parler comme elle même en dehors du tournage. J’ai aussi demandé au coiffeur de me couper cette fameuse frange longue qui me force à pencher la tête, un peu comme elle. Avant d’accepter le rôle, j’étais terrorisée. J’avais très peur d’abîmer une image restée très forte dans la mémoire collective.
Ensuite, c’est la vision artistique de Diane qu’il me fallait suivre. La secrétaire de Sagan, qui entretenait avec elle des rapports presque amoureux, mais aussi son fils m’ont fourni des informations précieuses. Quand ce dernier m’a vue maquillée, il s’est mis à trembler.

Qu’est-ce qui vous marque le plus chez Françoise Sagan ?
Elle fait les choses au moment exact où elle a envie de les faire : le jeu, la drogue, l’amour, s’acheter une maison sur un coup de tête. Elle se libère constamment du poids que la société nous impose. Elle proclame à l’envi : Ce n’est pas parce que je suis une intellectuelle que je dois vivre comme un vieux croûton. C’est une survivante : elle a été addict à la morphine. Elle a échappé à un accident de voiture à 22 ans à l’issue duquel un prêtre lui a administré l’extrême-onction.

Quels points communs partagez-vous avec Sagan ? L’écriture ?
Le fait d’écrire beaucoup m’a certainement aidée pour entrer dans ce rôle. En lisant des biographies, en l’écoutant, en la regardant, j’ai effectivement découvert beaucoup de points communs. Par exemple, comme elle, j’aime les belles voitures : si j’avais beaucoup d’argent, je m’achèterais volontiers le genre de modèles qu’elle conduisait. Je reconnais le sentiment dont elle parle quand elle évoque la vitesse qui la grise : cette impression de voir la vie défiler plus vite, ce lâcher prise. Tout comme elle, je n’aime pas le champagne.

Tout comme elle aussi, vous avez un fils. Sagan n’a pas su être mère. Et vous ?
En effet, Françoise Sagan a raté ce rendez-vous avec son fils. Jusqu’à la fin, elle ne sera pas au rendez-vous par choix. Moi, c’est tout le contraire : entre chaque tournage ou pièce, je suis impatiente de retrouver mon fils. Je passe beaucoup de temps avec lui à jouer au petit train électrique. C’est primordial pour moi de privilégier cette relation et que mon travail ne l’étouffe pas.

Les seconds rôles, tous choisis judicieusement, forment une magnifique palette. Qu’en pensez-vous ?
Diane Kurys a pris des gens rapides d’esprit. Pierre Palmade campe un Jacques Chazot drôle, à l’esprit fulgurant. Denis Podalydès est époustouflant ; dans la scène du repas, quand Sagan dit que, si elle a une fille, elle lui laissera toute la liberté, il lui demande : «  Quelle liberté ? » Il s’est alors mis à improviser son personnage. Il a placé la barre très haut pour nous tous.
C’est tout l’art des réalisateurs : savoir constituer une équipe, en particulier quand il s’agit de représenter un groupe d’amis dans lequel l’un ne va pas sans l’autre. Diane m’a ainsi fait rencontrer Pierre Palmade, que je ne connaissais pas personnellement, et avec qui la complicité a été immédiate, tout comme pour Sagan et Chazot : je ne pensais pas que nous deviendrions amis aussi vite. Il me voyait comme une femme très sombre et, de mon côté, j’avais l’image de quelqu’un de constamment drôle, autant d’a priori idiots qui sont tombés très vite. Cela a été la même chose avec Jeanne Balibar : quand elle est arrivée, il n’a fallu qu’un instant pour que cela fonctionne entre nous.

Des projets ?
Dans l’immédiat, j’ai hâte de rentrer ce soir à Lyon pour retrouver mon fils. Sinon, côté projets professionnels, j’ai plusieurs films qui sortent, d’autres en montage : Mange, ceci est mon corps, de Michelange Quay, Le bonheur de Pierre, de Robert Ménard, Lucky Luke, de James Huth, La vague noire, d’Antoine Le Bos, Gamines, d’Eléonore Faucher, Je m’appelle hmmm, d’Agnès B., Lourdes, de Jessica Hausner, et Rose et Nina, de Stéphanie Murat.…

Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet