Les films de mars 2007 - II

Commentaires sur : Le grand appartement – La môme – Mala Noche – La Dignidad de Los Nadies.

Article mis en ligne le mars 2007
dernière modification le 17 mars 2012

par Firouz Elisabeth PILLET, François ZANETTA

Le Grand Appartement


de Pascal Thomas, avec Laetitia Casta, Pierre Arditi, Mathieu Amalric.

Il y a quelque chose de réjouissant dans le petit royaume de Pascal Thomas. Voilà un homme qui passe allègrement d’un film à l’autre, d’un nanar insensé comme Nono Nénesse (…) dans les années 80 aux Zozos, déjà visionnaire, à des comédies sociales qui dévoilent l’air du temps avec justesse et vitalité. On ressort ragaillardi de ce Grand Appartement, jolie fable sur le partage et l’amitié, sur la famille et le cinéma. Pascal Thomas dessine des personnages assez singuliers (souvenons-nous de Catherine Frot dans La Dilettante, ou de Vincent Lindon dans Mercredi, folle journée) et nous arrive ici dans ce film à la fois grand bazar foutraque et description du microcosme d’une société solidaire et vivante, sincère et révolutionnaire en un certain sens. Le Grand appartement c’est le combat forcené de quelques irréductibles locataires contre un propriétaire borné, c’est le combat principalement d’une femme (Laetitia Casta) que rien n’arrête pour sauvegarder une forme d’indépendance de nos jours quasi utopique. C’est le portrait de son mari, Martin, incapable d’assumer la réalité et qui se fond dans la fiction cinématographique et la commente. Le couple Cigalone (ayant chanté tout l’été, est pris réellement au dépourvu…) résiste donc comme il peut à l’ennemi capitaliste. Francesca se déplace en vespa, dans les rues encombrées de Paris, traverse l’écran avec déterminisme et une forme de grâce que Laetitia Casta incarne avec un formidable naturel.

« Le grand appartement » de Pascal Thomas
© Mars Distribution / Hassen Brahiti

N’oublions pas dans ce monde effréné, Adrien, cinéaste passionné et séducteur irréductible, qui squatte l’appartement et organise un tournage dans un joyeux capharnaüm ! Le lieu devient décor de film, c’est Montmartre en intérieur-jour, et les jambes sont plus en l’air que jamais. On danse chez les Cigalone. On se déculotte aussi facilement chez Pascal Thomas, c’est assez joyeux, parfois facile, mais l’énergie de l’ensemble l’emporte.
Regard quelque peu nostalgique (mais pas d’apitoiements ici sur une époque qui ne serait plus) et désabusé, le film parle de changement radical, où les librairies deviennent magasins de fringues et où les bistrots se transforment en repères d’une branchitude si vaine.
Sur ce fil tendu de la comédie, genre au combien délicat, on ne le dira jamais assez, le film lorgne du côté du burlesque et du vaudeville. Martin (Amalric) se déplace comme un acteur du muet et se disloque de la même manière. Il est irrésistible dans son hésitation et sa fuite vers un adultère mal assumé. On note au passage que « l’adultère, c’est comme les cadeaux, c’est l’intention qui compte. » Voilà la réponse de Francesca, et le dialogue fait mouche. C’est la part vaudeville, justement assumée, de l’entreprise. Il y a vraiment quelque chose de réjouissant dans le cinéma de Pascal Thomas. Un brin suranné, non pas un sépia mal fagoté comme le chante Delerm dans son dernier album, mais une bulle unanimement humaine.
François Zanetta

La Môme


de Olivier Dahan, avec Marion Cotillard, Jean-Pierre Martins, Pascal Greggory, Gérard Depardieu, Clotilde Courau, Sylie Testud, Jean-Paul Rouve. France, 2007.

De son enfance au sommet de la gloire, de ses victoires à ses blessures, de Belleville à New York, des amours fracassées à Marcel Cerdan, l’exceptionnel parcours d’Edith Piaf reçoit un vibrant hommage à travers La Môme, le film d’Olivier Dahan, et l’époustouflante interprétation de Marion Cotillard. A travers un destin tant houleux qu’incroyable, La Môme lève le voile sur l’âme d’une artiste et le cœur d’une femme, sans en occulter les facettes les plus sombres. Intime, intense, fragile et indestructible, dévouée à son art jusqu’au sacrifice, voici la plus immortelle des chanteuses françaises immortalisées dans un film remarquablement abouti et interprété.
Pourtant, le pari n’était pas gagné d’avance. Pour retranscrire sur grand écran l’ascension exceptionnelle de LA Môme des quartiers populaires à la Zola et restituer avec exactitude son statut unique d’icône, il fallait un cinéaste audacieux mais surtout curieux. Curieux de se documenter abondamment, de s’imprégner des états d’âme et des émotions de la chanteuse, de digérer ces abondantes informations. Toutes ces qualités se trouvent réunies en Olivier Dahan qui a su faire du grand spectacle, à la dimension internationale, sans jamais sombrer dans l’excès ni le mélodramatique.

« La Môme » avec Marion Cotillard et Gérard Depardieu
© TFM Distribution

Pour endosser ce rôle difficile à porter, il fallait une comédienne prête à sentir, souffrir, s’enlaidir et vieillir au fil des ans car Dahan souhaitait la même actrice de 14 à 47 ans. Outre sa ressemblance physique et sa voix légèrement gouailleuse, Marion Cotillard a saisi sa chance car selon ses propres mots, « les opportunités de ce genre sont rares ». L’actrice s’est imprégnée corps et âme du destin exceptionnel de Piaf, travaillant assidûment sa démarche et sa gestuelle tordue par l’arthrite. Comme son modèle, Marin Cotillard a su tout donner, et c’est normal qu’il ait confié le rôle-titre à cette actrice trentenaire à qui personne n’avait encore confié de rôle-titre d’une telle envergure, qui partage avec Piaf la passion du tricot. Seule différence entre les deux femmes : Piaf vouait un culte à Thérèse de Lisieux, persuadée que la sainte lui avait épargné une cécité.
« Marion est plus jolie mais elle ressemble vraiment aux premières photos de Piaf, constate le réalisateur. Il est donc bien naturel que Dahan la choisisse pour incarner ce destin incroyable, les mille vies d’Edith Piaf. Quarante-trois-ans après sa mort, Piaf ressuscite grâce à cette jeune actrice pleine de promesses qui prouve ici ses capacités d’interprétation dans le répertoire tragique. De l’adolescence meurtrie à Belleville à la consécration sur scène, en passant par la pauvre fille de la rue, l’alcool et la drogue pour supporter les douleurs de la maladie et surmonter les blessures de la vie, la passion fusionnelle avec le boxeur Marcel Cerdan, le film de Dahan n’a rien laissé pour compte et n’a pas hésité pas à montrer des facettes moins glorieuses de la chanteuse.
Du lever du rideau au dernier rappel, le spectacle est grandiose. Pas un seul temps mort, donc pas de prétexte à s’oublier dans le fauteuil. Marion Cotillard est bien entouré par une palette d’acteurs tous plus convaincants les uns que les autres. La Môme vient de faire l’ouverture de Festival de Berlin 2007. S’il ne reste qu’un souhait à exprimer pour La Môme, c’est qu’il soit sélectionné l’an prochain pour représenter la France comme film étranger aux Oscars 2007 !
Firouz.-E. Houchi-Pillet

Mala Noche


de Gus Van Sant, avec Tim Streeter, Doug Cooeyate. USA, 2006.

Un homosexuel tombe fou amoureux de Johnny, un immigré mexicain clandestin qui ne parle pas un mot d’anglais et qui n’a même pas 18 ans. Le synopsis du premier film de Gus Van Sant, produit et tourné par le réalisateur en noir et blanc 16 millimètres en 1985 avec un budget de 22.500 $, pourrait sembler un peu maigre. Rassurez-vous, la densité émotionnelle et la qualité formelle signent cette pellicule avec l’empreinte qui deviendra la marque du cinéaste. Il contient de nombreux plans tournés sans autorisation, le réalisateur alors débutant n’ayant pas la possibilité de demander et d’obtenir toutes les autorisations de tournage. Le film est récompensé en 1987 dans la catégorie du meilleur film indépendant par le Los Angeles Film Critics. Il est resté totalement inédit en France Précisons qu’il s’agit de l’adaptation cinématographique du journal intime de Walt Curtis, Portland, Oregon. Petit rappel : en 1941, Walt Curtis est une figure mythique de Portland (Oregon). Il est l’auteur de plusieurs recueils de poèmes, et a traduit Pablo Neruda et Frederico Garcia Lorca. Ecrit en 1977, Mala Noche est son unique roman, récit cru des amours et des chagrins glanés au hasard des rues. La vie est décevante, les gamins tragiques, il y a des moments de joie et de jouissance dans des sacs de couchage souillés, et des moments d’amertume quand les flics de l’Immigration interrompent les relations intimes nouées sur la route. Ceux qui n’ont pas connu le Grand Amour y reconnaîtront leurs espoirs et leurs chagrins.

Mala Noche

Affichant une brillante carrière, Gus Van Sant a décidé d’appliquer une méthode de production et de réalisation proches de ce qu’il avait connu à ses débuts, et dont Mala Noche est emblématique.
Il faut être courageux pour faire un tel film, mais aussi pour le voir. L’homosexualité y est montrée d’une manière crue et frontale : Dès le début du film, on connaît les intentions du narrateur-personnage, Walt, données en voie off : séduire un jeune Mexicain qu’il voit dans la boutique où il travaille. Gus Van Sant a souhaité rester le plus fidèle possible au roman. On comprend alors l’ambiguïté touchante de Walt, qui hésite entre être un parfait salaud qui abuserait de la pauvreté des Mexicains pour en venir à ses fins, et sur son vœu irréalisable de se faire aimer de Johnny. Dans une ville terne, sans âme ni pouls, Johnny a cerné les intentions de son admirateur mais s’en amuse, fantasque et insouciant, et désamorce ses tentatives par un sourire ravageur.
Aux calculs et à la technique de séduction savamment élaborés de Walter s’opposent l’attitude débonnaire et irresponsable de Johnny qui joue avec les autres, avec les policiers, avec la vie, avec la mort, le revolver qu’il brandit tel un enfant, son trophée. Et tel un enfant-roi, quand il n’obtient pas ce qu’il demande, il boude. A côté de lui, son ami Roberto est le calme absolu, la raison, la responsabilité et un bien pâle substitut sur lequel Walt jette son dévolu.
La beauté du film réside dans la représentation de ces personnages, imparfaits et complexes et dans l’enchevêtrement de leurs relations tortueuses, torturées et asphyxiantes. Sans fausse pudeur ni détour, le film reflète cette réalité pesante. Les scènes de sexe reflètent plus l’immense sensualité que l’abus de Walt, filmées au plus près des corps, dans la pénombre.
La nuit est filmée avec ses contrastes, transpercée par une lumière en éclairs. Le jour ressemble plus à un halo grisâtre et maussade, reflet de l’état d’esprit de Walt après sa première nuit avec Roberto. Le jour n’est beau qu’en compagnie de Johnny lors des balades dans la campagne. Que l’on aime ce film ou pas, l’esthétique si particulière ne peut laisser indifférent. On ressort avec le besoin de digérer et de se repasser les scènes dans la tête. La digestion est longue mais en vaut la peine.
Firouz Houchi-Pillet

La Dignidad de los Nadies


(La Dignité du peuple), de Fernando E. Solanas. Documentaire. Argentine, 2005.

Après Mémoire d’un saccage - Argentine, le hold up du siècle (2004), qui démontait les mécanismes ayant conduit l’Argentine à la crise économique de 2001, La Dignité du peuple montre les conséquences de la crise sur la population. Le film offre les portraits d’hommes et de femmes qui ont su relever la tête et combattre pour retrouver, malgré la faim et la misère, leur dignité. Solanas poursuit son travail d’investigation afin que les années sombres de l’Argentine – quelles qu’elles soient – ne sombrent pas dans l’oubli. Son film parle du pouvoir de la résistance sociale, de la résilience, et de la volonté d’un peuple blessé de reconstruire son pays et de préserver sa dignité, gage de sa liberté. La pensée de Pic de La Mirandole s’adapte à merveille au film de Solanas : « La dignité de l’homme à sa liberté. »
Avec Mémoire d’un saccage, le cinéaste engagé fait une pause dans son combat farouche contre le pouvoir argentin, en braquant son objectif sur le peuple avec ses souffrances, ses tracas et ses petites victoires au quotidien. « Avec ce film, j’ai voulu révéler les petites victoires quotidiennes des laissés-pour-compte, les actions solidaires qui démontrent comment ce monde peut être changé." Le documentaire débute par la contraposition des grands gratte-ciel de la city (bipolarisation, contraste, et antithèse sont des constantes dans Mémoire d’un saccage) et des familles qui arpentent les rues pour trouver de la nourriture aux pieds de ces monuments. La caméra est en mouvement permanent, mais le rythme est serein, comme celui d’un passant qui flâne et observe les passants. Le travelling avant est de mise et la voix off de Solanas lui-même laisse défiler ses pensées : comment, dans un pays si riche – qui a été longtemps le pays sud-américain le plus développé et privilégié – peut-on avoir faim ? La caméra est pointée, sans complaisance, sur les coupables de ce marasme social : l’Argentine a été dévastée par un nouveau type d’agression, exécutée en temps de paix et de démocratie ; une violence insidieuse, quotidienne et silencieuse qui déclenche une hécatombe de victimes sociales.

« La Dignidad de los Nadies » de Fernando Solanas
© Collection AlloCiné

Mémoire d’un saccage s’achevait sur une ouverture ; La Dignité du peuple montre une lueur d’espoir au bout du tunnel. Ce nouveau documentaire semble plus optimiste, soulignant la ténacité et la résistance des Argentins, illustrées par une série d’histoires sur la résistance populaire dans l’Argentine d’aujourd’hui. Chroniqueur, Solanas a observé les petites gens en parcourant son pays. Plongeant les spectateurs dans cette immersion sociale, il propose une structure chorale, avec de multiples voix qui dessinent la carte du pays.
Dans ce livre de contes qui pourrait aussi bien être un recueil de chroniques, Solanas définit son propos : « le témoignage rejoint la narration, l’essai rejoint l’Histoire, la vie rejoint la fiction. » Ce dernier film permet au cinéaste de poser un regard respectueux sur les silhouettes anonymes de ces Argentins, héros sans nom avec leurs petits exploits quotidiens pour survivre. Ces anonymes que l’Histoire néglige.
Pas de répit pour le cinéaste argentin qui, toujours plus solitaire puisqu’à contre-courant tant du cinéma argentin actuel que des sphères du pouvoir, s’est déjà remis au travail et prépare Argentina latente, le film-essai qui viendra compléter cette trilogie sur un pays qui peine à se rétablir.
Firouz Houchi-Pillet