Lausanne : “Un homme, seul…“

, par  Frank DAYEN , popularité : 12%

Julien Mages monte sa dernière création à Vidy, un texte qui lui ressemble, forcément. Perfectionniste jusqu’à la virgule, le dramaturge-comédien-metteur en scène nous entretient avec poésie et souffrance de son spectacle, avec humilité et enthousiasme de sa conception du théâtre.

Nul n’est prophète en son pays. Et Julien Mages n’aurait pas cette prétention. Le comédien vaudois, issu de l’Ecole de la Manufacture, poursuit ses réflexions sur l’ère de l’homme double. Lui qui avait monté sa première pièce à l’Arsenic Cadre division, puis joué dans les pièces des autres, de la Comédie à la Grange de Dorigny, celui qui écrit depuis son adolescence met en scène son dernier texte Un homme, seul…. Il y est bien sûr question de solitude, mais pas seulement.

Julien Mages : Il s’agit de huit personnages réunis dans une pension genre Vauquer dans Le Père Goriot. Trois sont des doubles du protagoniste principal, comme des extensions de son imaginaire. HS a décidé de se retirer suite à un traumatisme sentimental (un divorce ? l’évocation d’une paternité…). Il rêve d’ailleurs (la mort plane).

Julien Mages
© Mario Del Curto

Pourquoi ne pas l’intituler L’homme seul ?
L’article indéfini et la ponctuation du titre ont leur importance. D’abord, L’homme seul, même avec une virgule, réduirait le titre à un seul personnage et, depuis que j’écris, j’essaie d’éviter l’anecdotique pour privilégier l’archétypique, les allégories. Elles frisent les lieux communs, mais il me semble que les clichés, à condition qu’ils se confrontent, créent une danse théâtrale particulière, qui mêle l’universel avec des caractéristiques humaines spécifiques. Et puis, je me situe plutôt dans un théâtre poétique, pas forcément universel. J’aimerais tendre à l’universalité, bien que je n’en aie pas la prétention. Par exemple, le personnage principal s’appelle HS : Homme Seul. J’évite de nommer mes personnages pour ne pas rentrer dans mon anecdote à moi, pour me distancier d’un théâtre narcissique. Je ne suis pas contre l’idée que l’artiste crée à partir de son histoire à lui, intime. Mais je crois que le rapport à la confection – d’une sculpture comme d’un objet théâtral – s’élabore selon une expérience, acquise, et grâce à un travail artisanal. Apprendre à écrire, c’est apprendre à se distancier de soi.

« Un homme, seul... »
© Mario Del Curto

L’homme seul poursuit-il la même exploration thématique que vos spectacles précédents (Division familiale ; Les Perdus…) ?
Tout comme il est difficile de se séparer de soi-même, il m’est difficile de ne pas évoquer le même thème : la solitude, les marges. Mon triptyque (Triptyque Division) parlait de la division intérieure, de cette limite entre l’homme normal et la pathologie. Mon Homme, seul… souffre d’un mal poétique, une maladie de cœur. Et l’humour de la vie revient à travers des scènes triviales de disputes conjugales, de tracas quotidiens. Plusieurs solitudes se frôlent sans cependant s’atteindre, et se désolidarisent finalement. La solitude de l’un n’est forcément la même que celle de l’autre. Et puis, est-ce qu’on a choisi sa solitude ? La société capitaliste isole volontairement les hommes sous prétexte qu’en groupe, les hommes consomment moins. Isolé, l’homme peut décider de quitter le divertissement facile du consumérisme et de se confronter à lui-même, donc d’affronter la dépression. La seule chose qu’on peut choisir dans la vie c’est la mort.

Votre théâtre aurait donc une prétention politique, voire didactique ?
Le théâtre me donne l’occasion d’explorer la vie, les hommes dans leurs particularités, mais aussi de faire du théâtre, c’est-à-dire de réfléchir sur le théâtre. Je crois que les thèmes constituent des alibis pour parler de tout. Quand on exerce un métier de la parole, on doit dire. C’est mieux que rien dire. Mais dire quoi ? Beaucoup de choses ont déjà été dites et je ne crois pas au théâtre à messages. Je profite donc de parler, mais je dois rester à ma place, conserver une certaine modestie. Alors oui, mon spectacle est politique dans le sens où il se situe dans une époque contemporaine, avec des préoccupations de notre temps. Didactique ? Je ne sais pas. Je crois que le théâtre et l’art produisent des effets sur la société (catharsis, métamorphose subtile des choses…), mais ces effets fonctionnent même si la pièce ne livre pas explicitement des messages. Ingmar Bergman disait que l’important n’était pas de montrer mais de suggérer.

« Un homme, seul... »
© Mario Del Curto

Où situer vos mises en scène par rapport au théâtre contemporain ?
Je souhaite monter des textes écrits par d’autres mais, pour l’instant, j’aime écrire, et donc je propose mes créations. Loin du démonstrativisme brechtien, mon théâtre s’inspirerait des discussions que j’ai eues avec mon ancien prof Claude Régy, des souvenirs de mon travail avec lui. D’autre part, mes mises en scène puisent à d’innombrables sources. A l’instar de la dramaturge Sarah Kane, qui se proclamait cleptomane des lettres, moi je peux dire Je suis cleptomane du théâtre, parce que je vole sans vergogne, et j’éprouve du plaisir à piller le théâtre. En outre, passer par l’imitation – d’Hugo, de Sophocle, de Dostoïevski, de Jon Fosse, de Sarah Kane… – est incontournable. Enfin, le Collectif Division – que nous avons créé, quelques élèves de la première volée de la Manufacture et moi – affectionne le plateau nu, car nous aimons l’écriture et le jeu. Cela tient certainement à nos anciens profs. : Régy, Jean-Yves Rüff, Cécile Garcia-Fogiel, Marc Liebens… Dans tout ça, j’essaie de me démarquer, mais, en même temps, j’aimerais contribuer à l’émulation d’un véritable théâtre romand.

Propos recueillis par Frank Dayen

« Un homme, seul… » de Julien Mages, avec Frank Arnaudon, Marika Dreistadt, Caroline Gasser, Jacques Michel, Roman Palacio. Théâtre de Vidy, du 9 au 27 mars (www.vidy.ch ; 021 619 45 45).

Voir en ligne : Vidy-Lausanne