Musée de l’Elysée, Lausanne
Lausanne : Le Paradis, ou presque

L’exposition Le Paradis, ou presque présentée par le musée de l’Elysée offre un aperçu du travail de 90 photographes.

Article mis en ligne le avril 2009
dernière modification le 28 avril 2009

par Bertrand TAPPOLET

À travers l’exposition Le Paradis, ou presque : Los Angeles (1865-2008), le musée de l’Elysée nous invite à découvrir la Cité des Anges, à la fois utopie et dystopie. 90 photographes témoignent, documentent, admirent, critiquent à travers une large palette d’approches photographiques : images prises en studio, reportages, documentaires, archives industrielles ; photographies amateur, touristiques et d’art. Pour dire une société multi-ethnique, pluriculturelle, une ville de contrastes, des riches villas de stars de Mulholland Drive aux ghettos de Watts et South Central. « Terre des hyperboles et des surnoms… quel est donc son accessible et visible appareil ? », s’interrogeait déjà, en 1937, Joseph Kessel.

Trouble in Paradise
Au gré de 7 sections, c’est la possibilité de croiser des myriades de maisons basses et colorées comme surgies de toiles d’Hopper ou Hockney, des palmiers raides et en vue aérienne une jungle d’asphalte formée de routes tressées comme autant de veines où circulent des voitures par milliers. Côté couleur horizon, un bleu turquoise que renforce des pics des pollutions quotidiens dans une ville qui a délaissé le chemin de fer des fondateurs pour le culte de la voiture. « La naissance de Los Angeles et l’avènement de l’art photographique coïncident, remarque Jennifer A. Watts, l’une des commissaires de l’exposition. La photographie de L. A. s’est définie elle-même en fonction du climat, du paysage, de la diversité de la population et de la croissance urbaine. Nous montrons les moments glorieux, mais aussi les promesses déçues du grand rêve américain, et toutes les nuances intermédiaires. » Et d’ajouter dans sa contribution au catalogue de l’exposition : « Ce sont dans les interstices entre le quotidien factuel d’une cité et la ville mythique de l’esprit que gît la vérité de Los Angeles. »

Icône
Hostile aux piétons, théâtre d’émeutes raciales récurrentes, régulièrement touchée par des tremblements de terre destructeurs, L.A. vit de ses failles également en surface, souffre d’une mauvaise réputation. Pourtant elle est l’être-là du rêve et de son envers, la ville cinéma en trompe-l’œil par excellence. Parmi les 200 photographies, on apprécie le premier instantané de Los Angeles (des champs et quelques maisons éparses), prise en 1862. Et les images d’auteurs comme Imogen Cunningham, Edward Weston, Ansel Adams, Herb Ritts, Edward Ruscha ou Dennis Hopper côtoient des photos d’inconnus, telle l’image dynamique et publicitaire pour le Magazine Ebony des membres du Hollywood Negro Ballet formant une ligne de sauts dépliés sur la plage en 1953.
Parallèlement à cette image de corps solaires et triomphants, des images de sans-abris « avec des corps ravagés par la négligence, l’abus, la malnutrition et la maladie mentale », comme le souligne l’autre responsable de l’exposition, Claudia Bohn-Spector. Œuvrant essentiellement en noir et blanc, Mary Ellen Mark a pour sujet de prédilection les exclus de la société en construisant ses reportages sur le long cours, comme avec la famille Damm, dormant dans sa voiture. Dans une tradition humaniste, des portraits compatissants de sujets dans leur environnement. Dès lors, elle ne photographie plus des instants décisifs mais des existences. Les regards et les pauses ne sont plus figés par l’objectif, comme si une forme d’intimité venait rompre toute réserve pour s’ouvrir au regard. Des réalités intimes où les codes diffèrent de nos repères traditionnels. Elles sont souvent précaires, tragiques, rehaussées de lumière dramatique.
En nocturne parfois, comme l’a si bien décrite l’auteur de polar Michael Connelly : « Un jour, on rodait dans la limousine noire d’un studio de cinéma, le lendemain on prenait place à l’arrière d’une camionnette bleue de la morgue. Le bruit des applaudissements ressemblait au bourdonnement d’une balle qui siffle à l’oreille dans l’obscurité. Le hasard. C’était ça Los Angeles. » Naître et mourir à L.A. Comment ne pas songer à cette photo de 1952 de Marilyn due à Philippe Halsman ? Le trouble ? Il est généré par l’une des rares images argentiques du corps de Monroe au travail, concentré sur lui-même. Plutôt que re-posant le mythe en une expression enjouée, lascive, sa moue frémissante ou son regard embrumé par l’alcool. Dans des gammes de gris sombre étendues, voici un petit corps, presque adolescent, loin de son indéniable puissance d’attraction. En forme de Million dollar baby doll, parcourir du regard son buste étroit serti d’un soutien-gorge en tissu éponge.
Contempler cette anatomie enfin désacralisée, rendue à l’exercice plutôt qu’à l’accroche-cœur. À demi allongée sur un banc en bois de vestiaire. Pieds nus et revêtue d’un jeans 501, la star soulève deux fines haltères, côtes saillantes, plexus tendu, bras non épilés. Panoplie de l’alliage sport et sexe d’une icône que l’on décou-vre plus tard à la morgue. Elle est recouverte d’un linceul, une étiquette entourant le gros orteil. Luminosité froide de néon se reflétant sur l’acier de catafalques provisoires. Le tiroir réfrigéré est entrouvert par un officiant partiellement hors champ. Il appelle le regard sur une béance, une absence, l’identification impossible. Le corps n’existe plus à l’heure où la mort fait son œuvre d’anonymat et le temps suspend son cours charogne dans la réfrigération. Hors ce pied à la plante fripée, menu vestige, fragile relique de ce qui fut icône.

Hollywood berne
« La ville la plus médiatisée d’Amérique », comme l’avance Michael Sarkin, recyclant ses mythologies rabattues jusqu’à la pure redondance qu’évite avec bonheur l’exposition Le Paradis… « Il n’y a pas de culture ici en Californie, que de la merde. La Côte Ouest n’a aucune tradition, culture, aucune morale — c’est là que ce monstre de Richard Nixon a grandi. On doit travailler avec la merde, la confronter à elle-même », écrit Philip K. Dick dans une lettre de 1973. Pourquoi dès lors, ne pas se rabattre sur le dos des lettres immenses qui barre l’horizon d’Hollywood aux côtés d’une remarquable composition de Thomas Alleman (Mount Hollywood, octobre 2004). Comme le Mont des Oliviers, la colline est parsemée d’immondices et la cité se naufrage au loin dans son océan de smog empreint d’une atmosphère charbonneuse et crépusculaire. On songe au roman de Nathanael West, L’Incendie de Los Angeles (1939), tout n’est que faux-semblants, non-dits et frustrations. West s’en prend à Hollywood, usine à rêves, donc instrument parfait d’aliénation.
La vérité ne transparaît presque jamais, même les pensées sont tordues, faussées par les règles de cette Californie où les gens viennent mourir".
Fondé en 1965 à L.A., les Doors sont saisis en concert, probablement au Matrix, par Bobby Klein en mars 1967. Influencé par Man Ray et Cartier-Bresson, il fut le premier photographe professionnel du groupe de l’American Prayer érotico-mystique Jim Morrison. Entre les ombres de palmier découpées sur la scène et l’atmosphère fuligineuse merveilleusement captée par Klein, Morrison est seul éclairé, soudé à son pied de micro. Tout respire la transe, le rythme hypnotique. Et des compositions se déployant comme un négatif du rêve surf californien, une ode sombre au Pacifique qui refaisait de L.A. une ville de la nuit et renfermant cette menace impalpable qui allait devenir la marque de fabrique du groupe.

Scénographie épurée
La ville véhicule aussi un état d’esprit apocalyptique dans cette nouvelle Babel mêlant une centaine de langues, d’ethnies qui s’embrase en 1965. Sur le fond d’une ligne d’immeubles en flammes, Robert Flora capte un soldat accoudé à une jeep militaire, comme en pause tendue, épaules rentrées, une cigarette au bout des doigts, le casque sur le capot, une mitrailleuse pointée vers un ailleurs. Sur le bitume, serpente un tuyau d’incendie et des flaques reflètent le brasier. Dans des teintes jaunes mordorées, cette photo renvoie de loin en loin à d’autres théâtres, de guerre ceux-ci. C’est une entrevision du premier incendie au cœur des quartiers blacks et latinos de Hawthorne et de Watts, au sud de L. A. Les pyromanes avaient pour nom ghettoïsation, exclusion, injustice et indifférence politique.
Des sections thématiques fédératrices sont supposées aider à comprendre certains aspects-clés de la vie à Los Angeles : Garden (cultiver), Move (se déplacer, car la ville s’est créée par le chemin de fer délaissé depuis pour la voiture), Work (s’activer), Dwell (se loger), Play (se divertir), Clash (se battre), Dream (se projeter). La perspective est celle d’un imaginaire subjectif innervant la cité et la métamorphosant. D’où de nombreuses photographies architecturales, dont une fameuse Case Study House suscitée par une expérimentation d’architecture générative, peu chère et modulable. Une villa de verre et de béton. Par une image réalisée par Julius Shulman en 1960, l’on découvre l’architecture au miroir d’une société, d’une époque, d’un style de vie. Cette expérience architecturale visant à bâtir des maisons modernes et économiques se développe autour de L. A. entre 1945 et 1966. La visée des architectes ? Rendre le Modern Style accessible à tous dans une dimension humaniste. Ce projet architectural — intelligemment transposé à l’écriture théâtrale par Mathieu Bertholet au Théâtre du Grütli cette saison — constitue un prototype de maison adaptable aux agrandissements successifs de la cellule familiale. Il fut boudé en son temps. Aujourd’hui ces réalisations de maisons reproductibles à l’infini s’arrachent à prix d’or.
À la vision de cette exposition en forme de digest dessinant un survol qui laisse peu de prise à la réflexion, on pourrait accoler les propos d’un Graham Clarke : « Los Angeles semble toujours osciller entre deux extrêmes : lumière et obscurité, surface et profondeur. Comme la promesse d’un sens à venir mais qui toujours hésiterait à s’affirmer. » L. A., cité de l’illusion, du décor, du fric, capitale du capital et de la mise en scène du marché. Rythmé par un va-et-vient permanent entre culture et société, entre réel et imaginaire, entre passé et présent, Le Paradis… aurait sans doute mérité d’arpenter de manière plus documentée, plurielle et transversale le destin d’une cité à travers son ethnicité plurielle, son urbanisme, son architecture notamment. On reste parfois éloigné d’une possible biographie d’une cité, fascinante et inquiétante, qui cannibalise tout, y compris sa propre image.

Corps made in L. A.
Le fil conducteur du travail de Laureen Greenfield, photographe et cinéaste du réel, est constitué par la sous culture jeune californienne, ses reformatages d’anatomies, son rapport décomplexé et ultra consumériste à l’argent, au paraître. Posant en robes de cocktail, les très jeunes filles ont des attitudes de protagonistes de soap, style OC. Les corps s’affichent aussi torses nus sur des banquettes de voitures omniprésentes. Des photos lisses aux couleurs chatoyantes qui n’empêche pas un regard au scalpel, mais souvent ourlé d’empathie. Greenfield s’est penchée sur les troubles du comportement alimentaire, l’extrême minceur du corps d’adolescentes anorexiques parfois cadavériques. Son objectif s’attarde dans le dressing room devenu show case privé pour un petit théâtre de soi où repulper son corps. Sur chaque portrait, Laureen Greenfield « met en scène » la complexité de l’identité adolescente californienne, ce territoire étranger – d’un point de vue émotionnel et physique à la fois – où les sentiments les plus simples deviennent exaltés et où tout est vécu avec une intensité que les adultes ne retrouveront jamais. Nous entrons dans une sorte de réalité parallèle, qui ignore les espaces géographiques et les systèmes politiques, qui n’appartient plus ni à une réalité tout à fait vraie, ni à une fiction consciemment élaborée, mais qui se trouve plutôt nourri de ses propres rituels et règles de comportement. Et où la distinction entre le bien et le mal, le bonheur et la tristesse, l’innocence et la perversité, la réalité et la fantaisie, s’efface.
Né à Lucca en Italie, Gusmano Cesaretti est un résident de L. A. depuis 1970. Son regard généreux n’est jamais complaisant ni en proie à la facilité. Sont retenus plusieurs portraits de communautés : visage lunetté de noir, boucle d’oreilles et cigarette d’un chicano qui semble tout droit sorti d’un film de Roberto Rodriguez, balle-talisman sur un poitrail tatoué et jeune japonaise dans une nuit où le carmin domine à la manière. Boxant avec le réel des corps, une œuvre brute, brutale, comme faite sur le coup de l’émotion. Couleurs sourdes et textures palimpsestes se conjuguent pour dire avec Paul Valéry que « le plus profond, c’est la peau ». Un beau raccourci pour définir le corps à l’ombre de la Cité des Anges.

Bertrand Tappolet

Musée de l’Elysée, Lausanne, Jusqu’au 19 avril 2009.
Le livre-catalogue This Side of Paradise : Body and Landscape in L. A. Photographs, Éditions Merrell).