Centre d’Art Neuchâtel (CAN)
Neuchâtel : Fabien Giraud et Raphaël Siboni

Le Centre d’Art Neuchâtel (CAN) expose une installation plasticienne qui fait figure d’événement.

Article mis en ligne le avril 2009
dernière modification le 28 avril 2009

par Bertrand TAPPOLET

La présence de NILF calculating infinity, installation plasticienne due au tandem artistique formé par les Français Fabien Giraud et Raphaël Siboni au Centre d’Art Neuchâtel (CAN) fait figure d’événement. Le juvénile duo est en effet devenu en trois ans la coqueluche des biennales et scènes de l’art contemporain dans le monde.

L’infini et au-delà
Leur tentative de marier le vernaculaire marqué par la singularité aux manifestations et comportements issus de culture de masse, abord anthropologique de rites contemporains et questionnement des déclinaisons scénographiques d’exposition muséographique en font des créateurs appréciés d’un très large public sans réel équivalent depuis les épigones du pop art. Une démarche d’anthropologie culturelle, réflexive et ludique, dont la Biennale de Lyon s’est fait l’écho en 2007. « Je travaille souvent à partir de phénomènes, sur des choses que je considère comme des excès culturels dans lesquels j’essaie d’opérer des réglages » explique Fabien Giraud. Attiré par l’univers du Guinness Book, c’est alors la découverte de « Monsieur Mange Tout ». Son exploit ? Avoir avalé un avion entier morceau par morceau. Pour leur création La Double Paroi, les artistes découpent un Cessna 150 en carrés de 2 sur 2 cm. Puis le reconstitue en recouvrant l’ensemble des parties (entre lesquelles un espace est laissé) d’une gangue de colle évoquant le processus digestif.

Rituel païen
L’exposition NILF calculating infinity est envisagée tel un rituel à éprouver pour le spectateur. L’idée de rituel remonte pour Fabien Giraud à la découverte du film de Jean Rouch, Les Maîtres fous (1954) qui se penche sur la secte des Haouka se livrant au Niger à des pratiques rituelles de possession et d’exorcisme. Mais ce n’est pas seulement un document ethnographique, car, dans le miroir qui nous est tendu, nous voyons une image déformée de notre civilisation. On trouve trace du documentaire à l’orée de l’exposition par un cartel où s’inscrivent des propos du producteur de Rouch posant le rituel comme une « solution particulière du problème de la réadaptation qui montre indirectement comment certains individus se représentent notre civilisation occidentale ».
Au CAN, une enfilade de trois salles, allant du blanc surexposé de la fontaine à sodas pour échouer à la pénombre d’une projection vidéo en 3 D, un parcours à réaliser en palindrome (du début à la fin et inversement) tant les trois œuvres dialoguent entre elles par résonances et strates successives.
Selon Rafael Siboni, « Tout prend son sens à la vision de NILF située dans l’ultime salle qui peut aussi être la première. Vidéo tournée en stéréoscope pour une contemplation en relief, où un solitaire d’une vingtaine d’années au visage flouté est pris dans une action de destruction animé par le désir et appliquée à une série de baskets soigneusement découpées, emplies de crème fouettée et chocolatée avant d’être empilées en un tumulus pyramidal et brulée. La chaussure est vue ici sous un angle fétichiste et investie par un infini de projections libidinales. Ensuite de pouvoir retraverser la seconde salle emplie par ce paysage vallonné de poussières issue de ses propres baskets et réalisée industriellement par la firme Nike qui les réduits en fragment de 1 mm pouvant être réutilisée dans la fabrication de PC. Comme si l’on renvoyait l’objet manufacturé constitué de la marchandise à une matière première. Du fantasme à son niveau le plus élevée dans le rituel du jeune homme à son degré zéro, redevenu poussières. » C’est ce que le Directeur du CAN Alexandre de Pury souligne : « On a déconstruit un sujet pour construire un objet impalpable. »

Exploration inspirée
Car face à ce Land Art de l’objet manufacturé annihilé, on trouve accrochées au mur du fond, trois peintures à l’huile réalisées par des copistes à partir de fichiers de haute résolution, des « fractales ». Une opération de rendu au pinceau quasi impossible face à une telle perfection mathématique. « Ces toiles incarnent une forme de fragilité. Un espace contamine alors l’autre », reconnaît Fabien Giraud.
Ensemble, Giraud et Siboni expérimentent un laboratoire de formes en mutation, mettant en scène expériences et archétypes de notre société de consumation. Leur travail fait écho à la théorie physique du « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme » ouvrant sur la possibilité de modifier la matière à l’infini. En 2007, inspirée de l’univers du jeu vidéo guerrier ici déréglé, la vidéo Friendly Fire (l’acte militaire de tirer, accidentellement ou non, sur son propre camp) met en scène de vrais joueurs. Mais dans un reformatage et une amplification des variables de stratégies de carnage sur un terrain trop exigu pour un nombre élevé de joueurs avec nombre de références à Abou Ghraib, Guantanamo et au film de zombies.
Chez le duo artistique, une mise en crise du caractère générique des singularités, une exploration inspirée du dérèglement d’une forme par son excès et sa prolifération même qui deviennent la règle. Témoin All Flavors Infinite Refill consistant en un distributeur de soda en inox qui, comme un bénitier païen et baptismal, délivre continument un liquide issu du mélange de plusieurs sodas de marque. Leur démarche peut ouvrir sur une vision à la fois anxiogène et ironique d’un entertainment culturel totalitaire.

Bertrand Tappolet

Centre d’Art Neuchâtel jusqu’au 12 avril 2009.
Rens. : www.can.ch