Bouffes du Nord, Paris
Paris : “Oncle Vania“

Aux bouffes du Nord, Claudia Stavisky met en scène Oncle Vania.

Article mis en ligne le avril 2009
dernière modification le 30 avril 2009

par Despoina NIKIFORAKI

Claudia Stavisky dirige une poignée d’acteurs hors pair pour la mise en scène qu’elle signe au Théâtre parisien de Peter Brook. Une grande œuvre du répertoire se laisse déployer par ces comédiens précieux qui incarnent les personnages tchékhoviens à vif.

La metteuse en scène respectant et honorant l’œuvre à la parole symphonique du virtuose Tchékhov – écrivain qui s’engage à faire résonner les cordes sensibles de l’âme humaine – offre aux spectateurs une version classique de l’Oncle Vania. La fin de la pièce incite les personnages à restaurer l’ordre déréglé au cours des événements : « C’est une violente poussée de fièvre, qui aboutira à l’expulsion de ce qui est venu le déranger, après quoi ce corps va se replier à nouveau sur lui-même », dit Claudia Stavisky.

Désillusion
Le cadre de la pièce s’installe dans une propriété provinciale russe ; un jardin d’été, chants d’oiseaux et une toile peinte représentant la forêt se disposent sur le plateau, habituellement nu, des Bouffes du Nord. Un monde égayé arrivant de la ville fait soudainement irruption dans un autre, désillusionné. Astrov, le médecin du district et le reflet de Tchekhov dans la pièce, incarné par Philippe Torreton, et Vania, le gérant du domaine aux aspirations irréalisées, animent et montrent, avec beaucoup de conviction et d’animosité, le revers de ce monde déterminé dont le présent s’inscrit déjà dans le passé. Marina, la vieille nourrice (Maria Verdi), enroulant sa pelote de laine, fait office d’arbitre pour ce duel, en prônant une croyance immuable en Dieu.

« Oncle Vania »
© C. Ganet

Le choix de Didier Bénureau dans le rôle de Vania colore la pièce d’une nuance particulière : son allure, celle d’homme mûr, crée le contraste avec la crise qui possède son personnage. Epaulé par Sonia, sa nièce, Vania se révèle au-dessus de sa condition d’exploitant foncier et fait un poids plein devant le tyrannique Professeur Sérébriakov. Agnès Sourdillon interprète lumineusement Sonia ; la comédienne construit un personnage profond, enthousiaste et enfantin, qui assume de se jeter à l’eau, le diable dans le corps, pour séduire le docteur. Son regard chargé d’espoir poursuit Astrov, lequel, quoique visionnaire pour l’humanité, reste impassible à l’admiration que lui porte la jeune femme. Le Professeur (Georges Claisse) et sa jeune épouse, Eléna (Marie Bunel), tendre et riante, forment un couple amoureux, tandis que sa notoriété universitaire est constamment applaudie et irradiée par la mère de Vania (Joséphine Derenne), véritable icône de femme féministe ; son inconditionnelle complice.
La mise en scène de Claudia Stavisky réussit à communiquer avec le public. Quand le dialogue circulaire est interrompu par une voix solitaire qui se confie au plateau, la salle entière devient la confidente, le réceptacle de cette voix brisée qui n’a pas trouvé de répondant. Les relations amoureuses qui s’esquissent ne se nouent pas ; là, la metteuse en scène ose exhiber des corps à corps charnels : Vania chasse Eléna comme une proie agile et fugace, alors que le jeu érotique entre Eléna et Astov finit par donner les prémices d’une attirance passionnelle. Par ailleurs, la scène de l’ivresse révèle Téléguine (Jean-Pierre Bagot) naïf, un homme qui n’a pas grandi.
Chacun des personnages a investi son rôle avec beaucoup de habileté et d’humanité. Les silences pleins de Philippe Torreton, le corps expressif d’Agnès Sourdillon, l’humeur joyeuse de Marie Bunel et la double face de Didier Bénureau composent un tableau d’immenses acteurs et deviennent des personnages plus vrais que nature.

Despoina Nikiforaki

Au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris, du 3 mars au 3 avril 2009. Du mardi à vendredi à 20H30, les samedis à 15H30 et 20H30. Puis, en tournée jusqu’à fin juin 2009.