Théâtre de Carouge
Entretien : Omar Porras
Article mis en ligne le avril 2009
dernière modification le 26 avril 2009

par Sophie EIGENMANN

Les représentations de sa mise en scène de l’opéra La Périchole d’Offenbach à Toulouse puis à Bordeaux à peine terminées, Omar Porras est déjà dans la
préparation des Fourberies de Scapin que le Teatro Malandro jouera du 21 avril au 10 mai au Théâtre de Carouge - Atelier de Genève, puis du 14 au 20 mai au Forum Meyrin. Le spectacle partira ensuite sur les routes pendant au moins un an et demi. Rencontre avec Omar Porras.

Molière par Malandro

Pourquoi avez-vous choisi de mettre en scène Molière ?
J’ai senti la nécessité de le faire maintenant. Il était évident que j’avais envie de monter Molière depuis longtemps. On me l’avait proposé quand on m’a invité à la Comédie-Française mais cela ne m’avait à l’époque pas paru naturel. J’avais préféré monter Pedro et le Commandeur de Lope de Vega et faire ainsi intégrer au répertoire de la Comédie-Française un nouvel auteur.
Quand je suis tombé sur La visite de la vieille dame de Dürrenmatt, j’ai eu un coup de foudre et je l’ai adapté l’année d’après. Je ne pense cependant pas qu’un metteur en scène doit être prêt pour un projet. Il a juste l’envie d’avancer avec lui. Quand on est metteur en scène, on traverse sans cesse des univers différents, on est en pleine mutation. On fait comme des entrées et des sorties de scène en changeant à chaque fois de masques.
Pour Les Fourberies de Scapin, on est revenu, avec mon dramaturge Marco Sabattini, aux origines de Molière, à des textes en italien et en espagnol. Molière m’est apparu avec sa parole, sa voix, sa vie, ses personnages, sa relation avec le public, sa recherche d’harmonie, sa forte inspiration de la tradition italienne et de l’univers des saltimbanques. On en a discuté avec Jean Liermier et Mathieu Menghini et ce choix s’est imposé. Déjà en 1995 quand je préparais Othello à la Comédie de Genève, je rêvais de Scapin et l’adapter était devenu pour moi une nécessité.

Comment Molière est-il perçu en Amérique latine ?
Molière est l’auteur le plus représentatif du théâtre français. Il a inspiré de nombreux mouvements théâtraux mais aussi des auteurs et des troupes partout dans le monde.

Omar Porras en Scapin.
Photo Marc Vanappelghem

Dans Les Fourberies de Scapin, le discours politique et social est très profond et universel. Scapin représente la voix de l’esclave ou du truand dans la littérature italienne ou latine. Il est le révélateur des hommes qui l’entourent. Il interroge la société dans laquelle il vit et appuie sur les disfonctionnements de la justice par exemple. On sait qu’il sort de prison mais on ne saura jamais pourquoi. Scapin est considéré comme un personnage comique alors qu’il rend les autres comiques. C’est la colonne vertébrale d’une société, un penseur capable de dire à la manière de Don Juan que « La tranquillité en amour est une chose insupportable ». Doté d’une certaine sagesse spirituelle, ce personnage simple intéresse et intrigue. Sa cause universelle serait finalement de défendre l’amour.

Quelles sont les différences entre votre travail de metteur en scène d’opéra et de metteur en scène de théâtre ?
Ce sont deux métiers très différents. Après Offenbach, j’avais envie de retrouver le théâtre. C’est un art de la scène plus complexe car il faut inventer le rythme cardiaque du spectacle. A l’opéra, tout est écrit, on sait combien de temps la représentation va durer. Au théâtre, ce sont les comédiens qui découvrent la cadence puis c’est à moi de l’orchestrer et de l’affiner.

Comment travaillez-vous sur cette pièce ?
La pièce est très écrite et rigoureuse, les enchaînements sont précis et d’une grande cohérence rythmique. Nous avons à mi-parcours beaucoup travaillé sur l’improvisation pour révéler les secrets du texte sans l’altérer. J’ai donné des matériaux autour de l’espace scénique, ensuite c’est aux comédiens d’accueillir l’œuvre en réagissant par rapport à celle-ci. Ce travail nous a permis de démonter cette structure et de se rendre compte que certaines grandes tirades sont en fait construites sur la base des « lazzi s » ou moqueries. Dans cette pièce, tout ce qui est dit peut être joué. En improvisant, on a retrouvé tous les non-dits, les articulations théâtrales, le jeu mais aussi la musique et la danse qui existaient à l’origine.
On n’invente donc rien : on entre dans l’œuvre et on multiplie les possibilités de jeu de scène. On travaille sur la spontanéité car tout ce qui surgit est utile. Les actions sont bonnes quand elles naissent naturellement, elles peuvent alors devenir de grandes idées.

« Les Fourberies de Scapin »
Photo Marc Vanappelghem

Quand je dirige, je mets un masque et je monte sur scène. Le fait d’être aussi comédien me permet d’être proche de l’intime de la troupe. J’ai choisi pour ce spectacle beaucoup de jeunes qui sont d’une autre génération. C’est une ouverture mais également une nourriture. Cela comporte bien sûr des risques.

Qui décide des directions à prendre ?
C’est finalement le plateau qui décide car il révèle toutes les précisions et imprécisions. Il dicte et on rééquilibre ! Le théâtre c’est comme une boîte magique car on pénètre dans des lieux inconnus : c’est épatant, émouvant et plein de trouvailles. La vision du spectateur est aussi importante pour moi car j’ai la volonté de créer un dialogue avec lui et non pas d’anticiper ses réactions ou de lui transmettre une idée précise ou une idéologie. Mon spectacle est intemporel, le spectateur doit pouvoir s’identifier à lui car sa seule mission est de s’adresser à son imaginaire.

Propos recueillis par Sophie Eigenmann

« Les Fourberies de Scapin » de Molière par le Teatro Malandro du 21 avril au 10 mai au Théâtre de Carouge - Atelier de Genève, puis du 14 au 20 mai au Forum Meyrin.