Au Théâtre du Loup, Genève
Genève : “Quai Ouest“

Au Théâtre du Loup, Julien George met en scène une pièce de Koltès, Quai Ouest.

Article mis en ligne le avril 2009
dernière modification le 26 avril 2009

par Julien GARIBALDI

Quai Ouest explore des thèmes brûlants dans une écriture âpre et virulente. Koltès nous entraîne dans un monde au bord de l’effondrement, où le verrou
protecteur de la morale traditionnelle a sauté, faisant place au fantasme du « tout est possible ».

Bernard-Marie Koltès nous a légué une œuvre importante dotée d’une grande écriture qui n’a d’égale que sa complexité. Dans cette pièce, l’absence d’une histoire suivie complique la compréhension. Une suite de tableaux qui semblent souvent isolés les uns des autres s’offre à nous, mais grâce à l’habileté de l’auteur, tout se rejoint à la fin et nous dépeint des réalités qui finissent par avoir un lien entre elles.

Polyphonie
L’histoire la voici : dans un hangar désaffecté sur un quai laissé à l’abandon, échoue un homme, Maurice Koch. Il a vraisemblablement perdu beaucoup d’argent, de l’argent qu’on lui avait confié. Il est là avec une femme, Monique, son adjointe qui lui sert de chauffeur. Contraint de présenter des comptes, Koch a choisi cet endroit dans l’intention de se suicider discrètement. Mais là, au bout du monde, ils rencontrent une famille qui survit et qui rêve d’être ailleurs, rescapés de la vie, le père, la mère, le fils et la fille, auxquels s’ajoutent deux amis complices du fils, Fak et Abad. A partir du moment où arrive l’argent sous la forme d’une voiture de luxe et de deux individus du monde friqué, tout n’est plus qu’une suite de scènes relevant du trafic où tout le monde tente de soutirer quelque chose à cet homme moribond. Cette histoire commence au crépuscule, se poursuit toute la nuit et le lendemain encore parce qu’il faut du temps pour que les personnages se révèlent réellement les uns aux autres. Stratégies personnelles ou d’équipe, aléas du sort, imprévus et coups de théâtre constituent la matière de cette longue nuit pendant laquelle tout est possible. On peut se perdre parfois dans ce labyrinthe que composent les errances et les espoirs des personnages, à l’instar de Charles (le fils) qui croit pouvoir quitter cet hangar, cette famille, cette vie, rêvant de passer de l’autre côté du fleuve et d’échanger le haut du bas pour le bas du haut.

« Quai Ouest » de Bernard-Marie Koltès
© Carole Parodi

Il s’agit d’une pièce polyphonique donnant voix à huit comédiens. Dans ce lieu hors du monde personne n’existe par lui-même, chacun n’est défini que par son rapport à l’autre. Les relations particulières que les personnages entretiennent entre eux tissent une sorte de toile de rapports uniques et complexes, tous placés sous le signe du qu’y a-t-il à gagner ? Chaque protagoniste vit un manque : d’argent, d’amour, d’avenir ou encore de certitudes. Une situation dont ils sont clairement conscients et d’où découlent par exemple pour Charles et Koch, les désirs de fuite puis ceux de mort. Dans cette pièce, l’auteur malaxe sans complaisance les faiblesses humaines et la force du destin, les illusions brisées et les angoisses existentielles. Le monde, selon lui, ne va pas sans commerce, échange et trafic. La tendresse et l’amour s’y faufilent comme des rats dans les égouts. Les thèmes les plus pertinents, les liens familiaux, le marchandage dans les relations interpersonnelles, l’altérité et la peur – moins de mourir que d’être englouti dans le marasme du quotidien, sans avoir obtenu sa juste récompense pour avoir survécu au simple fait d’être né – sont abordés avec humour et gravité. Par le caractère sordide des lieux et la pénombre ambiante ressort la noirceur légendaire de la vision koltésienne du monde. Fait qui nous permet probablement de prêter une oreille encore plus attentive au texte, quand la vue se trouve relayée au second plan.

Puissance créatrice
Venons-en à l’écriture du dramaturge, chargée d’une telle puissance créatrice qu’elle est suffisante pour inventer un monde théâtral avec seulement des mots, des phrases et leur assemblage, pour former un univers de sentiments et d’images. Les personnages sont eux aussi construits et développés à partir du langage, leurs répliques sont souvent des monologues, de longs récitatifs. Son langage tissé d’une langue usuelle et étrangère, mêle le parler quotidien au plus haut lyrisme, par les images et métaphores utilisées. A la lecture et à l’écoute du texte, nous sommes confrontés à des instants de langage enfantin, d’autres de poésie.
Il ne faut toutefois pas trop croire au caractère tragique de cette pièce car le dramaturge déclare, à qui veut l’entendre, qu’avec Quai Ouest, il a voulu faire rire. En tout cas retenons la confidence qu’aucune scène n’a été écrite sérieusement, mais toujours avec la possibilité de se moquer. S’il estime que ses pièces sont drôles « qu’elles ne sont ni profondes, ni logiques, qu’elles sont futiles, comme tout le théâtre » accordons-lui notre confiance. Drôleries des manigances, des ruses et des roueries cultivées dans l’humour noir, tel est le matériau comique de la pièce. Cet univers théâtral se donne à voir comme le produit d’une société du capital et du commerce, où tout se marchande. C’est la dimension politique de Koltès qui, peignant l’exclusion, questionne et critique le règne du libéralisme économique.

« Quai Ouest » de Koltès
© Carole Parodi

Question à Julien George, metteur en scène :


Qu’est-ce qui vous intéresse dans Quai Ouest ?
Les liens qui nous unissent. Les relations entre les personnages. Comment existe-t-on dans notre relation à autrui ? Dans quelle mesure notre rapport aux autres nous définit-il ? Quels sont les enjeux de ce rapport ? Qu’a-t-on à gagner ou à perdre ? Ces questions me troublent beaucoup et forment le noyau fondamental déclencheur de mon intérêt pour cette pièce. Elles sont donc le point de départ de mon travail avec les acteurs et l’équipe. Et puis je suis particulièrement touché par l’écriture de Koltès, son langage s’avère être inépuisable ! Je l’ai réellement découverte en collaborant, il y a quelques années à la mise en scène de La nuit juste avant les forêts. J’ai pris alors conscience à l’époque de toute la poésie contenue dans cette écriture et le danger que cela pouvait représenter pour l’acteur. En effet, la tentation d’un certain lyrisme dans le jeu est grande. Mais cette langue doit au contraire être respirée, vécue. Elle donne des indications de sens, de rythme. Elle doit devenir plus que concrète : physique. Finalement, c’est le but vers lequel tout mon travail sera orienté. 

Propos recueillis par Julien Garibaldi


- « Quai Ouest » de Bernard-Marie Koltès, une création de « L’autre compagnie », mise en scène de Julien George, se jouera du 24 mars au 9 avril 2009 au théâtre du Loup

- B.-M. Koltès, « Une part de ma vie », Les Editions de Minuit, 1999
propos recueillis par le théâtre du Loup