Entretien : Jacques Lassalle

 mai 2009
par  Frank DAYEN
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Quand Lassalle adapte deux nouvelles de feu Raymond Carver (Intimité et Le Bout des doigts), il y a fort à parier que les planches vont chauffer.
Celui qui donna à Vidy La Madone des poubelles (en 2004) et Monsieur X dit ici Pierre Rabier (en 2003) aborde sa conception du théâtre, prenant une distance critique certaine avec les modes scéniques d’aujourd’hui. Rencontre avec un passionné intarissable car bourré d’expériences.

Ancien administrateur de la Comédie Française et directeur du Théâtre national de Strasbourg, Jacques Lassalle a mis en scène pas moins de 130 pièces. De retour de Varsovie où il a monté La fausse Suivante de Marivaux, l’homme avoue être tout content de travailler un autre type de théâtre.

De la nouvelle au théâtre


Pourquoi Carver ?
Jacques Lassalle : Raymond Carver a été tardivement découvert en France, c’est-à-dire quelques années avant sa mort en 1988, et ceci malgré la réputation dont il jouissait aux Etats-Unis depuis 1970. J’ai dû lire un article le comparant à Steinbeck ou à d’autres monstres de la littérature américaine dans les années 90 et j’ai décidé de travailler Intimité avec une classe que je dirigeais au Conservatoire.

Carver serait-il actuel ?
Sur le fond, les nouvelles de Carver dressent le portrait des laissés-pour-compte américains, constituent tragédie des mobile homes (cf. Short cuts). Je n’ai pas forcément l’obsession de rattacher Carver à une actualité politique quelconque mais, inévitablement, aujourd’hui, Carver trouve des échos dans cette Amérique en crise. Le monde carvérien est un univers de survie et de vitalité face au manque, au manque d’horizon surtout (professionnel, amoureux…). Il s’y développe une forme de solidarité face à la fatalité. Alors oui, Carver parle de nous de nos jours.

Et sur la forme ?
Je lis souvent des nouvellistes, en particulier Tchekhov, Pirandello et Sarraute, parce qu’ils font des va-et-vient incessants entre le théâtre et leurs nouvelles. Je crois que j’apprécie davantage la forme de la nouvelle que celle du drame théâtral. Je peux dire que j’ai toujours alterné les grandes formes théâtrales et les petites : des dramaturgies constituées que sont L’Homme difficile de Hofmannsthal ou Le Misanthrope, je passe à des formes brèves dès que je peux (une adaptation d’Henry James ou de La Douleur de Duras). Ce va-et-vient est absolument indispensable à mon équilibre. Je reviens de Varsovie où j’ai monté La fausse Suivante de Marivaux, et je me lance dans un projet avec une toute petite équipe. Venir à Vidy pour ça m’est salutaire.

Quel théâtre faites-vous ?
Un théâtre du soupçon. Pour mieux dire, je fais théâtre d’un matériau résiduel que le théâtre d’habitude n’aime pas, de ces formes qui ne concernent pas la dramaturgie classique. En fait, je fais semblant de faire du théâtre alors que je fais du cinéma, parce que mon théâtre intègre la grammaire, le découpage, le montage du cinéma (utilisation des gros plans et plans lointains, des voix in et off…).

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Jacques Lassalle
© Mario Del Curto

Raymond Carver


Pourquoi Carver ?
On connaît beaucoup Raymond Carver grâce au film Short Cuts (1993) de Robert Altman. Mais il existe une différence de point de vue importante entre celui adopté par Altman, qui filme ses personnage d’en haut, et celui de Carver, qui décrit ses personnage d’en bas, comme Ozu, plutôt au ras du tatami, de manière à être avec eux, proche d’eux. L’œuvre de Carver est largement autobiographique : il parle de ce qu’il connaît, de personnages qu’il a fréquentés.

Pourquoi Intimité et Le Bout des doigts ?
Il y a deux périodes dans la production littéraire de Carver. La première est celle du Carver qui multiplie les petits boulots, en luttant contre son alcoolisme, se marie à 18 ans (sa femme en a alors 16) et a des enfants tout de suite. L’écriture constitue alors pour lui un salut. Autodidacte, il invente ses formes et Intimité lui vaut une petite reconnaissance littéraire, alors qu’il vient de se séparer de sa première femme. Ensuite, il y a un second moment, celui où Carver approche de sa fin de vie. Célébré dans le monde littéraire, il collectionne les prix, dont un Pulitzer, et son niveau de vie s’améliore. Corollaire : son épouse s’ennuie. Le Bout des doigts montre que la décomposition du couple fonctionne comme une condition de la composition de l’œuvre. Cependant les deux Carver partagent cette vision d’une fatalité qui dépasse les personnages. Mais ceux-ci sont consentants, ils ne se révoltent pas : ils laissent faire et voient ce qui va arriver. De même que ses personnages, Carver regarde ce qui est, et non ce qu’il vaudrait voir. Intimité et Le Bout des doigts traitent de deux couples et de deux ruptures. Avec la férocité de Strindberg, voire de Molière, Carver montre ces couples séparés mais à jamais ensemble. Les personnages ne sont pas à la recherche de l’amour perdu, mais partagent leur salut même s’ils ne vivent plus ensemble. Le message serait que la seule suite à donner à un amour c’est que cela se termine.

Comme vous, Carver affectionnait Tchekhov.
Si, dans ma vie, je ne m’étais pas retenu, je n’aurais monté que Tchekhov (rires). Rendez-vous compte que la tragédie de cet homme, qui a révélé les conditions du bagne de Sakhaline, qui a monté des dispensaires, a écrit 800 nouvelles…, c’est l’indifférence ! Tchekhov a influencé Raymond Carver – qui conservait une photo de Tchekhov reporter sur son bureau –, au même titre que Flaubert ou Kafka. La phrase que Tchekhov aimait répéter à tout le monde, « Comme vous vivez mal », est dénuée de reproche. C’est aussi le constat de Carver. Malgré ses faiblesses et sa cruauté, ce n’est que comme cela que la vie vaut la peine d’être vécue. Bien sûr, l’humour carvérien est très présent dans son œuvre, mais il n’use jamais d’ironie ni de sarcasme. Carver est un compassionnel profond : il est persuadé que nous sommes tous sur la même pirogue !

Vidy et le théâtre


Pourquoi Carver (à Vidy) ?
Carver correspond bien à un théâtre comme Vidy. Excitante, sa fin de saison marque un retour vers la poésie, à la limite métaphysique, une sorte de prédominance du retour de l’inconscient. Cela me réconforte car ce type de
théâtre est proche du réel, pas au sens naturaliste, mais parce qu’il reste proche des situations de la vie. Je travaille beaucoup à l’étranger, et j’ai besoin de rapatrier ce que je vis dans mon théâtre : une urgence, une immédiateté. Le théâtre ne me permet jamais de me divertir de la vie. C’est plus une occasion de célébrer la vie – par une stylisation bien entendu –, une célébration de la vie, même dans ce qu’elle a de plus absurde.

Le théâtre pose des questions, mais propose-t-il des réponses ?
Vous savez, j’ai débuté avec le théâtre de Jean Vilar. Ma génération était celle pour qui faire l’artiste c’était faire le citoyen, pour qui l’art questionnait le monde avec l’espoir de le transformer. Je n’ai cependant jamais appartenu à aucun mouvement, aucune école, aucun parti, aucune conviction. J’ai essayé d’échapper à toute opportunité. Il faut que je diffère mes urgences intimes, voire les abandonne. J’ai eu la chance de toujours faire ce que je voulais selon mes conditions (choix des lieux, des partenaires…), sauf, peut-être les commandes pur l’opéra (qui m’a tout de même beaucoup apporté).

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« Parlez-moi d’amour »
© Pierre-Antoine Grisoni

Vous revenez pour la 9e fois à Vidy.
Vidy a cela de particulier que son directeur, René Gonzalez, mène une politique de la fidélité, de la confiance, du désir, et non de l’offre et de la demande, ou de la mode. Aller au-delà de l’immédiateté est très exceptionnel. Surtout actuellement, alors que le théâtre privé devient de plus en plus commercial et alimentaire, car soumis à la séduction du public. De son côté, le théâtre public est aussi menacé. Il glisse dangereusement dans un formalisme, qui ne parle que du théâtre et non du monde, ce que je m’efforce de faire à travers mes mises en scène. Le grand théâtre public s’est, en quelque sorte, féodalisé : chaque metteur en scène se livre à un caprice florentin et à un commerce malsain : « Tu viens jouer chez moi, je viens jouer chez toi ». Dans ce jeu, je ne distingue plus le rapport avec les grandes problématiques du monde.

Vous posez un regard critique sur le théâtre.
Je vis deux étonnements (et, effectivement, le mot est faible). D’une part, je fais théâtre d’un désir d’autre chose que le théâtre. Pourtant, je vais très souvent au spectacle. Mais je m’y ennuie très souvent. Peut-être que je guette le 11e ou 12e spectacle que va me transformer. J’attends. Mais le théâtre que je vois aujourd’hui ne me concerne pas. L’art de l’acteur se réduit trop souvent une participation. Ou alors, au contraire, il s’agit d’une starification. Ou bien encore d’un théâtre de l’excès : trop sexué, trop dénudé, trop dérisoire, trop ricané, trop immontrable… Tout cela me fatigue, moi qui revendique une tradition française du tempéré, de la nuance, de la délicatesse – ce qui n’enlève rien à la cruauté de ma vision du théâtre.

Et votre second étonnement ?
A côté de ce théâtre perplexe, déplacé, je m’étonne que les salles sont de plus en plus pleines, qui plus est d’un public jeune. Le théâtre d’aujourd’hui renverrait-il plus au monde dans lequel ces jeunes vivent, caractérisé par la vitesse, la peur du vide et du silence ? Ou alors il s’agit d’un théâtre-secte, où une communauté partage des sensations, des pensée qui, lorsque vous ne les partagez pas, vous donnent un sentiment d’exclusion ? Le théâtre clanique, tribal me fait peur.

Votre conception du théâtre ?
Je n’aime du théâtre que la répétition, ce lieu de l’errance, de l’expérimentation. Ma vie n’est qu’une longue répétition. Le théâtre est pour moi l’espace d’une rébellion discrète, à mi-voix, contre beaucoup de choses, dont, en premier lieu, le théâtre lui-même. Pendant 20 ans, je ne me suis construit que contre ma formation du conservatoire, et la vie a voulu que je reprenne la direction de la Comédie française, là où j’étais né, ce lieu qui, après une longue fugue, encore révolté, je suis malgré tout (ré)intégré. Je n’ai jamais autant travaillé ; je dis souvent oui. Mon théâtre est un objet qui se situe au carrefour d’une étrangeté, de conflit et de découverte de quelque chose qui ressemblerait à un accord commun, comme une conquête, le produit d’une expérience affective. Mon expérience la plus marquante fut de mettre en scène Marivaux à Pékin, en chinois. L’étranger et les jeunes, ça m’éloigne de tout tentative de rentrer dans ma tente.

Propos recueillis par Frank Dayen

« Parlez-moi d’amour » de Jacques Lassalle, d’après Intimité et Le Bout des doigts de Raymond Carver, du 25 avril au 17 mai au Théâtre de Vidy.
(www.vidy.ch ; rés. 021 619 45 45).



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