Lausanne, Vidy : Les gens de Depardon vu par Zabou

 décembre 2007
par  Frank DAYEN
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Restituer sur scène les paroles de tous les jours des gens quelconques, c’est le projet audacieux que donne à entendre (et à voir) à Vidy la réalisatrice Zabou Breitman. Plus qu’un défi, son spectacle Des Gens se veut davantage une preuve d’amour sincère pour les gens croisés tous les jours dans la rue, dans les couloirs des commissariats ou dans les salles d’attente des hôpitaux, et surtout pour le travail de l’immense photographe et documentariste Raymond Depardon. Rencontre avec la réalisatrice de L’Homme de sa vie.

Comprendre l’inaudible et faire signifier le banal. Nul mieux que Depardon n’a su révéler le poids des mots entendus par bribes, saisis sur l’instant, insignifiants pour certains, mais lourds de sens quand on les écoute bien. Tendant bien l’oreille, Zabou Breitman saisit ce qu’a perçu le journaliste et réalisateur français dans ses deux documentaires Faits divers (1982 ; Depardon y suivait le quotidien des policiers du commissariat d’un arrondissement parisien) et Urgences (1988 ; deux mois de plans fixes dans le service de psychiatrie des urgences de l’Hôtel-Dieu). L’actrice (Cuisine et dépendances, Le Parfum de la Dame en noir…) et réalisatrice (son premier long-métrage, Se souvenir des belles choses lui valut le César de la Meilleure première œuvre de fiction en 2003) avoue s’être précipitée sur les cassettes vidéos de ces documentaires à leur sortie et en avoir rejoué, entre eux, certaines répliques avec son pote Jean-Pierre Bacri. Aujourd’hui, Zabou fait raisonner cette parole providentielle dans les murs de Vidy, en compagnie du comédien Laurent Lafitte.

Zabou : Il y a 20 ans que je connais les documentaires de Depardon. J’oserais presque dire que je les connais par cœur. Les mots saisis par Depardon dans des situations banales de la vie de tous les jours constituent un formidable matériau pour moi, dans mon métier de comédienne. J’utilise même ces dialogues dans mes castings : je préfère demander aux comédiens que j’auditionne de jouer des répliques de Depardon, plutôt que des bouts de scènes pour lesquelles je les engagerais.

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Zabou Breitman © Mario Del Curto

Quelle est la force des mots filmés par Depardon ?
Il y a quelque chose en eux qui relève de l’art brut. Ce n’est pas comme au théâtre, ou lorsqu’on est confronté à un texte écrit, classique. C’est une parole en liberté, qui ne cesse de provoquer des surprises. Les mots importants sont en quelque sorte bradés, jetés, même s’ils paraissent fondamentaux. Les didascalies ne sont pas celles qu’on aurait mises : elles surprennent. La parole chez Depardon ne se trouve jamais là où on l’attend, principalement parce qu’elle entourée par tout un ensemble de parasites : des fois les mots entrent en contradiction les uns avec les autres, les hésitations et les lapsus cachent des ellipses, le propos peut présenter des incohérences… Entendus hors de ce contexte-parasite, les mots peuvent soudain quelque chose de surréaliste. Par exemple : "Je ne veux pas de piqûre./ Vous préférez des cachets ?/ Je ne veux pas de cachets non plus : je suis bien, je marche bien./ Non, non, non, vous n’êtes pas bien du tout !/ Je marche debout". De fait, les situations de désespoirs, vraiment tragiques, occasionnent malgré elles des effets comiques. J’avais parlé de mon projet à Depardon, et il était d’accord avec ce décalage. Mais j’espère qu’on n’interprétera pas cela comme de l’irrespect.

Votre mise en scène privilégie les dialogues.
Dire ces mots de gens de tous les jours, ces banalités, s’avère paradoxalement très difficile pour nous comédiens. La force des interactions entre les gens filmés vient de ce qui ne se répond pas, ou alors longtemps après. C’est comme un mouvement de balancier, ou alors comme si on était devant des rails, où des mots s’en viennent et s’éloignent à nouveau. Vous obtenez ainsi une tension très forte entre ce qu’on entend (ce qu’on comprend) et ce qu’on ne veut pas garder (ces parasitages). Ce "ce qui ne se répond pas" est ce qu’ont bien saisi Beckett ou John Fosse.

Comment mettre en scène cette parole ?
C’est elle qui dicte la mise en scène. Tout roule et tourne, ça traverse… J’aime quand les choses glissent. J’aime le mouvement, la folie, les métaphores et les abymes, les longs couloirs, ceux des hôpitaux comme dans Urgences, et ceux des esprits, dérangés ou pas. Si vous voulez, les spectateurs vont venir voir Zabou qui regarde Depardon, qui regarde les gens, de la même manière qu’un double miroir démultiplierait les images qu’il réfléchit. Oui, j’aime les abymes et les mises en abymes.

Propos recueillis par Frank Dayen

"Des Gens" de Zabou Breitman, d’après "Urgences" et "Faits divers" de Raymond Depardon, avec Zabou Breitman et François Lafitte. Théâtre de Vidy du 20 nov. au 9 déc. ; rés. 021 619 45 45.



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