Cine die - avril 2009

Commentaires sur la Berlinale 2009

Article mis en ligne le avril 2009
dernière modification le 29 janvier 2012

par Raymond SCHOLER

Berlinale 2009 : Compétition
L’année passée, le festival de Berlin était secoué dès les premiers jours par le séisme de There Will Be Blood : le capitalisme pétrolier sauvage du début du XXe était éclairé d’une manière radicalement nouvelle par Paul Thomas Anderson, appliquant dilatation temporelle, ellipses et non-dits à un réel méticuleusement recréé dans une mise en scène baroque qui n’hésitait pas à laisser infuser le symbolique dans la chair même des dialogues. Cette année, il n’y eut pas de surprise de cette trempe-là, ni dans la compétition ni dans les sections parallèles.

Magaly Solier (g) dans « La Teta Asustada » de la Péruvienne Claudia Llosa

La volonté clairement affichée du jury de récompenser le cinéma intimiste explique le choix de La Teta Asustada (de la Péruvienne Claudia Llosa) pour l’Ours d’Or. Le non-dit joue également un rôle capital dans ce film de même que le réalisme magique si cher aux Latino-Américains. Fausta, la jeune Andine qui vit avec sa mère et la famille de son oncle dans un bidonville de Lima, souffre de « la Mamelle Effrayée », une maladie caractéristique des enfants nés des viols pendant la guerre contre le Sentier Lumineux. Elle semble paralysée de peur, en permanence au bord des larmes. Quand sa mère décède, Fausta s’évanouit et le médecin découvre une pomme de terre poussant dans son vagin. Présence surnaturelle ou contraceptif Parmentier anti-viol ? Le film n’insiste pas. Toujours est-il que le tubercule ne se laisserait pas enlever sans opération chirurgicale et que tous les jours Fausta doit en couper les excroissances. L’oncle qui l’héberge a d’autres priorités : sa fille se marie dans quelques jours. Il faudrait donc enlever le cadavre de la mère. Mais Fausta veut le faire transporter dans le village d’origine de la morte, au fin fond du pays. Pour gagner l’argent nécessaire, elle s’engage comme servante auprès d’une riche compositrice en mal d’inspiration. Celle-ci sera très contente, car Fausta exorcise ses angoisses en chantant en quechua. La musicienne lui donne une perle chaque fois qu’elle crée une nouvelle chanson. Bonus : le jardinier semble doux et compréhensif. Il y a donc de l’espoir existentiel. Mais le temps presse. Voilà le scénario dans les grandes lignes.
Mais de façon annexe et toujours imprévue, des micro-événements ont lieu pour lesquels nous manque une explication. Les mariages de masse font-ils partie des rites locaux ? Le film envoûte déjà simplement par la beauté symétrique du visage de Magaly Solier et les consonances harmonieuses de ses chants, mais l’arc narratif par trop allégorique ne convainc qu’à moitié. Pourtant, si Venise a estimé The Wrestler de Darren Aronofsky digne d’un prix, celui de La Teta Asustada nous semble plus mérité.
D’autres prix laissent en revanche songeurs : celui du meilleur acteur à Sotigui Kouyaté, p.ex. C’est bien de récompenser London River de Rachid Bouchareb (sur une Anglaise et un Français qui cherchent à savoir si leurs enfants respectifs ont été victimes des attentats de Londres de juillet 2005), mais la finesse de jeu de Brenda Blethyn s’y serait mieux prêté que le flegme gentillet du Malien, toujours pareil à lui-même depuis son portrait de marabout dans Black Mic Mac (Thomas Gilou, 1986). Il faut croire que le Vieux Sage à la dégaine de philosophe a bien distillé sa placidité dans les coulisses du festival. A moins que le jury ne fût accro aux discours de remerciement interminables.

Sotigui Kouyaté et Brenda Blethyn dans « London River » de Rachid Bouchareb

Un autre prix, celui de la création sonore fut donné à un film bancal, Katalin Varga (réalisé par le Britannique Peter Strickland en Roumanie), sur la vengeance qu’une paysanne violée exerce, 11 ans après les faits, contre ses tortionnaires. Sujet fort donc et scénario aux développements plutôt inattendus (la vengeresse succombe), hélas gâché par une mise en scène hasardeuse : la durée excessive des plans dans la première moitié du film (dont certains, notamment dans les scènes nocturnes, sont à la limite de la lisibilité) a un effet narcotique incontestable. Pour inspirer un climat angoissant et porteur de violence, un son de thérémine grave et peu modulé sous-tend presque tout le film, justifiant le prix cité. Ce que je retiendrai de Katalin Varga, c’est le visage extraordinaire du violeur principal, Tibor Palffy, portrait tout craché de Vlad III l’Empaleur, moustache et cheveux de jais, regard perçant, nez aquilin : avis aux agences de casting !
Les vraies réussites du festival se cachent parmi les films non primés. Saluons tout d’abord Bertrand Tavernier pour l’adaptation pleinement réussie d’un des plus beaux romans de la littérature policière, In The Electric Mist With Confederate Dead de James Lee Burke. Tavernier a opté pour un tournage sur les lieux même du récit, c’est-à-dire dans les bayous de Louisiane, avec des acteurs qui amènent l’épaisseur psychologique intrinsèque que leur confèrent leurs passés respectifs de cinéma. C’est à ce titre-là que les vastes connaissances de Tavernier en matière de cinéma américain ont été utiles, car ses choix de casting font mouche à tous les coups. A commencer par Tommy Lee Jones en Dave Robicheaux (détective et roc moral opérant le tri dans un monde de prédateurs et de victimes) autrement plus convaincant qu’Alec Baldwin dans Heaven’s Prisoners (Phil Joanou, 1996). Les rôles secondaires sont tenus par des vétérans tous plus savoureux les uns que les autres, depuis Levon Helm en vieux général confédéré qui hante (pour le réconforter) les rêves de Robicheaux, à John Sayles qui incarne un metteur en scène justement impliqué dans un tournage sur la Guerre de Sécession, en passant par John Goodman en mafieux dégénéré, porté sur la bagatelle et la castagne. A n’en pas douter, un des plus beaux films de son auteur.

Pruitt Taylor Vince et Tommy Lee Jones dans « In The Electric Mist » de Bertrand Tavernier

Aux deux autres adaptations littéraires de la compétition, on a fait le grief qu’elles n’étaient pas réalisées dans la langue de la diégèse. Or, on n’a pas, que je sache, adressé ce reproche à Pascale Ferran pour Lady Chatterley (2006). Chéri de Stephen Frears est la cinquième adaptation (en l’occurrence de Christopher Hampton) du roman déchirant de Colette, cette fois sans le moindre talent français à l’horizon. Et pourtant toute la frivolité de surface, tout le décati qui se cache derrière un paravent d’opulence, tout ce qui caractérise la société de courtisanes de la Belle Epoque est reproduit à la perfection. On a l’impression que le chef opérateur Darius Khondji a appliqué aux sujets de Béraud et de Sargent les leçons de lumière et la palette chromatique d’un Alma-Tadema pour composer ses plans. Là encore, le casting fait merveille : Michelle Pfeiffer a atteint l’âge requis de Lea de Lonval (la grâce, elle l’avait depuis toujours), Kathy Bates avec ses choix catastrophiques d’accoutrements campe une intrigante aussi pathétique que le cercle des has been (parmi lesquelles, méconnaissable, Anita Pallenberg, jadis sex symbol et maîtresse des Rolling Stones) qu’elle accueille pour le café/absinthe et Rupert Friend a tout juste ce qu’il faut de beau, de veule et de désorienté pour être Chéri.

Michelle Pfeiffer, Rupert Friend et Kathy Bates dans « Chéri » de Stephen Frears

Bernhard Schlink est très content de l’adaptation de son roman Der Vorleser par David Hare, considérant l’anglais comme la lingua franca du monde moderne et donc idéale pour porter son œuvre à l’accès du plus grand nombre. Certains s’en sont offusqués et regrettent l’abandon de la langue allemande. Kate Winslet a beau affirmer qu’elle a travaillé son accent allemand pour le film, histoire d’amadouer les grincheux : il y a aussi peu d’accent allemand dans The Reader que d’accent français dans The Pink Panther 2 (Harald Zwart) , le galimatias de l’inspecteur Clouseau étant une création strictement autogène, n’en déplaise aux Américains. En revanche, jamais film mis en scène en anglais n’a autant respiré la germanité. Plus qu’aux acteurs, on le doit certainement à la mise en scène de Stephen Daldry, depuis le soin porté aux détails les plus infimes du quotidien de la RFA des années cinquante jusqu’à ce côté atténué des couleurs, concomitant des années de la Reconstruction où il fallait encore compter ses sous.
Tout ce terreau est indispensable au fonctionnement de la bouleversante histoire d’amour qui nous est racontée, entre un puceau de 15 ans et une femme mûre, de 20 ans son aînée (des microcéphales patentés y voient une affaire de pédophilie !), ancienne matonne de camp de concentration analphabète. Le titre résulte justement du fait qu’en guise de préliminaires amoureux, la dame se fait faire la lecture. Ce n’est que bien des années plus tard que son ex-amant en découvrira la raison et qu’il constatera que la honte de ne pas savoir lire peut l’emporter sur la culpabilité d’avoir commis des horreurs.

« The Reader » de David Hare

Pour finir, signalons une comédie magistralement enlevée, My One and Only de Richard Loncraine (le 3e Anglais de notre palmarès), adaptée des mémoires de George Hamilton (le chevalier servant d’Imelda Marcos ou le vampire romantique de Love At First Bite (Stan Dragoti, 1979), selon que vous préférez la célébrité ou l’acteur). Il s’agit de l’odyssée d’une famille monoparentale de la classe moyenne sous Eisenhower, le véritable sens des pérégrinations étant l’apprentissage de l’indépendance. Lasse des tromperies de son mari, Renée Zellweger se lance sur les routes avec ses deux fils ados, d’abord à la recherche de nouveau protecteurs-pourvoyeurs avant que l’optimisme de ses fils et les déboires des rencontres ne la convainquent de trouver le bonheur dans ses propres ressources. Joyeusement décapant, le film fut la brise de fraîcheur sur un océan de drames. A suivre.

Raymond Scholer