Film d’avril 2009 : “My Magic“

Le réalisateur et scénariste Eric Khoo se penche sur les relations père-fils après avoir lu La Route de Cormac McCarthy.

Article mis en ligne le avril 2009
dernière modification le 3 février 2012

par Firouz Elisabeth PILLET

My magic


de Eric Khoo, avec Francis Bosco, Jathishweran Naidu. Singapour, 2008. Festival de Cannes 2008.

Depuis que sa femme est absente, Francis broie du noir et se laisse aller à une dérive faite de désespoir et d’alcool. Il travaille comme serveur dans une boîte de nuit, et noie son chagrin dans les verres à moitié consommés laissés par les clients. Plus assidu à étancher sa soif qu’à éponger les tables, il rentre dans un état lamentable dans la chambre qu’il partage avec son fils, qui passe son temps à nettoyer les signes de beuverie de son père... Agé de dix ans, l’enfant se débrouille seul, assumant les frais de scolarité en troquant ses compétences intellectuelles contre quelque rémunération, effectuant les devoirs de ses camarades nantis. Un jour, il reproche violemment à son père son irresponsabilité.
Par amour pour son enfant, Francis se ressaisit et décide de renouer avec son ancien métier : magicien.

« My Magic » de Eric Khoo

My magic a été présenté en compétition au 61e Festival de Cannes, en 2008, dans la Sélection officielle. Ce petit film sans prétention, tourné en une dizaine de jours, est particulièrement court (75 minutes) mais d’une densité émotionnelle extrême. Dense visuellement quand le film renoue avec les tours de magie des années 60 et septante – dans lesquels le magicien ingurgite lames de rasoirs, sabres et dévore à pleines dents verres et clous, et quand il ne se transperce pas les joues avec des tiges en fer. Il faut avoir le cœur bien accroché pour visualiser certaines scènes, tout particulièrement une scène de torture où l’employeur chinois de Francis veut lui faire entendre ses prétentions financières sur ses revenus de magicien.
Le réalisateur et scénariste Eric Khoo a voulu se pencher sur les relations père-fils après avoir lu La Route de l’écrivain américain Cormac McCarthy qui raconte les errements d’un père et de son fils dans une Amérique post-apocalyptique. Ici, l’action est transposée non pas dans la Singapour des gratte-ciel rutilants mais dans les bas-quartiers populaires où les différentes couches ethniques se mélangent professionnellement tout en conservant une hiérarchie bien marquée selon les ethnies d’origine. Les Chinois tiennent les rennes, les Tamouls d’origine indienne s’exécutent et se font exploiter.
Le cinéaste revendique My magic comme son film le plus personnel, s’inspirant de sa propre expérience de père de famille : « J’ai quatre garçons, et depuis longtemps je voulais m’intéresser aux rapports père-fils, aux obstacles qui peuvent perturber leur relation, et à la façon dont on peut maintenir ce lien malgré tous les écueils. » Le rôle principal est tenu par Francis Bosco, célèbre magicien qui exerce non seulement à Singapour mais aussi en Inde, en Chine, en Indonésie et est reconnu comme un maître dans son art à travers toute l’Asie du Sud-Est. Fasciné par l’art de ce magicien, Eric Khoo rêvait depuis de nombreuses années de tourner avec lui et a écrit ce rôle à son attention. Francis Bosco confesse avoir eu beaucoup plus de difficulté à donner la réplique au jeune acteur qui interprète son fils qu’à effectuer des tours de magie où pourtant son intégrité corporelle est mise en danger. Son interlocuteur n’a pas connu de telles difficultés, et pour cause. Jathishweran Naidu, le jeune garçon âgé de douze ans qui interprète le fils du magicien, a déjà une expérience remarquable pour son âge puisqu’il a joué dans deux pièces au théâtre et dans plusieurs téléfilms.
Habitués que nous sommes aux trucages et effets spéciaux des films nord-américains, certaines scènes peuvent paraître difficiles à soutenir visuellement car bien réelles. Francis Bosco n’a jamais été doublé lors du tournage malgré le danger que représentait certaines scènes. Il dit du métier d’acteur : « Dire un texte est bien plus difficile que réussir un tour. Quand on fait un tour de magie, l’esprit domine le sujet. »
My magic est un hymne à l’amour, l’amour filial bien sûr ; mais aussi l’amour de la vie – plutôt que la mort –, de la dignité – plutôt que la déchéance ; l’amour pouvant aller jusqu’au complet don de soi et à l’abnégation. Comme il s’agit presque d’une histoire de famille, le réalisateur a fait appel à son troisième fils pour composer la musique du film : Kevin Mathews était assisté de Christopher Khoo, âgé de seulement dix ans mais au talent prometteur, puisqu’il a composé le morceau principal en une nuit.

Firouz-Elisabeth Pillet