Bonlieu-Scène nationale, Annecy
Annecy : “Origine“ & “Black Swan“

En avril, Bonlieu-Annecy recevait deux chorégraphes reconnus, Sidi Larbi Cherkaoui et Gilles Jobin.

Article mis en ligne le avril 2009
dernière modification le 27 avril 2009

par Bertrand TAPPOLET

À Bonlieu Annecy, le chorégraphe flamand d’origine marocaine Sidi Larbi Cherkaoui délie pour Origine, une danse fluide face aux soubresauts du monde que vient border un tressage de voix féminines interprétant des chants byzantins. Le chorégraphe et danseur suisse Gilles Jobin explore une série de phrases chorégraphiques déployant un mouvement voulu infini dans sa dernière création, Black Swan.

Voix et mouvement
Dans son enfance solitaire, Sidi Labri Cherkaoui se coulait dans les plis d’un copiste, reproduisant méticuleusement les œuvres de maîtres flamands et fréquentant l’école coranique. Sa volonté de s’imprégner d’expressions et de gestes artistiques variés font de lui un inspiré explorateur de la voix humaine comme viatique d’expression corporelle. Il a arpenté les vertus kinesthésiques de la voix dans Foi (2003), où des chants religieux médiévaux de la Capilla Flamenca sont tuilés avec des chansons populaires issues de cultures et d’époques contrastées. En 2004, Tempus Fugit met en lumière des traditions musicales arabes ainsi que la polyphonie corse que Cherkaoui est capable de chanter a capella tout en dansant. Myth (2007) est une création qui propulse 14 danseurs surplombés par l’ensemble musical Micrologus (sept musiciens). Placé sur une mezzanine, il délie une passion croate, des chansons monophoniques en galaïco-portugais issues du Cantigas de Santa Maria (des hymnes religieux en hommage à la Vierge Marie), des compositions arabes, andalouses et italiennes remontant au XIIe siècle, à partir duquel on assiste au développement de la polyphonie, et à la naissance de nouvelles écoles musicales regroupées sous la dénomination d’Ars Antiqua.

Théâtre d’ombres
Origine puise à la même veine, réunissant une large palette de gestes chorégraphiques issu d’ici et d’ailleurs et un subtil ouvragé travail sur des voix d’une grâce ciselée et d’une confondante limpidité. Sans faire l’économie de l’humour, l’ensemble dessine un répertoire gestuel éclectique. Le chorégraphe brasse ainsi le hip hop, le ballet jazz, la danse moderne, et les références à diverses danses traditionnelles, dont le kathak indien à la prodigieuse expressivité. D’autres traditions sont également convoquées et revisitées avec bonheur. Le kabuki, mais aussi le kudiyattom du Kerala. Popularisés par les films Bollywood, le kudiyattom partage nombre de similarités avec le théâtre nô.

« Origine »
© Koen Broos

Faisant pièce à l’empire des voix mâles sur les grandes religions monothéistes, les deux chanteuses, Fadia Tomb El-Hage et Miriam Andersen, modulent avec une sidérante maîtrise des compositions de Hildegard de Bingen et de Rabiá al-Andawiyya, une mystique soufie du VIIIe siècle. Vérifiant que l’image de la terre est bien bleue comme une orange vue de l’espace, la scénographie se lit dans une paroi divisée en quatre box d’images digitales permettant aux danseurs de jouer d’un théâtre d’ombres, doubles énergétiques à contre-jour de leurs présences, et de transiter d’un monde à l’autre, un peu comme dans le récit de Borges fasciné par la représentation du chaos et de l’infini, l’Aleph.

Couleurs de la vie
Dans une vision panthéiste et une cosmogonie des origines dessinant un palimpseste de formes d’une grande richesse, Origine nous souffle à l’oreille que rien ne se créée ou meurt vraiment, mais tout se transforme. On suit le périple d’un exilé aux prises avec une administration inquisitoriale qui le toise (au sens littéral du terme), le menotte avant de la contraindre au silence. Le spectre de la forteresse Europe, Eldorado désenchanté pour les fils de l’amertume et de l’exil planent sur cet opus qui joue aussi des différents visages et polarités du couple. Ainsi cette instrumentalisation du conjoint par la femme qui le métamorphose en objets utilitaires. Il est tour à tour briquet, cendrier, fer à repasser pour échouer finalement à la fonction d’un paillasson. Le corps est ici ironiquement ductile. L’expressivité sauvage de corps qui se tordent et se contorsionnent aux lisières de la souplesse humaine est toujours d’une grande subtilité et d’une folle âpreté. D’une inventive souplesse, la danse frotte trivialité et méditation, douce folie et cruelle réalité et fait jaillir les couleurs bariolées et grises de la vie. L’énergie chorégraphique des danseurs emprunte parfois aux techniques du cirque, aux arts martiaux, à la transe derviche. Elle à la puissance ensorcelante de ce que les mots ne parviennent plus à circonscrire.

Chant des signes
Pour son dernier opus en date, Black Swan, son concepteur, Gilles Jobin évoque l’imbrication de séquences chorégraphiques (solo, duo, puis trio) sous le regard et l’action opératoire d’un technicien-danseur que l’on rencontre dans certaines déclinaisons du théâtre au Pays du Soleil levant. Ici, il fournit un accessoire, là il soutient les lignes de corps d’une danseuse. La partition musicale se créée sur le vif par collages et mixages conjugués. Prise dans une douceur ouatée, charnelle, la réalisation se pense en visées de chorégraphie pure, abstraite, délestée de l’injonction de faire sens.Une création qui marque aussi un retour aux terres de l’enfance, à ce réel que le petit peut replier dans sa main comme un mouchoir, à ses jeux déjà arpentés de manière décalée dans The Moebius Strip.
Après Text to Speech, une pièce audacieuse et réussie en forme d’installation plasticienne mouvante interrogeant notre présent brûlant par un effet d’étrangéisation — des flashs nous informent que la Suisse est en butte à la guerre civile, des actions terroristes, et une invasion étasunienne, transposition du conflit irakien au cœur de l’Europe –, Black Swan marque le désir de faire retour à une expression dansée plus proche du corps matérialisé et jouant de sa seule présence. A l’image d’autres chorégraphies de Jobin telles Double Deux, Delicado, Two-Thousand-And-Three, qui en portent le sceau mouvementiste.

« Black Swan »
photo de répétition

Mise à mal
L’intitulé, lui, convoque le philosophe Karl Popper et ses théories sur la puissance de l’improbable, de l’imprévisible. Elles rappellent en effet que le processus de vérification ne permet en aucun cas d’arriver à des certitudes car ce n’est pas parce que l’on observe que tous les cygnes sont blancs qu’ils le sont nécessairement. Un raisonnement attractif car il amène à se méfier des prévisions qui compte tenu de l’incertitude du futur ne constituent en aucune cas une connaissance certaine.
C’est ces déplacements du regard, cette mise en mal des certitudes tant visuelles que corporelles que Jobin avait déjà exploré, selon d’autres modalités, dans The Moebius Strip, sur la base de l’infini du mouvement circulant en boucle du fameux ruban de Moebius. Mais aussi Under Construction, dont le thème de base est constitué par les masses ou super-organismes, à l’instar des nuées ou essaims d’oiseaux. Pour créer des mouvements de danseurs de type nuée, le chorégraphe avait cherché à connaître leur fonctionnement au travers des créatures informatiques (les boids) ou groupes virtuels mis au point par Craig Reynolds.

Bertrand Tappolet

Bonlieu-Scène nationale, Annecy
Rés. : 00334 50 33 44 00
« Black Swan », 21 au 23 avril 2009 à 20h30
« Origine », 28 et 29 avril 2009 à 20h30